‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 4)Chapitre 194 sur 344 · LETTRE A L ACADEMIE : ANCIENS ET MODERNES · texte numérisé non relu

LETTRE A L ACADEMIE : ANCIENS ET MODERNES

se soit douté du ridicule qu'il y avait à étouffer la vie de nos annales sous le vernis d'une fausse rhétorique, par exemple « à représenter Clovis environné d'une cour polie, galante et magnifique ». Il veut donc que <t l'on sache exactement la forme du gouvernement ou le détail des mœurs », et qu'ainsi l'on puisse ranimer la poussière des morts. Traçant même une rapide esquisse des changements opérés dans notre nation, il ouvre la voie aux maîtres qui plus tard sauront transformer la science en poésie, et ressusciter les générations éteintes. Non, Augustin Thierry ou Michelet n'auraient pas mieux dit sur la matière.

Mais c'est encore aux Anciens qu'il a recours pour encourager leurs émules; et si, parmi les Modernes, il cite en passant Froissart, d'Ossat et d'Avila, il se tait sur Villehardouin, Joinville et Commynes.

Les Anciens et les Modernes. Précautions oratoires. Préférences secrètes pour l'antiquité» mais voilées par des faux«fnyants. Fénelon se dérobe au lieu de conclure. L'ami de tout le monde. — Après un mot de réponse sur une objection faite à ces divers projets — laquelle sera que l'Académie ne saurait adopter en entier les ouvrages y relatifs qu'on lui apporterait, à quoi Fénelon répond que les auteurs trouveraient leur récompense dans la publication d'un journal des observations de l'Académie sur leurs œuvres, — il arrive enfin au chapitre délicat entre tous. Ici son attitude devient plus indécise. Sachant que le public l'attend à ce défilé dangereux il va se dérober par des faux-fuyants, et nous allons avoir le spectacle d'un habile qui excelle à sous-entendre ses sentiments vrais.

Il commence par déclarer qu'il s'agit là d'une matière où chacun est libre de suivre ses idées ; ce qui réduit du coup une question de principes à la mesure changeante des goûts indivi duels. Il affirme que cette guerre civile ne l'alarme point, pour peu qu'elle se renferme dans l'Académie, où elle ne manquera pas d'être « douce, polie et modérée ». Ce compliment, qui cache un conseil détourné, est accompagné de concessions généreuses. Souhaitant, non sans une nuance d'ironie, que « les Modernes surpassent les Anciens >, il accorde qu'il y

aurait « de l'entêtement à juger d'un ouvrage par sa date », et que les Modernes ont raison de vouloir vaincre les Latins et les Grecs, pourvu toutefois que cette rivalité « ne se tourne pas en mépris », mais en une étude féconde, qui « profitera de tout ce qu'ils ont d'exquis ». Il est « charmé » de cette ambition; et, pour l'encourager, il « ne craint pas de dire » que parmi les maîtres antiques les plus parfaits ont des imperfections, comme le prouvent les chœurs tragiques « souvent insipides ou vagues », les froides plaisanteries de Cicéron vaniteux jusqu'au ridicule ou violent jusqu'à la trivialité, telle ode (1. IV, od. m) ou telle satire (1. I, sat. vu) d'Horace, dont les longueurs nous feraient € bâiller » si on ignorait le nom du poète.

Il ajoute que la religion des païens est un « monstrueux tissu de fables » aussi absurdes que les « contes des fées ». Leur philosophie ne vaut guère mieux. « Elle n'a rien que de vain et de superstitieux », témoin Platon qui « fait raisonner faiblement Socrate sur l'immortalité de l'âme », témoin Virgile et ses Champs Élysées dont il se moque spirituellement. Homère lui-même, il ne l'épargne point; car il confesse que ses héros « ne ressemblent pas à d'honnêtes gens », et que ses dieux € sont fort au-dessous de ses héros ». Enfin il avoue qu' « on se passerait volontiers » d'Aristophane, de Plante, de Sénèque le tragique, de Lucain et d'Ovide. Bref, c'est toute une hécatombe qu'il immole en l'honneur des contemporains, « qu'on goûte et qu'on admire avec raison ».

Après ces flatteries d'autant plus complaisantes qu'à cette époque tous les grands écrivains du siècle étaient morts, sauf Massillon, lequel n'avait pas encore prononcé son Petit Carême (1718), Fénelon, qui veut tenir un juste milieu entre les opinions extrêmes, n'en revient pas moins aux avantages qui militent en faveur des Anciens, auxquels c nous devons ce que nous avons de meilleur ». Il faut donc, avec Longin, les admirer « jusqu'en leurs négligences » : car ils visaient trop au grand pour s'arrêter à des minuties; et plus leur religion fut grossière, plus il y eut de mérite à « la relever par de belles images ». Moins leurs mœurs étaient polies, plus il nous convient d'être sensibles à la grâce ou à la force de leurs peintures. Blâmer Homère d'avoir été fidèle aux tableaux qu'il eut sous les

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