LE ROMAIN IDEAL ET LA CRITIQUE
que * l'usage rustique de ce qu'avait entre les mains un peuple grossier qui se contenta de peu, parce qu'il se passait des plaisirs dont nul n'avait l'idée ». Le lieutenant de Coudé ne consentit pas à voir les premiers capitaines du monde dans « ces consuls qui étaient la bride à leurs chevaux pour donner plus d'impétuosité à la cavalerie, et se reposaient de la sûreté de leurs gardes sur des oies et des chiens dont ils punissaient la paresse ou récompensaient la vigilance ». « C'étaient, dit-il, des gens fort braves et peu entendus qui avaient affaire à des ennemis moins courageux et plus ignorants. » Il sut ainsi rajeunir par ses boutades et souvent par son bon sens une matière qui paraissait usée. De cette esquisse trop cavalière se détachaient des portraits ingénieusement tracés par un fln psychologue. Telles sont les figures de Scipion, de Marins, de Sylla, de César, de Pompée, d'Auguste. Mais le peintre manquait d'érudition et de gravité. 11 fut trop aventureux, trop paradoxal, et trop enclin à décrier, à dénigrer, ou du moins à expliquer les grands effets par de petites causes.
Esprit critique de Dlontesquien. Ses erreurs furent de son temps. — Tel n'est point Montesquieu ; car, s'il y eut aussi chez lui du bel esprit, il se double d'un grand esprit, dont le savoir, bien que légèrement porté, mérite toute confiance. Ce n'est pas qu'il soit infaillible ; mais ses lacunes et ses erreurs furent imputables à son temps plus qu'à lui-même. On pourra, par exemple, lui reprocher d'affirmer avec trop d'assurance l'existence des premiers rois. Il ne parle pas de la religion; il ignore l'organisation du patriciat et celle de la famille. Il a des vues indécises sur la Cité antique. Son imagination de poète et d'orateur le tire parfois d'une difficulté par un mot éloquent. Sans se demander comment une ville de pâtres a construit ces immenses égouts dont les vestiges nous saisissent encore aujourd'hui d'étonnement, il se borne à dire : « On commençait à bâtir la Ville Eternelle ». Mais jusque dans cette crédulité brillent des lueurs subites ; car il devine dès l'abord que Rome naissante fut un camp de brigands, « comme ces villages de Crimée faits pour enfermer le butin, les bestiaux et les fruits de la campagne ». Il est si naturellement prompt à raisonner sur les faits, qu'il ne peut s'en défendre, même quand ils sont
légendaires. Ainsi, de ce que Romulus remplaça, dit-on, le petit bouclier Argien par celui des Gabiens qui était plus large, il conclut à une pratique définitive qui consistait à emprunter aux vaincus ce qu'ils eurent de meilleur. A ces signes, on reconnait l'explorateur qui fera merveille, quand il pourra mettre enfin le pied sur un terrain solide.
Dès lors, ses affirmations auront autant de force que d'autorité. Guidés par cette lumière, essayons d'analyser sommairement les principaux ressorts de Yinstitution qui rendit une ville maîtresse du monde.
Causes de grandeur. Foi des Romains dans leur destinée. Constance. La guerre. La politique. — Parmi les causes qui, dès l'origine, concoururent à la grandeur de Rome, il faut compter la foi qu'elle eut dans son avenir. Oui, elle dut en partie l'empire à cette conscience de sa destinée, si bien qu'on peut dire des Romains : Possunt, quia posse videntur. (Us peuvent parce qu'ils croient pouvoir) ; car ce sentiment créa des vertus, et il fit des Romains le plus fier, le plus hardi, mais tout ensemble le plus réglé, le plus ferme, le plus avisé, le plus laborieux et le plus patient de tous les peuples. Voilà pourquoi, parmi de cruels revers, il n'a jamais désespéré. Sa constance fut un prodige, comme son orgueil; il ne voyait dans la défaite que l'aiguillon de la revanche, et ne se décidait à la paix que victorieux. Or sa supériorité morale et militaire méritait de vaincre, et son habileté sut toujours profiter de la victoire : € Ce n'est pas la perte réelle que l'on fait dans une bataille qui est funeste à un État, mais la perte imaginaire et le découragement qui le privent des forces mêmes que la Fortune lui avait laissées » (ch. IV). La guerre et la pohtique, voilà donc les deux secrets de sa fortune.
La guerre, les Romains l'apprennent, parce qu'ils la font sans cesse; et ils la font parce qu'elle est une nécessité pour le Sénat qui, par ce dérivatif, veut distraire l'humeur séditieuse des plébéiens, pour les consuls qui sont ambitieux d'honorer par un triomphe leur magistrature annuelle, pour le peuple qui a besoin de gagner du butin et des terres. Les premières luttes soutenues contre des voisins pauvres sont l'école militaire où se forme, pour la conquête de l'Italie, de l'Espagne, de l'Afrique
GRANDEUR DES ROMAINS : LE SENAT. 44o
et de l'Asie, toute une nation de soldats animés par le culte de la patrie, et disciplinés par une règle inflexible. Ils s'instruisent même à leurs dépens et par leurs échecs ; car ils s'approprient souvent les armes et la tactique de leurs ennemis. Ainsi se constitue peu à peu la Légion, c'est-à-dire l'instrument le plus solide et le plus souple, soit pour l'attaque, soit pour la défense.
