L ACADEMICIEN : SES VOYAGES
le directeur, qui s'appelait Mallct, lui fit expier l'anonymat des Lettres Persanes, en lui lançant plus d'une malice à bout portant, celle-ci entre autres : « Rendez au plus tôt vos ouvrages publics,... notre ambition est d'écrire des choses dignes d'être lues ». L'amour-propre du récipiendaire en garda une si profonde rancune qu'il vint trois fois seulement aux réunions de la Compagnie, n'y ouvrit pas la bouche, et cessa d'y paraître.
Les voyages. — Trois mois après, le 5 avril 1728, il partait avec le comte de Waldegrave pour ce long voyage qu'il entreprit comme un complément indispensable de ses études politiques. La première station fut Vienne, où il retrouva dans la société du prince Eugène toute la politesse de la France. Il alla jusqu'en Hongrie surprendre les derniers vestiges de ce régime féodal qu'il devait peindre si vivement dans quelques lignes de V Esprit des Lois.
Accompagné de lord Chesterfield, le plus parisien de tous les Anglais d'alors, il visita ces petits Etats de l'Italie qui, sous un pouvoir absolu, mais patriarcal, jouissaient de la liberté, sans l'indépendance. A Florence, il écrit : « Un des objets les plus agréables pour moi, ce fut de voir le premier ministre du Grand-Duc sur une petite chaise de bois, en casaque et en chapeau de paille, devant sa porte. Heureux pays où le premier Ministre vit dans une pareille simplicité, et un tel désœuvrement! » On prétend qu'à Venise son imagination fut frappée de terreur par ce gouvernement mystérieux qui pourtant n'était plus qu'un vain épouvantail. On sait l'anecdote qui courut sur la mystification faite par un ami, à savoir la visite d'un inconnu, à la suite de laquelle il aurait brûlé ses papiers et précipité son départ. En remontant par la Suisse et les bords du Rhin, il gagna la Hollande, où il put contempler le spectacle d'une république enrichie par son industrie. Mais ce fut surtout l'Angleterre qui le captiva. II séjourna dix-huit mois dans ce pays qu'il regardait comme la principale école de liberté constitutionnelle, et dont il disait : « Là seulement sont nés des gens de vrai bon sens ». Parmi les notes du Journal qu'il écrivit alors, celles qui nous sont parvenues attestent qu'il vit tout, et sans illusion ni engouement : car, malgré ses sympathies, il censure la vénalité des consciences, il juge au vrai l'égoïsme
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d'un peuple calculateur, et prédit l'émancipation prochaine de l'Amérique anglaise. Mais il envie à nos voisins leur respect de la loi, le sérieux des mœurs et le mécanisme de leurs institutions. Rref, il revint de là, comme Voltaire, muni d'idées nouvelles qu'allaient féconder la méditation et la retraite.
La retraite studiense de la Brède. Les Considérations snr In grandeur et la décadence des Romains, 1734. Le Dialogue de Sjlla et d'Eucrate, i'745. — Il ne se pressa pas en effet de produire ses trésors d'observation; mais, durant deux années, loin de Paris et de sa turbulence, il s'enferma dans son château de la Brède où il ne vécut qu'avec ses livres, sans autre souci que de recueillir et d'ordonner ses pensées. Se détournant même des sujets contemporains, et ajournant l'éloge de la constitution anglaise, il donna la préférence à l'inofïensive antiquité. C'est ce qui nous valut le livre des Considérations, qui parut en 1734, et restera le plus solide de ses ouvrages. On y sent comme la joie d'un génie qui reconnaît enfin son idéal et, pour ainsi dire, sa patrie de prédilection. Par la vertu d'un sujet qui l'affranchit de toute influence mondaine, il redevient simple et naturel, il demeure toujours maître de lui; la gravité du ton ne se dément pas, et son accent égale la majesté du Peuple-Roi.
