LES LETTRES PERSANES
blêmes de la science sociale, provoque de généreuses recher ches, éveille des espérances de réformes, discrédite les abus, dissipe les préjugés, propage l'esprit de tolérance et montre aux hommes d'État l'idéal d'un avenir meilleur. Politique et meta physique, institutions et croyances, mœurs et coutumes, tra vers, ridicules, caractères, toutes les idées qui sollicitent l'opinion sont effleurées en passant par une ironie dont les épigrammes donnent à la vérité l'attrait du parodoxe : par exemple le Jansénisme, la querelle de la bulle Unigenitus, la révocation de l'Édit de Nantes, le système de Law. Quand la satire directe est impossible, l'auteur passe de Paris à Constantinople. Alors le sultan paye pour Louis XIV, l'Alcoran pour la Bible, et le despotisme oriental pour la monarchie du bon plaisir. Mais ces audaces qui sentent la jeunesse sont tempérées par la prudence d'un caprice qui semble se jouer. Le plus souvent même, le trait n'est lancé que d'une main discrète qui ménage ses victimes, car Montesquieu saura toujours garder la mesure. S'il s'amuse aux dépens de ce qui blesse sa raison, il incline à croire que ce qui est doit être, et il n'a point le tempérament d'un révolutionnaire.
Tandis que les boutades de son irrévérence laissent entrevoir le publiciste dont le génie ne peut se contenir dans les bornes de la fantaisie ou de la Action, nous admirons le moraliste qui rivalise avec Pascal par l'énergique précision de sa raillerie sentencieuse, et le peintre qui rappelle La Bruyère par la verve de ses portraits. Écoutez l'aimable Rica disant : « Je ne puis comprendre comment les princes croient si aisément qu'ils sont tout, et comment les peuples sont si prêts à croire qu'ils ne sont rien ». Citons encore cette définition de la noblesse : « Un grand seigneur est un homme qui voit le roi, qui parle aux ministres, qui a des ancêtres, des dettes et des pensions ». Et quelles vivantes esquisses que celles du Fermier Général, du Directeur, du Casuiste, de VAbbé de Scdon, du Pédant, du Poètet de VHomme à bonnes fortunes, de la Femme jalouse, de Vlntrigante, et du Nouvelliste. Toutes ces pages révèlent un maître qui, pour signaler son avènement, n'attend plus que des sujets dignes de lui, et tous les critiques, depuis Villemain, ont pu désigner à l'envi, dans les Lettres Persanes, le germe de tout le
reste, c'est-à-dire de ÏEsprit des lois, avec sa politique et sa philosophie, y compris les Considérations. Aussi ne citeronsnous que pour mémoire deux méprises de son talent, le Temple de Gnide et le Voyage à Paphos, 1725, 1727. Mlle de Clermont, princesse du sang des Coudés, fut responsable de ces erreurs. Le candidat à r.4.cadciuie française, où il est reçn en 11^28. — Glassç bon gré mal gré dans la confrérie des hommes de lettres par un succès à demi clandestin qui compromettait la gravité qfficielle du magistrat, Montesquieu finit par vendre, en 1726, une charge qui gênait son indépendance. Dès lors, délivré de tout lien, il put suivre sa destinée. Pour consacrer sa réputation d'écrivain, il ne désirait plus que devenir membre de l'Académie française. La mort de Louis de Sacy, le traducteur de Pline, lui en offrit bientôt l'occasion. Mais, quoiqu'il fût désigné par le suffrage des salons, notamment de celui de la marquise de Lambert, où il fréquentait, et qu'il eût été élu une première fois, en 1725, et cassé faute de résider à Paris, l'affaire n'alla pas toute seule. Au premier bruit de cette nouvelle candidature, le Père Tournemine, directeur du Journal de Trévoux, s'empressa d'extraire les passages les plus scabreux des Lettres Persanes, et les mit sous les yeux du cardinal de Fleury. Ce vieux ministre, qui s'effarouchait aisément, fit dire à l'Académie que « son choix serait blâmé par tous les honnêtes gens ». Cela se passait le jeudi 11 décembre 1726. Irrité de ce veto, Montesquieu déclara très haut « qu'après cet outrage, il irait chercher à l'étranger la récompense qu'il ne pouvait espérer de son pays ». Pour apaiser sa colère, on lui offrit une pension. Mais il répondit que, « n'ayant pas fait de bassesses, il n'avait pas besoin d'être consolé par des grâces ». Cependant des amis puissants intervinrent : on essaya de négocier; une audience fut accordée par le cardinal, et la paix finit par être conclue. Suivant les uns, Montesquieu se refusa nettement aux désaveux qu'on exigeait. Selon d'autres, il improvisa en quelques jours une édition expurgée qu'il soumit au jugement du ministre. Quoi qu'il en soit de ce stratagème auquel celui-ci se serait prêté complaisamment, la liberté du vote fut rendue à l'Académie, qui nomma Montesquieu tout d'une voix, le 5 janvier 1728, et le reçut le 24 du même mois. Dans cette séance,