UNE CONVERSION TROP RÉUSSIE
pour obéir au Roi ; et, afin que vous n'en doutiez pas, je vais vous conduire chez Sa Majesté, pour la supplier de vous nommer un autre précepteur. » Sous le coup de cette menace qui n'était pas vaine, l'enfant se répandit en pleurs et en prières. Mais, prolongeant son anxiété, Fénelon ne céda qu'aux sollicitations de Mme de Maintenon; encore flt-il signer le billet suivant : t Je promets, foi de prince, à M. l'abbé de Fénelon de faire sur-le-champ tout ce qu'il m'ordonnera ; et, si j'y manque, je me soumets à toutes sortes de punitions. Fait à Versailles. Signé : Louis. »
Une conversion trop réussie. Les mécomptes de Fénelon. — Cette promesse ne fut tenue que trop strictement; car Fénelon réussit plus que de juste à étouffer des ardeurs intempérantes. L'enfant terrible devint en effet, selon les propres termes de Fénelon, dans sa correspondance, un prince « timide, mesuré à l'excès, irrésolu, renfermé, raisonnant trop, et agissant trop peu, rêveur, chimérique, livré aux pratiques d'une dévotion minutieuse, ou à des amusements puérils qui apetissent l'esprit s. En 1710, dans le fort d'une guerre malheureuse, quand Lille était aux abois, il employa plusieurs heures à faire des processions pour le succès de nos armes. Lorsqu'on vint lui annoncer la prise de la ville, on le trouva jouant au volant et sachant déjà la nouvelle. La partie n'en fut pas interrompue. Ces défauts, Fénelon devait être plus tard le premier à les déplorer, mais sans voir que la plupart étaient un peu l'œuvre d'une influence qui avait été trop efficace, comme l'indique cet aveu qui lui échappera dans une lettre écrite au duc de Chevreuse, après la mort du grand Dauphin : « Au nom de Dieu, qu'il ne se laisse gouverner ni par vous, ni par moi, ni par aucune personne au monde v. Ce conseil n'eut que le tort d'être trop tardif. Le directeur ne pouvait plus défaire son propre ouvrage. Par exemple, il avait inspiré au prince une terreur si outrée de la flatterie que, pour échappera ses pièges, il se réduisit à vivre presque seul. La crainte de causer à autrui un oubli de la charité, et de provoquer à la médisance « l'empêchait, dit Saint-Simon, d'interroger personne sur les autres ». Au lieu d'avoir le véritable esprit de la religion, il en retenait surtout les minuties, les scrupules superflus, les cas de cous-
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cience, certaine routine étroite et trop littérale. Bref, d'un petit monstre qui risquait de tourner au Caligula et au Néron, selon le mot de Saint-Simon qui est aussi celui de Sainte-Beuve, Fénelon avait fait un bon jeune homme, plutôt qu'un souverain, sachant penser et agir en roi. Pourtant, qui donc oserait lui en vouloir, du moins après avoir admiré les ouvrages qui font tant d'honneur aux intentions d'un précepteur ambitieux de rendre son disciple capable de toutes les vertus humaines et royales ?
Mentor et Téléiiiaquc. Fénelon vent réconcilier la morale et la politique. — Cette idée fixe éclate dans ses Dialogues des morts, comme dans ses Fables et son Télémaque. C'est toujours un Mentor chrétien voulant former un autre saint Louis, apprendre à un prétendant le détail des devoirs qui l'attendaient sur le trône, le munir de bonnes maximes, et le ramener sans cesse, à son insu, par des chemins agréables, à l'idéal sévère d'une royauté pacifique, bienfaisante, maîtresse de ses passions, dévouée au bonheur des peuples.
