SES VISÉES PÉDAGOGIQUES
Fénelon : ses -visées pédagogiques. Le préceptenr d'un enfant terrible. Crises orageuses. Dextérité du maître. —
Bien autres furent les visées de Fénelon dans le délicieux recueil où, véritablement émule de Lucien, il réussit parfois à l'égaler, sinon à le surpasser, sans avoir jamais eu pourtant la moindre arrière-pensée d'entrer en parallèle avec lui. Autant Fontenelle est précieux et affecté dans le choix de ses sujets et de leurs combinaisons artificiellement concertées, autant le précepteur du Dauphin nous agrée par la simplicité de son aisance familière et les grâces négligées qui furent un des secrets de son génie. C'est que, bien loin de se mettre en frais de coquetterie, et de capter par des gentillesses un succès de vanité, il n'avait pas même eu l'ambition de publier ces feuilles éparses qu'il improvisa au jour le jour, et selon l'occasion, pour enseigner à son royal disciple quelques principes de con duite, ou fixer dans son souvenir les principaux événements de l'histoire. On sait en effet que la plupart de ces Dialogues, tardivement imprimés après la mort de Fénelon, parurent pour la première fois dans l'édition de Versailles, de 1820 à 1824.
Il comptait trente-huit ans lorsque le duc de Beauvillier, gouverneur des enfants de France, lui confia le poste de précepteur du jeune prince que sa naissance destinait à régner un jour 1. C'était une responsabilité périlleuse, car il fallait dompter ou assouplir un caractère dont la violence n'avait pas encore subi la moindre contrainte. « Né avec un naturel à faire trembler, l'enfant était fougueux jusqu'à briser ses pendules quand elles sonnaient l'heure qui l'appelait à ce qu'il ne voulait pas, et jusqu'à s'emporter contre la pluie quand elle s'opposait à ses désirs ^. » Son orgueil passait toute mesure, si bien que Saint-Simon put dire : « De la hauteur des cieux, il
1. Fénelon eut sous ses ordres l'abbé Fleury, sous-précepteur, l'abbé de Beaumont, son neveu, et l'abbé de Langeron, lecteur.
2. Ces traits sont empruntés à Saint-Simon. (Voir dans les Fables de Fénelon le portrait du fantasque ; cela est peint d'après nature.)
402 FENELON.
ne regardait les hommes que comme des atomes, avec qui il n'avait aucune ressemblance, quels qu'ils fussent ».
Il est vrai que, dans ce tempérament de salpêtre et de feu, le maître allait trouver des secours à côté des obstacles. Car, loin de ressembler à son père, nature inerte et obtuse qui manquait de tout ressort, le duc de Bourgogne offrait à l'adresse d'un éducateur des ressources généreuses de volonté, de cœur et d'intelligence. « L'esprit et la pénétration brillaient chez lui de toutes parts. Jusque dans ses furies, ses réponses étonnaient, ses raisonnements tendaient toujours au juste et au profond, même en ses emportements. Il se jouait des connaissances les plus abstraites : sa vivacité de conception était un prodige i, » C'est dire qu'il fallait une douce fermeté pour apaiser bien des crises orageuses. On en jugera par l'épisode que voici. Dans un de ses fréquents accès de colère, le petit révolté avait osé dire à son précepteur : « Vous oubliez qui je suis, et qui vous êtes ». Devant cette impertinence, Fénelon abandonna tout un jour le coupable à ses réflexions, sans échanger avec lui un mot ou un regard. Puis, le lendemain, dès le matin, entrant dans sa chambre, il lui dit d'un ton grave et triste : « Vous prétendez, monsieur, savoir ce que vous êtes et ce que je suis. Eh bien, il est de mon devoir de vous apprendre que vous ignorez l'un et l'autre.... Vous vous imaginez donc être plus que moi? Quelques valets vous l'auront dit: et moi, je ne crains pas de vous dire, puisque vous m'y forcez, que je suis plus que vous. Vous comprenez assez qu'il n'est pas ici question de la naissance. Vous regarderiez comme un insensé celui qui prétendrait se faire un mérite de ce que la pluie du ciel a fertilisé sa moisson sans arroser celle de son voisin. Vous ne seriez pas plus sage si vous vouliez tirer vanité de votre rang, qui n'ajoute rien à votre mérite personnel. Vous ne sauriez douter que je suis au-dessus de vous par les lumières.... Vous ne savez que ce que je vous ai appris. Quant à l'autorité, vous n'en avez aucune sur moi, et je l'ai, au contraire, pleine et entière sur vous. Vous croyez peut-être que je m"estime heureux de l'emploi que j'exerce auprès de vous. Désabusez- vous. Je ne m'en suis chargé que
1. Saint-Simon. Lisez dans les Fables de Fénelon la jolie allégorie de la Médaille, Vous y verrez les qualités et les défauts du prince.