LES CONSIDÉRATIONS : LEUR MÉTHODE
que va démontrer ce livre dont les vingt-trois chapitres embrassent vingt-deux siècles, depuis l'origine de Rome jusqu'à la chute de son empire.
Méthode. A un discours il snbstitne des considérations. Habitudes de légiste. — Cette œuvre n'a point, ainsi que celle de Bossuet, le mouvement d'un discours, ni l'unité d'un drame. On dirait plutôt que Montesquieu veut peindre la société romaine, comme La Bruyère avait fait la Cour et la Ville. Il se promène à travers l'Histoire, résume ses principales phases, observe les mœurs, étudie les caractères, trace des portraits ou des tableaux et fixe des impressions. Il fallait s'y attendre; car ce penseur indépendant n'a jamais pu s'assujettir aux contraintes d'une composition savante , équilibrée , se développant avec ampleur. La sienne est presque toujours, non pas décousue, mais brusque et heurtée. Il aime mieux assembler des notés que construire un système, et suivre les faits pas à pas qu'ordonner une thèse ou combiner une théorie; mais il excelle à interroger les événements et à les interpréter en jurisconsulte, en financier, en stratégiste, en économiste, en géographe. On retrouve dans cette habitude le légiste qui s'appuie toujours sur des textes. C'est ainsi qu'à propos de chaque guerre, de chaque révolution, de chaque grande figure il s'arrête comme sur un article du Code, pour éclairer les causes et les effets par son lumineux commentaire. Il en résulte que ses idées, même quand elles se suivent, paraissent détachées. Les soudures manquent. Il laisse au lecteur le soin de suppléer aux transitions et de relier entre elles ces sentences d'oracle que rendent plus solennelles encore des pauses ou des silences. Bref, son titre ne nous ment pas; car il déroule une série de Considérations, mais dont l'ensemble marche pourtant d'un pas superbe vers des formules, des définitions, des lois générales, et une conclusion logique.
Il ne faudrait pas, en effet, exagérer cette critique de la composition des Considérations. Si celle-ci ne parait point assez stricte, c'est une illusion d'optique L'erreur vient de ce que les chapitres contiennent beaucoup d'alinéas très courts et une grande abon-
dance de faits ou d'idées. Montesquieu, qui songeait depuis longtemps à ï Esprit des Lois, laisse déborder ici comme le tropplein de sa méditation. De là mille allusions qui font un instant oublier les Romains, quoiqu'elles éclairent leur histoire. De là des digressions qui sont les entraînements du penseur. S'il a moins d'unité que Bossuet, c'est parce qu'il a plus de fécondité. Ne confondons pas la variété avec le désordre. Admirons plutôt la conscience du savant qui se plait à tout préciser, à tout définir, à tout prouver.
L'idéal du Romain jngé, avant Hontesqniea, par la rhéto* rîqne et la morale. Salnt-Évremond, le premier, réagit contre ces panégyristes, mais avec trop de scepticisme. — Ce sens critique fut alors une nouveauté; car l'histoire n'était pas encore une science. Les travaux de Beaufort, qui devaient susciter ceux de Niebuhr, furent en effet postérieurs de plusieurs années (1738-1766) ^ Aussi les annales de Rome avaientelles été jusqu'alors exploitées par la rhétorique. C'était à qui célébrerait avec le plus d'onction la tempérance, le désintéressement, la modération, la piété, le patriotisme des grands hommes auxquels les maîtres de la jeunesse empruntaient des lieux communs de morale. On répétait à satiété les déclamations des Sénèque ou des Valère-Maxime. La conquête du monde passait pour n'être qu'un prix de vertu décerné par la Providence à une race de héros, dont la perfection humaine était comme un article de foi consacré par le génie de Corneille. Malgré ses vues perçantes, Bossuet lui-même avait trop respecté cet idéal. Seul, dans ce concert, Saint-Évremond fit entendre une note discordante. Impatienté par des admirateurs à outrance, ce frondeur sembla prendre plaisir à contredire et taquiner la routine d'une opinion toute faite qui sentait l'école. Aux belles phrases il opposa l'ironie d'un mondain qui nargue les régents, et le scepticisme d'un raffiné qui ne veut pas être dupe d'un naïf enthousiasme. Cet épicurien incorrigible persifla des républicains farouches dont le stoïcisme ne lui parut que du fanatisme. Dans la frugalité des vieux Romains, il ne voit
1. Dissertation sur l'incertitude des cinq premiers siècles de la République Romaine, 1738, Histoire de la République Romaine, 1766. Louis de Beaufort mourut à Maëstricht, en 1795.