A ce monument se rattache comme une de ses dépendances ce fameux Dialogue de Sylla et d'Eucrate qui, publié en 1745, remontait plus haut : car l'Académie de Bordeaux en eut la primeur. Ces origines académiques expliquent peut-être l'éloquence un peu théâtrale qui se mêle à l'énergie ou au pathétique de cet essai. Si Montesquieu cache trop l'horreur d'une âme atroce sous le faste de la grandeur et l'ostentation de l'audace, il fait du moins comprendre la puissance et l'impunité de ce dictateur sanguinaire qui rappelle Marins et prédit César. Il est visible que désormais Rome appartient à un maître; et l'on prévoit tous les tyrans qui vont naître de ce despotisme accepté comme un bienfait, ou souffert comme une nécessité par des âmes lâches et indignes de la liberté. Mentionnons encore l'épisode de Lysimaque où respire l'orgueilleux enthousiasme du stoïcisme.
Enfin parut le chef-d'œuvre, fruit d'< un travail de vingt années » qu'il nous prie de « ne pas juger par la lecture d'un
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moment, » VEsprit des Lois (1748). N'oublions pas non plus le si malin et si judicieux opuscule dont il l'escorta bientôt, la Di'fense de V Esprit des Lois (1749).
Cette petite merveille de logique fut le dernier écrit de Montesquieu. Tant de travaux avaient épuisé ses forces. Vieilli prématurément, il vécut six années encore, et put jouir d'une gloire qui lui vint d'elle-même, sans aucune impatience d'ambition, paisible et sereine comme son génie.
Sa vie privée. Le philanthrope. Sa mort. — Nous aimerions à peindre, dans le cadre de sa vie à la fois seigneuriale ot agreste, le penseur que nous enviait l'Europe, et dont la bonhomie charma tous ceux qui l'approchèrent. Il y aurait au moins à esquisser le portrait de l'administrateur économe qui, très avisé en culture comme en politique, mit son point d'honneur à mieux aménager ses domaines, « plutôt pour une certaine idée d'habileté qui lui en reviendrait, que dans l'intention de s'enrichir ». Et puis il veut faire sa fortune par les moyens qu'il a dans les mains, « et non pas par des moyens étrangers, toujours bas ou injustes ».
Il sut accroître la valeur de ses vignobles, et, selon son aveu, « profita du succès de ses livres pour assurer celui de ses crus à l'étranger ». L'Angleterre rendit hommage à VEsprit des Lois, en accordant aux vins de l'auteur la dispense du droit d'entrée. II en use avec ses terres comme il désirait que le pouvoir en usât avec la France. Il ne cesse d'y introduire toutes les améliorations que lui ont enseignées ses nombreux voyages. Il fait venir de Flandre un trèfle qu'il acclimate en Gironde. Il défriche ses landes et y crée des métairies. Il arrange à l'anglaise le parc de la Brède, pour se consoler de ne pouvoir en faire autant de la constitution qui régit son pays. Il paraît parcimonieux et frugal; mais il est généreux pour ceux qui souffrent : témoin cette famine durant laquelle il fonde à ses frais des greniers de charité, et fait distribuer à ses vassaux plus de cent boisseaux de froment. Autant il est fier avec les puissants, autant il se montre affable avec ses inférieurs. On peut rencontrer M. le président à mortier dans ses vignes, coiffé d'un bonnet de coton blanc, un échalas sur l'épaule. Ce stoïcien auquel on reproche de n'avoir pas le cœur assez chaud répand
partout des bienfaits que révèle seule, malgré lui, la reconnaissance de ses obligés. Bref, il est aussi grand de près que de loin, et sa bonté vaut sa raison.
Il avait l'instinct de sa fin prochaine, et l'envisageait sans trouble. Presque aveugle, il parlait gaiement de sa cataracte : « Mon Fabius Maximus,'^M. Gendron, écrivait-il, me dit qu'elle est de bonne qualité, et qu'on ouvrira le volet de la fenêtre n. Puis il ajoutait avec mélancolie : « Il me semble que ce qu'il me reste encore de lumière n'est que l'aurore du jour où mes yeux se fermeront pour jamais ».
Ce pressentiment n'était que trop vrai. Car, le 10 février 1755, il s'éteignit doucement, à Paris, où il venait chaque année passer quelques mois, dans son appartement de la rue Saint- Dominique-Saint-Germain (probablement à l'ancien n" 27). Son corps fut déposé dans le caveau de la chapelle Sainte-Geneviève, à Saint-Sulpice.