Voilà l'unité de ce livre ingénieux dans lequel nous pouvons suivre tous les progrès d'une intelligence qui s'épanouit et s'éclaire. Il est dominé par un vif sentiment de justice et de charité, par la préoccupation constante d'associer l'honnête à l'utile, d'introduire la probité dans le gouvernement des nations, et d'en confondre les principes avec ceux de la morale universelle. Pour le démontrer, il suffit de citer quelques-uns des titres qui résument la conclusion de tel ou tel dialogue. « La grandeur à laquelle on ne parvient que par le crime ne saurait donner ni gloire, ni bonheur solide (VII, Romulus et Rémus). — Le véritable héroïsme est incompatible avec la fraude et la violence (IX, Romulus et Tatius). — La tyrannie est souvent plus funeste aux souverains qu'aux peuples (XII, Solon et Pisistrate). — Dans un souverain, ce n'est pas l'homme qui doit régner : ce sont les lois (XXII, Dion et Gélon). — Un prince ne peut trouver de bonheur et de sûreté que dans l'amour de ses sujets (XXIII, Platon et Denys le Tyran). — La générosité et la bonne foi sont plus utiles dans la politique que la finesse et les détours (XXXV, Camillus et Fabius Maximus). — Dangers du pouvoir absolu dans un souverain qui a la tête faible (XLIX, Ca-
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ligula et Néron). — Un prince fourbe et méchant rend ses sujets traîtres et infidèles (LVIIl, Louis XI et le cardinal La Balue). — Funestes effets de la passion de l'amour dans un prince (LXIII, Henri VII et Henri Vlll d'Angleterre). — Il vaut mieux être père de la patrie en gouvernant paisiblement son royaume, que de l'agrandir par ses conquêtes (LXIV, Louis XII et François I*^""). » — Ailleurs on saisit des allusions précises faites à des travers qu'il fallait déraciner, par exemple quand il est question « des malheurs où tombe un prince ombrageux et soupçonneux » (LXXV, Louis XI et l'empereur Maximilien).
La leçon est encore plus directe lorsque Fénelon blâme « ceux qui cherchent la retraite par inquiétude plus que par esprit véritable de religion » (LXV, Charles-Quint et un jeune moine de Saint- Just), ou signale les périls « d'un caractère faible » (LV, le prince de Galles et Richard son fils). — Partout se déclaré un sage qui, sans optimisme ni pessimisme, réprouve une misanthropie orgueilleuse ou égoïste, ne s'aveugle pas sur les misères humaines, mais professe que nous devons aimer nos semblables tels qu'ils sont, et travailler à les rendre meilleurs (XVIII, Socrate, Alcibiade et Timon). — Notons enfin que les lettres et les arts ne sont point oubliés par un maître soucieux d'intéresser le petit-fils de Louis XIV à toutes les gloires de la paix. Parmi ces quatre-vingt-neuf dialogues, le plus exquis peut-être est celui qui fait converser ensemble Horace et Vi7'gile. C'est qu'après le christianisme, Virgile fut le plus puissant auxiliaire de Fénelon dans la douce culture qui consistait à humaniser une âme. La magie du poète conjura tout réveil possible de Néron. Signalons encore les dialogues de Parrhasius et du Poussin, de Léonard de Vinci et du Poussin.
L'histoire édifiante. Les grands hommes confessés par Fénelon. — Mais c'est surtout à l'histoire politique des anciens et des modernes que sont empruntés les noms des interlocuteurs. Le procédé le plus ordinaire est de provoquer leur confession publique, et de condamner les erreurs, les torts ou les crimes de leur conduite par des aveux dont la franchise apprend à un jeune prince comment il sera lui-même jugé nar la postérité, s'il ne la séduit pas d'avance par ses vertus. Cette façon d'enseigner exigeait une connaissance intime de
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tous les traits particuliers qui caractérisent les physionomies, et de tous les faits expressifs qui permettent de bien comprendre la variété des mœurs ou la différence des temps. En cela Fénelon reste le plus souvent fidèle aux convenances du vrai ou du vraisemblable. S'il pèche quelquefois par inadvertance, on excusera ces inexactitudes, comme aussi les nobles chimères d'une imagination qui se laisse décevoir par de beaux rêves. Après tout, si c'est une utopie de ne point séparer la morale et la politique, l'accord de ces deux mots et surtout de ces deux choses nous paraît assez désirable pour qu'on ne décourage point ceux qui donneraient le bon exemple de les unir en i'ait.
Enseigner en amusant. Montaigne et Fénelon. Le style des Dialogues. — Nous ne serons pas moins sensibles à l'agrément d'une méthode pédagogique dont la dextérité fait miracle. Sans répandre des fleurs où il n'en faut pas, Fénelon évite partout et toujours le pédantisme et l'ennui. Il entretenait l'ardeur de son disciple en rattachant ses exercices aux incidents mêmes de sa vie quotidienne. Sous les déguisements de la fable, du conte ou de l'histoire, l'enfant ne cessait pas de recevoir des conseils, des encouragements, des réprimandes ou quelqu'une de ces fines louanges qui, sans exalter l'amourpropre, piquent d'honneur une âme bien née. Dans ces leçons pleines d'à-propos, il y eut autant de courage et d'indépendance que de prudence et de ménagements. On ne saurait manier avec plus de sûreté les fibres intimes d'un cœur et d'une conscience. Même quand Fénelon gronde, il sourit encore. Montaigne se serait reconnu dans cet art d'amuser la raison en l'instruisant.
