L ECRIVAIN : SON PROCEDE DISCURSIF
pas à un premier projet. Mais, en dépit de ces écarts qui nous ramènent à Versailles, il est manifeste que l'écrivain tient à couronner son œuvre par des principes de morale universelle.
C'est ce qu'annoncent déjà les pages où, à propos de la Mode, il flétrit si courageusement l'hypocrisie. C'est ce qui paraîtra mieux encore dans les deux derniers chapitres, sur la Chaire e^ les Espiits forts : car l'un, bien que plus particulièrement littéraire, mêle à la satire des prédicateurs en vogue des leçons de rhétorique supérieure qui font pressentir une conclusion religieuse. L'autre est une profession de foi, se développant avec une ampleur dont la complaisance témoigne assez qu'il ne faut pas y voir simplement l'habileté d'un penseur adroit à se concilier les deux puissances, comme on disait alors, à savoir le temporel et le spirituel : non, c'est une conscience qui affirme les convictions du chrétien formé à l'école de Bossuet et de Fénelon, de Descartes et de Port-Royal. Dans cette fin, dont le ton tranche avec le reste de l'ouvrage, nous devons donc voir comme la frontière qui sépare La Bruyère du xvni^ siècle.
Avantages de son procédé discnrsîf. — De même qu'une certaine unité d'intention se trahit dans les tours et détours de ce labyrinthe, on pourrait aussi prouver qu'une logique instinctive ou calculée préside à l'agencement des pièces rapprochées par l'architecte dans l'intérêt du contraste ou des ressemblances. Mais n'insistons pas sur des rapports subtils; car ce ne fut point sans raison que La Bruyère, dans ses premières éditions, séparait chacun de ses Caractères par des astérisques. C'était avertir le lecteur qu'il voulait entrer en matière de prime saut, que mille avenues mènent à son sujet, et qu'il en sort par autant d'issues, pour y rentrer à son gré par des portes dérobées. Ainsi, le chapitre de la Cour débute par de vives maximes, se continue par des portraits individuels ou des types généraux, s'entremêle de petits discours inattendus, de scènes comiques, de monologues, et se conclut, comme il a commencé, par des sentences où s'encadre le tableau. Le réseau est donc assez souple pour se prêter à toutes les pensées qui s'intercaleront dans le texte primitif.
Mais ce procédé discursif ne dissipe nullement l'attention; car tous les traits concourent à des souvenirs distincts. Disons
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plus: cette libre ordonnance donne un air de réalité plus vivante à ces originaux qui se coudoient dans le livre comme dans les galeries de Versailles. Ils y gardent leur naïveté d'allure; on sent qu'ils ont été pris sur le fait, dans le flagrant délit de leurs ridicules, au moment où se dénonçaient à leur insu les petitesses de leur grandeur. Ce pêle-mêle et ces disparates trahissent les impressions d'un témoin oculaire. N'ayant pas à produire ses Caractères dans une action suivie, La Bruyère n'a pas été forcé de retrancher ceci, d'ajouter cela, d'exagérer tel ou tel détail, d'approprier le relief et l'ombre aux lois de la perspective, par conséquent de modifier le train ordinaire de la vie. Non, il est fidèle à ce qu'il entend, à ce qu'il voit; il serre de près le fait exact, et l'étudié minutieusement, à loisir. Pour vous en assurer, comparez, par exemple, Onuphre et Tartuffe. Si le premier semble bien pâle auprès du second, vous le jugerez pourtant plus voisin de nous, plus vraisemblable et plus vrai. C'est qu'entre les deux il y a la distance du moraliste au poète dramatique, de la description à l'action, l'une qui peut s'attarder aux lenteurs de l'analyse, l'autre qui doit en quelques heures frapper un coup décisif, devant la foule, sous le feu de la rampe. En résumé, le peintre nous inspire toute confiance, et le décousu même de ses esquisses est déjà presque une garantie de sa bonne foi.
