QUERELLE DES ANCIENS ET DES MODERNES
yeux, ce serait donc « reprocher à MM. Mignard et Rigaud la ressemblance de leurs portraits ».
Puis, partant de là pour s'abandonner aux rêves d'une imagination riante, le législateur de Salente oppose Vaimable simplicité du monde naissant à notre « luxe ruineux qui est la perte et l'opprobre de la nation ». Qui ne voudrait être, s'écrie-t-il, le vieillard d'CEbalie, ou habiter les jardins d'Alcinoùs? Les occupations de Nausicaa ne sont-elles pas < plus estimables que le jeu et les intrigues des femmes de notre temps? Et l'on ose mépriser Homère, pour n'avoir pas peint par avance ces mœurs monstrueuses, pendant que le monde était encore assez heureux pour les ignorer ! »
En éludant ainsi la question littéraire pour dévier vers la morale, il se dispense de formuler un arrêt embarrassant; mais ses prédilections n'en éclatent pas moins là encore, ne fût-ce que dans V « espèce d'apologue » où il compare les caprices, la barbarie et les « vains raffinements > de l'architecture gothique à la simplicité de ces édifices grecs, « où toutes les pièces nécessaires se tournent en grâce par leurs proportions ». Observons au passage que la façade du Louvre, construite dans le style prétendu grec, était l'œuvre du frère de Perrault, l'adversaire des Anciens, qui en avait même eu la première idée. Ici donc, Fénelon flatte toute la famille.
Voilà son dernier mot; mais à peine l'a-t-il laissé deviner, qu'il se rétracte, ou du moins se récuse ainsi : « Je n'ai garde de vouloir juger, en parlant de la sorte ». Au moment de conclure, il s'évade donc par cette porte dérobée : « Je croirais m'égarer au delà de mes bornes, si je me mêlais de décerner le prix » ; et une citation latine favorise sa retraite :
Non nostrum inter vos tantas componere lites; Et vitula tu dignus, et hic...
[l\ ne m'appartient pas de trancher entre vous tel procès : Tu es digne de la génisse, et toi aussi.)
Ces deux vers bucoliques de Virgile, qui partagent la couronne, résument bien ce dernier chapitre, mais non l'ouvrage tout entier. Dans cet art de pondérer les arguments il y a plus
de politesse que de conviction. Pour expliquer toute cette diplomatie, il faut se rappeler que, dans le courant de l'année précédente, le traducteur de l'Iliade, l'académicien La Motte, venait d'échanger avec Fénelon une série de lettres relatives aux Anciens. Très obséquieuse d'un côté, très complimenteuse de l'autre, mais non sans des restrictions polies que la vanité du poète ne voulut pas comprendre, cette correspondance imposait à un confrère l'apparente neutralité de Philinte. Pris pour confident, il se crut donc obligé par ces relations à garder jusqu'à la fin l'attitude d'un témoin désintéressé plus que d'un juge. L'aménité de son caractère relâchant la fermeté de son esprit, il s'avança entre les deux camps — selon la jolie et ironique remarque d'Hippolyte Rigault, l'Homère de cette fameuse querelle, — une branche d'olivier dans la main. Oui. sa devise fut un peu celle de Sosie : Ami de tout le monde ; et il perdit en autorité ce qu'il gagnait en séduction. Mais nous ne serons pas aussi naifs que La Motte, qui, dans ces ménagements, vit un assentiment, et nous conclurons qu'en dépit des contradictions qui proviennent d'une tolérance courtoise et d'une situation gênante, Fénelon n'en est pas moins, comme nous l'avons dit et maintes fois constaté, le champion de l'antiquité. La vérité sur la querelle des Anciens et des Modernes est partout dans la Lettre à rAcadémie, mais, comme dit M. Despois, il faut l'en tirer.