Et que dire de ce style court, alerte, vif, délié, susceptible de tous les tons, alliant la douceur à l'énergie, l'abandon aux ruses d'une science consommée, la naïveté d'un premier mouvement à des calculs raffinés? C'est vraiment plaisir- d'y puiser une sagesse où la philosophie antique se concilie avec l'Evangile. Si la pensée morale n'y dépasse point l'intelligence d'un enfant, si l'histoire y est touchée plus que traitée, tous les âges y goûtent cependant ce charme irrésistible qui tient tout ensemble à la perfection de l'écrivain et à l'attrait sympathique de sa personne.
LA BRUYERE
PORTRAIT BIOGRAPHIQUE
Débuts pénibles et obscurs. — Il est désormais établi qpie Jean de la Bruyère, fils d'un contrôleur des rentes et d'Elisabeth Hamonin, fut baptisé, le 17 août 1645, dans l'église de Saint- Christophe, en la Cité. Il était né probablement la veille. II faut donc restituer à Paris l'honneur attribué longtemps à Dourdan, ou à quelque village voisin. Il appartenait à une famille d'anciens ligueurs, et il parait quil fut élevé à la congrégation de l'Oratoire ; mais, tout en passant par les écoles, il dut connaître de près la campagne et la province, comme l'atteste d"un côté sa sympathie compatissante pour les misères du paysan, de l'autre sa description de la i petite ville » dont la physionomie est si expressive. Il étudia le droit, et eut le titre d'avocat au Parlement; mais, abandonnant le barreau à vingthuit ans, il acheta, le 23 décembre 1673, l'office de trésorier des finances dans la généralité (circonscription financière) de Caen, sans être assujetti à la résidence : car les honoraires d'une charge qui lui rapportait deux mille trois cent quarantehuit livres, lui permirent de vivre à Paris dans une studieuse indépendance qui convenait à ses goûts. Il ne résigna cette sinécure qu'en 1687, et attendit cette époque pour exercer sa malignité contre les gens de finance. On conjecture qu'il essuya des revers de fortune vers l'époque où un contemporain, un de ses détracteurs, Bonaventure d'Argonne, le représente habitant c une chambre proche du ciel, séparée en deux par une légère tapis-
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série que le vent soulevait >, à l'arrivée des visiteurs ouvrant la porte de cette mansarde. Toujours est-il — du moins si l'on en juge par certains accents du chapitre sur le mérite personnel — qu'il n'ignora pas l'horrible peine de se faire jour. Ce fut sans doute alors que, sacrifiant sa chère liberté, il consentit, en 1680, sur la recommandation de Bossuet, à entrer dans la maison du grand duc de Condé, pour y enseigner l'histoire à son petit-fils, le duc de Bourbon, élève peu digne d'un tel maître, mais intelligent, et qui conserva toute sa vie, dit Saint-Simon, « les restes d'une excellente éducation >.
L'événement qni décide de son génie. Occasion de son li\Te. — Cet emploi fut pour sa destinée un événement décisif : « Qu'aurait-il été, se demande Sainte-Beuve, sans ce jour inattendu qui lui fut ouvert sur le grand monde, sans cette place de coin qu'il occupa dans une première loge au spectacle de la vie humaine et de la haute comédie de son temps? Il eût été comme un chasseur à qui manque le gros gibier, et qui en est réduit à se contenter d'un pauvre lièvre rencontré en plaine. » Au peintre, il faut en effet des modèles; or dans cette cour princière, dont les fêtes rivalisaient avec Versailles, il put observer à loisir la fleur des originaux les plus huppés, toute une collection qui vint, sans le savoir, s'offrir d'elle-même à ses pinceaux. Un habile aurait pu profiter de cette situation pour des visées ambitieuses, tenter un l'ôle, et servir sa fortune, comme Chaulieu chez les Vendôme; Malézieux, à Sceaux, chez la princesse du Maine; ou Gourville, cet ancien laquais, devenu successivement la créature de Colbert, le factotum de Condé, qui eut l'honneur insigne de faire la partie du roi, et celui plus durable de nous laisser des mémoires supérieurement écrits. Mais La Bruyère, vrai philosophe d'une âme fière et d'un cœur élevé, ne voulut être que témoin, que moraliste, pour son plaisir et celui du public. C'était retrouver l'indépendance.
A l'attrait d'une curiosité qui éveiUa sa vocation s'ajoutait pour lui l'avantage de la sécurité : car un talent qui allait s'essayer en un sujet plein de périls avait besoin de se sentir protégé par un asile inexpugnable aux inimitiés du dehors.
Outre qu'un tel patronage le mit à couvert, le plus vif des