L'écrivain; artifices d'exécution; variétés des tours. — Celle-ci n'éclate pas moins dans le fini de l'exécution : car ses portraits ne sont pas fondus d'un seul jet, mais élaborés patiemment par un observateur qui a recueilli des notes successives, en combine les nuances, et dégage ainsi des physionomies, mais par réflexion plus que par intuition. Parmi les toiles où triomphece procédé, nous signalerons les deux pendants du Ricke et du Pauvre. La Bruyère excelle en ces contrastes concertés pour l'effet. Tels sont aussi Démophon et Basilide; les nouvellistes Tant pis et Tant mieux; Gnathon et Cliton, le gourmand et le gourmet. N'oublions pas non plus l'incomparable personnage du ministre plénipotentiaire. Un des motifs les plus heureux dans un autre genre est encore celui du pâtre enrichi (Gourville?) qui achète, pour l'embellir, la maison de ses maîtres (« Ni les troubles, Zénobie, qui agitent votre empire, etc. »).
l'écrivain : SES artifices d'exécution. 423
Mais à ces paires faites pour être en vue on ne devra pas sacrifier tant de remarques soudaines, et tant de traits pénétrants qui jaillissent de tous les recoins de l'œuvre. Peut-être même faudrait-il préférer ces derniers à ces morceaux de montre, où l'industrie est consommée, mais non suprême, puisqu'elle se voit.
Ce défaut de La Bruyère, si c'en est un, n'est pas du moins celui de tout le monde; et c'est le cas de lui appliquer sa remarque : « L'on a mis dans le discours tout l'ordre et toute la netteté dont il est capable; cela conduit insensiblement à y mettre de Yesprit ». Quel autre sait plus merveilleusement s'ingénier pour varier à l'inAni ses tours, ses mouvements et ses couleurs? Quelle science du langage, quelle énergique gradation dans le crescendo que voici! « Il y a des âmes vénales, pétries de boue et d'ordure, éprises du gain et de l'intérêt comme les belles âmes le sont de la gloire et de la vertu, capables d'une seule volupté, qui est celle d'acquérir et de ne point perdre, curieuses et avides du denier dix, uniquement occupées de leurs débiteurs, toujours inquiètes sur le rabais ou sur le décri des monnaies, enfoncées et comme abimées dans les contrats, les titres et les parchemins. De telles gens ne sont ni parents, ni amis, ni citoyens, ni chrétiens, ni peut-être des hommes; ils ont de l'argent. » Qui ne se rappelle cette brusque apostrophe : e Fuyez, retirez-vous; vous' n'êtes pas assez loin. Je suis, ditesvous, sous l'autre tropique. Passez sous le pôle et dans l'autre hémisphère; montez aux étoiles, si vous le pouvez. M'y voilà. Fort bien, vous êtes en sûreté. Je découvre sur la terre un homme avide, insatiable, inexorable, qui veut vivre aux dépens de tout ce qui se trouvera sur son chemin, et, quoi qu'il en puisse coûter aux autres, grossir sa fortune et regorger de biens. > Ne dites pas qu'il y a là trop d'apprêt, car cette ironie qui va toujours s'aiguisant jusqu'au trait final n'est ici que la logique même du sentiment, ou plutôt d'une conscience qui s'indigne.
Frapper l'attention, voilà son secret. Ce qu'il touche, il le marque d'une empreinte ineffaçable. Des vérités même ordinaires, il les rend originales par des artifices qui déjouent l'analyse. Tantôt il introduit des personnages fictifs, leur prête
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des dialogues, et transforme la leçon morale en une scène de comédie. Tantôt il fait parler un ancien, Heraclite, puis Démocrite, et nous réveille par l'étrangeté de leur discours. Ailleurs c'est son lecteur qu'il prend à partie. Quelquefois il pique notre curiosité par des énigmes ou des naïvetés apparentes. Souvent il grossit à plaisir les objets, et prodigue des couleurs qui appellent et retiennent les regards les plus distraits. Partout éclatent des métaphores passionnées qui poussent l'hyperbole à outrance : « Vient-on de placer quelqu'un dans un nouveau poste, c'est un nouveau débordement de louanges en sa faveur, qui gagne l'escalier, les salles, la galerie, tout l'appartement : on en a par-dessus les yeux, on n'y tient plus. »
Mais énumérer ses ressources, ce serait dresser l'inventaire de celles de notre langage à la fin du grand siècle : « Des paradoxes simulés, dit M. Taine, des alliances de mots frappantes, des oppositions saisissantes, de petites phrases concises et entassées qui partent et blessent comme une grêle de flèches, l'art de mettre un mot en relief, de résumer toute la pensée dans un trait saillant, les expressions inattendues et inventées, les phrases heurtées, à angles brusques, à facettes étincelantes, les apologues ingénieux {Irène, Émiré) les allégories soutenues, l'imagination, l'esprit à profusion, tel est le style de La Bruyère. » Quelle nouveauté dans ses alliances de mots! Que de vivacité pittoresque dans ces figures qui vont sans cesse du sentiment à la sensation! Quel accent personnel et convaincu! Que de finesse dans la force ! Qui s'entend mieux à façonner la langue, à lui donner le brillant, le poli, à faire jaillir l'étincelle? « Chez lui, dit M. de Sacy, tout est calcul, jusqu'à ses points et virgules. »
Par cet éloge qui comporte certaines réserves, on voit qu'il s'écarte de la simplicité qui recommande ses grands contemporains. C'est qu'il annonce un autre âge, dont il fut l'initiateur inconscient, comme Fénelon, lequel se rencontre d'ailleurs avec lui dans une sympathie commune pour nos anciens auteurs et l'idiome du xvi^ siècle.
