ALLUSIONS A DES DÉFAUTS CONTEMPORAINS
nias (j'ai accompli un ouvrage plus durable que l'airain. Horace).
Allusions :l des déTants contemporains. — A cette force de conception et à cette majestueuse sécurité d'exécution dont il possède le secret, sans nous le livrer, et qu'il nous offre comme un idéal, il oppose « la perplexité » des hommes d'esprit qui, « faute de plan », ne savent bien souvent par où commencer à écrire, et « choquent les mots les uns contre les autres ». pour en « tirer par force des étincelles » dont la lueur « nous éblouit un instant, mais nous laisse ensuite dans les ténèbres ». En critiquant ce défaut, Buffon ne songerait-il pas, par exemple, à Fontenelle, comme il songeait aussi à Montesquieu, dans un autre passage où il censure ces divisions trop nombreuses qui font languir le discours, et fatiguent l'attention?
Parmi ces vérités que Buffon ne cesse pas de transformer, sans le savoir peut-être, en éloge de son génie, il en est plus d'une dont ses contemporains, etquelque-uns célèbres, auraient pu tirer profil. Tel d'entre eux, Gresset et Marivaux notamment, ne serait-il pas effleuré par le trait que voici? « Rien n'est plus opposé à la véritable éloquence que l'emploi de ces pensées fines, et la recherche de ces idées légères, déliées, sans consistance, et qui, comme la feuille de métal battu, ne prennent de l'éclat qu'en perdant de la solidité. » Cet esprit « mince et brillant » fut en effet le faible d'un temps où Montesquieu débutait par le Temple de Gnide, et où Voltaire disait que si Newton avait composé des vaudevilles, il lui paraîtrait plus admirable. Certes, Buffon avait le droit de signaler un travers contre lequel protestait déjà sa pratique. Et pourtant, la mode des caprices frivoles était alors si puissante, qu'ici même il craint d'en avoir trop dit, et tempère son blâme par cette restriction : « Si l'écrivain n'a d'autre objet que la plaisanterie, Vart de dire de petites choses devient alors plus difficile peutêtre que Vart d'en dire de grandes ». C'est sans doute une consolation qu'il ménage à ceux de ses confrères qui ne pouvaient prétendre à une autre gloire. Remarquons du reste, en passant, qu'avant lui Boileau ne craignit pas non plus de louer le talent
Qui dit sans s'avilir les plus petites choses.
Ces rencontres d'opinion sont ici très fréquentes. Ainsi, quand Buffon plaint ironiquement l'écrivain qui, se donnant beaucoup de mal « pour exprimer des choses ordinaires et communes d'une manière singulière et pompeuse, passe son temps à faire de nouvelles combinaisons de syllabes, pour ne dire que ce que tout le monde a dit », qui ne se rappelle ce croquis de La Bruyère? — « Vous voulez, Acis, me dire qu'il fait froid, que ne me disiez-vous : il fait froid? — Mais, répondez-vous, cela est bien uni et bien clair; et d'ailleurs, qui ne pourrait pas en dire autant? — Qu'importe, Acis? Est-ce un si grand mal d'être entendu quand on parle, et de parler comme tout le monde? » Ajoutons qu'en général Buffon n'a pas l'avantage dans ces rapprochements qui le mettent en parallèle avec ses devanciers. A une raideur un peu dogmatique, et à un ton d'oracle dictant ses arrêts on préférera surtout l'aimable et ingénieuse simplicité de la Lettre à l'Académie.
Théorie du style noble. L'emploi des termes les pins généraux. — Mais ne nous engageons pas en des détails trop minutieux; hàtons-nous plutôt d'aborder une théorie qui appartient en propre à Buffon, à savoir le conseil qu'il nous donne d"être attentifs « à ne nommer les choses que par les termes les plus généraux », pour assurer la noblesse du style.
Cette recommandation, où se trahit son goût personnel, a suscité des objections sérieuses. On a dit avec raison qu'appliquée sans discernement, elle menait tout droit à l'emphase, au style artificiel et convenu, qui sera bientôt le fléau d'une décadence, et dont Fontenelle se moquait un jour par ce trai spirituel : « Les beaux vers ! les beaux vers ! s'écriait-il; mais je ne sais pourquoi ils me font bâiller ! » Cet ennui, dont il feignait d'ignorer la cause, venait sans doute de ce que le poète, au lieu de peindre franchement les objets, substituait à la force expressive du mot propre les mensonges de l'à-peu-près, peutêtre même le vain artifice de ces périphrases où triompheront Delille et son école. — Ce défaut, Fénelon le pressentait déjà lorsque, dans ses Dialogues sur Véloquence, il disait : « On a tant peur, chez nous, d'être bas, qu'on est d'ordinaire sec et vague dans les expressions.... Nous avons là-dessus une fausse politesse, semblable à celle de certains provinciaux qui se