III. — L'artiste et l'écrivain
Le plan et i'ordoBiianee du livre. — Puisque l'art est une de ses préoccupations les plus vives, examinons maintenant les ressources de l'écrivain. Nos remarques porteront sur la composition et le style.
On a souvent dit avec Boileau que La Bruyère, par l'économie de son livre, s'était dérobé à la difficulté des transitions. Mais nous ne devons point le lui reprocher; car, la monotonie étant recueil du genre, il visait surtout aux surprises qui nous sollicitent, et nous tiennent sans cesse en arrêt. Tantôt il a des maximes frappées au coin de La Rochefoucauld; tantôt c'est un portrait qui s'anime ; ailleurs il entre lui-même en scène par des exclamations ou des apostrophes directes ; parfois il cède la parole au personnage ; plus loin, il use du dialogue ou de la narration; bref, ce sont partout et toujours les jeux de l'imprévu.
Cependant, s'il évita tout ce qui pouvait donner à son recueil lair d'un traité, les éléments de cette œuvre n'en sont pas moins disposés dans un ordre qui n'est point pur caprice, et dont il convient d'indiquer les principales lignes. N'a-t-il pas dit lui-même : « Des seize premiers chapitres, il y en a quinze qui, s'attachant à découvrir le faux et le ridicule qui se rencontrent dans les objets des passions humaines, ne tendent qu'à ruiner tous les obstacles qui affaiblissent d'abord, et qui éteignent ensuite dans tous les hommes la connaissance de Dieu. Ainsi, ils ne sont que la préparation au seizième et dernier chapitre, où l'athéisme est attaqué et peut-être confondu..., où la Providence de Dieu est défendue contre l'insulte, et les plaintes des libertins » ?
Mais, sans prendre à la lettre ce plan conçu peut-être après coup — et probablement sur le vu d'un éloge analogue qu'en
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faisait Port-Royal — , passons en revue de plus près les groupes dont la liaison n'a pas été jusqu'ici remarquée suffisamment. Le premier comprend cinq chapitres : des Ouvrages de l'esprit, du Mérite personnel, des Femmes, du Cœur, de la Société et de la Conversation. C'est une sorte de préambule qui nous ouvre les avenues du sujet. Il est suivi de quatre chapitres {les Biens de fortune, la Ville, la Cour, les Grands), entre lesquels existe un enchaînement encore plus sensible ; car ils produisent devant nous les principales classes de la société, gens de finance, de robe et d'épée, personnages constitués en pouvoir ou en dignité, héros et demi-dieux : ensemble que termine naturellement le chapitre intitulé du Souterain ou de la République. On dirait donc une galerie à Textrémité de laquelle s'élève la statue de Louis XIV, hommage de respect qui est tout à la fois un calcul de prudence et un sentiment d'artiste voulant nous ménager une perspective.
Quand La Bruyère loue indirectement le prince, et trace l'image d'une royauté tout idéale, non seulement il exprime ainsi la foi monarchique de son siècle, mais il prend ses précautions contre les coups d'autorité qui pourraient venir d'en haut, et il place une sorte de paratonnerre sur le faite de son monument. En même temps, l'écrivain s'arrange de manière à nous présenter ses tableaux sous le jour qui les fait le mieux valoir. Il nous conduit, comme par des degrés successifs, au trône éclatant qui, dans son livre comme dans l'Etat, est le centre auquel tout aboutit, d'où partent le mouvement et la vie.
De cette hauteur, nous retombons brusquement au chapitre de l'Homme. Or cette secousse pourrait bien avoir été préméditée par un philosophe qui veut maintenant considérer non plus les acteurs contemporains, les conditions et les mœurs du jour, mais les travers qui sont inhérents à notre nature même. D'ailleurs ne nous a-t-il pas avertis qu'il se propose d'examiner l'homme à loisir, « sans beaucoup de méthode et selon que les divers chapitres y conduisent »? Sans doute, le dessein initial va se déconcerter dans les études intitulées des Jugements, de lu Mode, de Quelques Usages. On verra bien que La Bruyère est rebelle aux vues abstraites et à la doctrine proprement dite. II y aura donc des retours en arrière, un va-et-vient qui ne s'assujettit