La langue de La Bruyère. L'emploi du mot propre. — Tandis que le goût classique se plait aux traits généraux et à l'expression noble, La Bruyère emploie presque toujours le mot
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propre. En dépit des convenances qui imposaient les raffinements du style tempéré, il aime à nommer les choses par leur nom, à ne rien déguiser, à désigner les objets les plus populaires ou réputés les plus vils. Il entre même en des détails qui peuvent choquer les délicats. Jugez-en par la crudité de ce croquis : « Gnathon ne se sert à table que de ses mains; il manie les viandes, les remanie, démembre, déchire et en use de manière que les conviés, s'ils veulent manger, mangent ses restes. Une leur épargne aucune des malpropretés dégoûtantes, capables d'ôter l'appétit aux plus affamés. Le jus et les sauces lui dégouttent du menton et de la barbe. S'il enlève un ragoût de dessus un plat, il le répand en chemin dans un autre plat et sur la nappe; on le suit à la trace. Il mange haut, et avec grand bruit : il roule les yeux en mangeant. La table est pour lui un râtelier; il écure ses dents, et continue à manger. » La vie réelle, les circonstances vulgaires, les petits faits précis et familiers sont donc ceux que préfère cette imagination forte qui, suivant son expression, « relève les petites choses par la beauté de son génie ». Si le mot n'avait été compromis, nous dirions qu'il recherche le naturalisme. En voici un autre témoignage : « M*" est moins affaibli par l'âge que par la maladie; car il ne passe pas soixante-huit ans. Mais il a la goutte, il est sujet à une colique néphrétique, il a le visage décharné, le teint verdâtre et qui menace ruine. 11 fait bâtir dans la rue*" une maison en pierres de taille, raffermie dans les encoignures par des mains en fer, et dont il assure, en toussant, et avec une voix frêle et débile, qu'on ne verra jamais la fin ; il se promène tous les jours dans ses ateliers sur le bras d'un valet qui le soulage; ce n'est point pour ses enfants qu'il bâtit, car il n'en a point, ni pour ses héritiers, personnes viles et qui sont brouillées avec lui : c'est pour lui seul, et il mourra demain. »
Par ces hardiesses, le précepteur de M. le duc se rapproche de nous. Plus on compare les variantes de ses éditions, et plus il est visible que ses retouches tendaient à cette exactitude minutieuse qui vivifie le style. 11 ne cessait pas de reviser son travail à la loupe: il est tel mot qu'il change trois ou quatre fois de place, avant de trouver la bonne. Tantôt il transpose des phrases, tantôt il réunit des traits séparés, ou sépare ceux
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qu'il avait réunis. Ailleurs tel caractère émigré d'un chapitre dans un autre. Il retranche, ajoute, condense, ajuste avec un scrupule inquiet, qui vise à la perfection, et ne pèche que par excès de conscience.
En résumé, son talent, qui regarde deux âges, termine l'un, et inaugure l'autre. Patronné par Bossuet, accepté par Boileau, accueillli par Racine, il précède Montesquieu, présage les Lettres persanes et le Gil Blas — dont ses Caractères sont le premiei modèle, après la vie — , et il reste maître dans un genre qu'il a créé. Les plus vifs esprits du xvm^ siècle, les Lesage, les Duclos, les Chamfort, les Rivarol, les Beaumarchais, relèveront de lui par le mot ironique et mordant, par le propos plaisant et amer. Aujourd'hui, de tous ses pairs, il est encore le plus vivant. Tandis que Fénelon lui-même a pâli par endroits, les peintures de La Bruyère sont aussi solides qu'au premier jour. On peut l'appeler le plus contemporain de nos grands classiques.