Il faut voir avec quelle justesse Montesquieu compare aux Romains les différents adversaires dont ils ont triomphé, les Gaulois, Pyrrhus, Carthage, la Macédoine, la Grèce, la Syrie et l'Egypte, comment il mesure leur force ou leur faiblesse aux conditions que comportent le climat, le sol, le génie de la race, l'éducation, le gouvernement, les croyances, la concorde ou la discorde des citoyens, le courage et les talents des rois et des chefs. C'est, à vrai dire, la première fois, depuis Polybe, qu'une étude minutieuse des faits, des mœurs et des lois introduit dans l'histoire la rigueur du calcul, et substitue la logique des causes intelligentes aux chances aveugles du hasard.
Le Sénat, centre de la tradition. L'âme de Rome. Sa diplomatie. Montesquieu patricien, stoïcien. — Mais à ce corps si fortement organisé il fallait une âme toujours agissante au dedans comme au dehors, pour concevoir, élaborer et suivre sans défaillance un plan régulier de domination universelle. Cette permanence d'une pensée politique était d'autant plus nécessaire qu'à l'expiration de leurs pouvoirs les consuls rentraient dans la vie privée. Autrement nulle entreprise de long avenir n'eût été possible. Or le Sénat fut le centre d'une tradition souveraine qui sans cesse veillait sur la guerre ou la paix : « Pendant que les armées consternaient tout, le Sénat tenait à terre ceux qu'il trouvait abattus. » Diviser pour régner, telle est la pratique de sa diplomatie, qui fit encore plus de conquêtes par la ruse que par la force. S'il offre son alliance aux rois, c'est pour les asservir, quand il n'a plus besoin de leur concours ou de leur neutralité. S'il accorde des trêves à ses ennemis, c'est pour mieux les détruire, lorsque leurs amis auront été ou gagnés, ou soumis. Tout en combattant l'indépendance des peuples, il dissout les ligues, sous couleur d'affranchir les cités. Il protège parfois les faibles, mais pour isoler les forts. Aux uns il suscite des rivaux intéressés à leur abais-
sèment; chez les autres, il soudoie des traiires qui fomentent la révolte. Ailleurs il exige pour otage le plus proche parent des princes et les lient en respect par la crainte de ce prétendant dont il façonne d'ailleurs Tâme à sa guise, s'il est jeune. Où manquent les causes de guerre, il en fait naitre, ne fût-ce qu'en se portant comme arbitre entre deux adversaires, en revendiquant l'héritage d'une couronne, ou en provoquant des insultes par linsolence de ses ambassadeurs. Après la défaite, il se dispense des traités, sous prétexte qu'ils n'ont pas été ratifiés, ou les élude par des faux-fuyants. Après la victoire, il tourne à son avantage lambiguïté volontaire des clauses qu'il a dictées, pour exiger au delà des conventions. Ainsi, la paix achève l'œuvre des armes. Carthage, par exemple, est condamnée à payer des tributs écrasants, à brûler ses vaisseaux, à tuer ses éléphants, à licencier ses armées, à subir une sorte de servitude. C'est inaugurer la Terreur : e Rome mit d'abord les rois dans le silence, et les rendit comme stupides; il ne s'agissait pas de leur puissance, mais leur personne même était attaquée. Risquer une guerre, c'était s'exposer à la captivité, à la mort, à l'infamie du triomphe; ainsi les rois, qui vivaient dans les délices et le faste, n'osaient jeter des regards fixes sur le peuple romain ; et, perdant courage, ils attendaient de leur patience et de leurs bassesses quelque délai aux misères dont ils étaient menacés. »
En face de ces pages, ne dirait-on pas que Montesquieu a vécu dans l'ancienne Rome, qu'il a retrouvé les registres du Sénat, et qu'il a pris part à ses délibérations les plus secrètes? Lui-même, il semble parfois éprouver cette illusion : car il a, par inclination, le cœur d'un patricien de la République. On le verra bien quand la guerre civile éclatera. Loin de se tenir à l'écart pour juger les partis, il entrera dans les intérêts et les passions desacteurs ou desvictimes.il sera volontiers intransigeant comme un Caton ou un Brutus. Il célébrera leurs suicides avec l'accent d'un sto'icienquiles absout et les tourne en apothéoses.
Causes de décadence. Extension de la conquête. Appau° vrissemeut de la race. Inégalité sociale. Mœurs étran» gères. Les guerres lointaines. Les chefs ambitieux. L'Empire. — Au spectacle d'une grandeur toujours croissante va