LETTRE A L ACADEMIE : LA RHETORIQUE
aux prises les Anciens et les Modernes, il déclare d'abord, non sans précautions oratoires, que l'exercice du discours a besoin d'être favorisé par des conditions propices, dont la plus importante est « la forme du gouvernement. Chez les Grecs, tout dépendait de la parole. » Or parmi nous, le ressort delà liberté faisant défaut à nos institutions, « les assemblées ne sont que des cérémonies et des spectacles.... Car tout se décide en secret, dans le cabinet des princes. » Nous en sommes donc réduits soit au baireau, soit à la chaire; l'un qui, ne conduisant plus à la tribune, n'est qu'une arène de stérile chicane ; l'autre qui pourrait être l'asile d'un art indépendant et désintéressé, mais qui sei't trop souvent de théâtre au bel esprit, ou, ce qui n'est pas moins regrettable, à une ambition médiocrement évangélique, et plus soucieuse « de sa fortune que du salut des âmes ».
Il y a bien des vérités toutes neuves, et qui s'expriment avec autant de force que de tact et de convenance, dans ce chapitre qui reproduit d'ailleurs, mais avec une brièveté plus énergique, les principales idées et le plan même des Dialogues sur Véloquence, et en met si heureusement les préceptes en portraits. Nous remarquerons cependant que Fénelon, dans sa prédilection pour les Anciens, est un peu dur pour les Modernes : car, s'il est certain que la France n'avait pas encore eu son Mirabeau, il était juste d'accorder au moins un souvenir aux orateurs des Etats généraux de 1614, qui ne dataient pas de si loin. Des doléances courageuses et plus d'une belle harangue prouveraient combien est vrai ce mot de Mme de Staël disant de la France : « C'est le despotisme qui est moderne, c'est la liberté qui est ancienne ». Dans les limites mêmes où Fénelon ren^ ferme notre éloquence, n'aurait-il pu citer un monument digne d'attention? Ne voir dans les avocats que des parleurs à gage, et des hommes d'affaires « plaidant pour la rente d'un particulier, ou s'enrichissant aux consultations », est peut-cire un parti pris trop sévère. Le souvenir d'un Pellisson ou d'un Patru devait tempérer ces préventions.
Ce qui nous surprendrait encore davantage, c'est que, par lant d'un genre ignoré de l'antiquité, de la prédication, Fénelon n'ait pas eu l'idée d'opposer aux maîtres classiques le génie d'un Bossuet ou d'un Bourdaloue, si nous ne songions que des
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éloges directs, en pareille matière, devaient lui paraître contraires aux bienséances, comme à la modestie évangélique.
Et puis ce silence vient surtout de ce qu'il est préoccupé de la cause des Anciens. Or il y aurait ingratitude à lui en faire un sérieux grief; car nous devons à son admiration si dévouée des pages incomparables, entre autres ce Parallèle de Cicéron et de DémoUhène : « Je proteste que personne n'admire Cicéron plus que je fais : il embellit tout ce qu'il touche, il fait honneur à la parole; il fait des mots ce qu'un autre n"en saurait faire; il a je ne sais combien de sortes d'esprit; il est même court et véhément, toutes les fois qu'il veut l'être, contre Catilina, contre Verres, contre Antoine. Mais on remarque quelque parure dans son discours; l'art y est merveilleux, mais on l'entrevoit; l'orateur, en pensant au salut de la république, ne s'oublie pas, et ne se laisse pas oublier. Démosthène paraît sortir de soi, et ne voir que la patrie. Il ne cherche point le beau ; il le fait sans y penser; il est au-dessus de l'admiration. Il se sert de la parole comme un homme modeste de son habit, pour se couvrir. 11 tonne, il foudroie; c'est un torrent qui entraine tout; on ne peut le critiquer parce qu'on est saisi. On pense aux choses qu'il dit, et non à ses paroles ; on le perd de vue ; on n'est occupé que de Philippe qui envahit tout. »
Combien d'autres esquisses magistrales sur saint Augustin « si sublime et si populaire », sur saint Cyprien et « sa magnanime véhémence », sur saint Chrysostome et c ses nobles images, sa morale aimable et sensible », sur saint Bernard, « ce prodige dans un siècle barbare » ! Que d'autorité dans les conseils relatifs à l'importance < de la passion qui est l'âme de la parole », à la nécessité de la logique et de cet ordre lumineux « qui est ce qu'il y a de plus rare dans les opérations de l'esprit » ! Mais, ne pouvant extraire tout le suc de ces leçons si substantielles, résumons-les du moins dans cette définition où se condense, comme en un germe, tout ce qui échappe à notre analyse : * Il ne faut pas faire à l'éloquence le tort de penser qu'elle n'est qu'un art frivole, dont un déclamateur se sert pour imposer à la faible imagination de la multitude, et pour trafiquer de la parole. C'est un art très sérieux qui est destiné à instruire, à réprimer les passions, à corriger les mœurs, à sou-