PORTRAIT BIOGRAPHIQUE
Le Girondin. Le patricien. Le disciple de l'Oratoire. L'humaniste. Le doctrinaire. — Compatriote de Montaigne et des Girondins, Montesquieu naquit le 18 janvier 1689, au château de la Brède, près de Bordeaux, dans cette heureuse province de Guienne où les dons natifs de la race gauloise, la franchise, le bon sens, l'esprit, la verve et l'imagination, s'associent en un si juste équilibre. Il appartenait à une famille de robe et d'épée : « Quoique mon nom ne soit ni bon, ni mauvais, disait-il, n'ayant guère que deux cent cinquante ans de noblesse prouvée, cependant j'y suis attaché. » Jamais il ne fut indifférent aux avantages que conférait alors la naissance, et qu'il regarda toujours comme une des conditions essentielles de toute monarchie bien constituée. Il s'appela Charles-Louis de Secondât de la Brède jusqu'à la mort de son oncle, le baron de Montesquieu, qui l'institua son légataire, en 1716. Sa mère, Marie-Françoise de Penel, était originaire d'une famille anglaise. Ses ancêtres paternels avaient occupé des emplois à la cour protestante de Navarre, et se convertirent en même temps que Henri IV. Leur devise était : Virtutem fortuna secundat. Jaloux de ses droits féodaux jusqu'à soutenir un procès contre la ville de Bordeaux au sujet des limites de Martillac et Léogan — paroisses dont il était seigneur et procès dont le gain lui valut 1200 arpents de landes — , il sollicita l'érection de sa terre en marquisat, ce qui ne l'empêcha pas d'écrire dans ses Pens<}es : « Je vais faire une sotte chose; c'est ma généalogie ».
Son éducation fut très soignée. Le H août 1700, il entra chez les Oratoriens de Juilly, et quitta ce collège le il août 1705. Le goût de l'étude devint de bonne heure sa principale passion. Il avoue, à la fin de sa vie, « n'avoir jamais eu de chagrin qu'une heure de lecture n'ait dissipé ». Or il lisait beaucoup, plume en main, avec une réflexion intense, surtout les maîtres anciens : « Cette antiquité m'enchante, s'écrie-t-il ; et je suis toujours prêt à dire avec Pline : Cest à Athènes que vous allez; respectez les Dieux. J» Mais, bien qu'il aimât ces traits brillants qui relèvent l'idée, ou lui donnent une forme sensible, il préférait les prosateurs aux poètes, et les Latins aux Grecs. Petits-fils et neveu de présidents au Parlement de Guienne, il fut destiné à la magistrature ; et dès quïl aborda des livres de droit, il en chercha l'esprit : car, dès sa jeunesse, il éprouvait le besoin de remonter aux principes, et sa curiosité se tournait par instinct vers les considérations historiques ou politiques.
Le Président à mortier. Son discours de rentrée en l'ÏSS. L'académicien de Bordeaux. Préludes scientiflques. — Le 15 septembre 1713, il perdit son père, et, le 24 février 1714, fut nommé conseiller au Parlement de Guienne. Marié, depuis le 30 avril 1715, à Jeanne de Lartigue, fille d'un gentilhomme calviniste, il avait vingt-sept ans lorsque la mort d'un oncle lui laissa en legs le nom de Montesquieu et la charge de président à mortier, où il fut installé le 13 juillet 1716, et qu'il devait exercer pendant dix années. Ce poste de dignité lui rendit plus facile son rôle d'observateur; il put alors choisir entre les relations qui s'offraient, et traiter de pair avec les personnages en vue. Ce fut ainsi qu'il connut icrtimement le maréchal de Ber^\•ick, fils naturel de Jacques II, gouverneur de la province. Pourtant, à mesure que s'élargit l'horizon de ses visées scientiflques, il se trouva trop à l'étroit dans la contrainte de ses fonctions : t Ce qui m'a toujours donné une mauvaise opinion de moi, écrivait-il, c'est qu'il y a fort peu d'états dans la république auxquels j'eusse été véritablement propre. Quant à mon métier de président, j'ai le cœur très droit; mais je n'entendais rien à la procédure. Je m'y suis pourtant appliqué; mais ce qui me dégoûtait le plus, c'est que je voyais à des bétes le même talent qui me fuyait pour ainsi dire. »
LE président; l'apprenti savant. 429
Nous savons cependant que, malgré celte aversion secrète pour la pratique, il fut très estimé dans sa Compagnie, qui, en 1725, lui confia le Discours de rentrée. Or il s'en acquitta si bien que cette mercuriale eut longtemps la faveur d'èlre réimprimée tous les ans, au même anniversaire, et se vendit, ce jour-là, aux portes du Palais de Justice. En 1722, il avait aussi été délégué vers le Régent, pour lui soumettre des remontrances contre l'impôt de quarante sols qui frappait chaque tonneau de vin sortant de la Guienne. En cette occasion, il se montra d'autant plus habile qu'il était propriétaire de vignobles; l'avocat réussit à gagner sa cause.
Les devoirs du magistrat permettaient des loisirs au savant; et nous ne pouvons oublier la part très active qu'il prit, à dater du 3 avril 1716, aux travaux de l'Académie instituée à Bordeaux par lettres patentes de 1712. Aucun des membres de cette assemblée ne fut plus zélé; mais il cherchait encore sa voie : car il s'annonça comme un disciple de Fontenelle et de Newton par des dissertations variées sur des sujets de médecine, de physique et d'histoire naturelle : L'essence des maladies, — l'usage des glandes rénales, — la cause de l'écho, — la transparence des corps, — le flux et le reflux de la mer, — la pesanteur, — le mouvement relatif. Quoique myope, il observait à la loupe et disséquait des grenouilles. Ces recherches fort sérieuses annoncent déjà l'éveil d'un esprit avide de lumière et impatient de se satisfaire, faute de mieux, sur les plus menus objets. C'était une façon de tromper sa curiosité inquiète et désœuvrée. 11 devança même Bufl'on dans son Discours sur l'Histoire naturelle. Il y avait là les symptômes d'une aptitude d'observateur à laquelle manquait un emploi capable de la passionner et de la retenir. A ces jeux de son studieux loisir se mêlait encore le souci du bien public; car il faisait des recherches sur la qualité nutritive des divers végétaux et fondait à ses frais un prix d'anatomie. Dans un de ses mémoires, n'écrivait-il pas : « Ceux qui vivent au milieu d'une société ont des devoirs à remplir ; nous devons compte à la nôtre de nos moindres amusements »? Cet apprentissage l'habituait d'ailleurs à comparer les faits, à les analyser, à les classer, et à en dégager des lois. Ce fut aussi pour l'Académie de Bordeaux qu'il com-
posa la plupart des opuscules actuellement en cours de publication et dont seize ont déjà paru : Un traité général des devoirs de Chomme, l^"" mai 1725; un Discours sur la différence entre la considération et la réputation-^ la Politique des Romains dans la religion, etc., outre ceux qui sont les travaux d'approche de VEsprit des lois, comme les Réflexions sur la monarchie universelle ; les Réflexions sur la politique, etc.
Les Lettres Persanes, 1TS1. Le goût du temps. Crébillon et Tacite. La Bruyère et Montesquieu. — Tout en se consacrant avec entrain à ces distractions sérieuses, il préludait à sa renommée littéraire par un livre dont l'apparente légèreté fut éminemment propre à égayer le public, après l'ennui des dernières années de Louis XIV, et à le faire réfléchir, après l'orgie de la Régence. Nous voulons parler des Lettres Persanes, qu'il ne suffit pas d'appeler avec Voltaire le plus sérieux des ouvrages frivoles. Elles parurent en 1721, à Amsterdam, sans nom d'auteur *. Le cadre de cette satire fut-il suggéré, comme le veut Voltaire, par les Amusements sérieux et comiques de Dufresny {Lettres Siamoises : Dixième amusement), ou encore par les Lettres d'un Javanais insérées par Addison dans son Spectatorl c'est probable. Toujours est-il qu'elle inaugura parmi nous un genre qui eut depuis bien des imitateurs. Sans entrer dans le détail de ce roman trop sensuel où des Parisiens bien déguisés en Persans, sous les noms d'Usbek et de Rica, critiquent la France de 1712 à 1720, nous regretterons qu'un grand esprit ait commencé par obéir à son siècle, avant de lui commander. Mais ne nous laissons pas tromper par ce libertinage qui est la date d'un écrit approprié au goût d'une société licencieuse. Tous ces parfums énervants du Sérail furent des amorces destinées à capter la faveur des salons : pour conquérir leur attention, il fallait bien les flatter. Ces concessions étaient donc les calculs d'un penseur habile à s'assurer le droit de toucher à toutes les nouveautés qui allaient devenir le péril et la gloire de son temps. C'est ainsi qu'alliant Tacite à Crébillon, son badinage affronte, sans en avoir l'air, les plus graves pro-
1. La première page portait un nom d'auteur suppose et un lieu d'impression inexact. L'intermédiaire de Montesquieu fut un abbé, nommé Duval, et la rubrique : Cologne 1721 Marteau.