‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 4)Chapitre 230 sur 344 · THÉORIE DU STYLE NOBLE · texte numérisé non relu

THÉORIE DU STYLE NOBLE

piquent de bel esprit. Ils n'osent rien dire qui ne leur paraisse exquis et relevé; ils sont toujours guindés, ils croiraient se trop abaisser en nommant les choses par leur nom. Tout entre dans les sujets que l'éloquence doit traiter. »

Oui, voilà bien un maître libéral; et nous ajouterons que le xviF siècle, si décent ou si magnifique dans son langage, ne répugnait nullement à l'usage des termes les plus familiers. Corneille, Boileau, Bossuet surtout, sans compter les autres, n'ont-ils pas souvent appliqué les mots simples aux emplois les plus relevés? Avouons donc que le précepte de BufTon ne saurait être suivi strictement, sans priver la diction de tout relief et de toute couleur. Admettons du moins qu'il peut entrer de la mode et du préjugé dans l'idée du noble. « Au temps de Ronsard, dit M. Nisard, un style noble retentissait de termes empruntés à la guerre et à la chasse. Pour Buffon, la noblesse du style, c'est son grand air à lui, et le travail de toute sa vie pour garder cet air, et se tenir toujours droit. Je doute que le petit pavillon du jardin de Montbard où, jusqu'en ces derniers temps, le jardinier faisait sécher ses graines, ait vu le naturaliste écrire, tel qu'on l'a représenté, en manchettes et poudré, l'épée de gentilhomme au côté; mais, si on l'a dit, la faute en est à cette faiblesse de l'anobli pour le noble, nulle part plus messéante que dans des écrits dont le sujet est la nature, où il n'y a pas d'ordres privilégiés, et où tout est simple. » S'il y avait autrefois une fausse roture du langage comme des personnes, nous ne saurions donc aujourd'hui regretter que le progrès de l'état social ou des mœurs ait fait disparaître ces scrupules orgueilleux qui proscrivaient sans raison des objets ou des mots très dignes d'entrer dans le vocabulaire oratoire ou poétique.

Cependant, bien qu'il y ait de l'excès dans une doctrine qui impose comme qualités d'obligation les faiblesses d'un beau talent, n'exagérons pas nous-mêmes notre critique. Convenons plutôt qu'en certains genres, qui exigent iln peu d'apparat ou de montre, dans la chaire ou devant les académies, la méthode prônée par Buffon a souvent son à-propos, et qu'une crudité basse, se servant du mot propre pour traduire des images blessantes, ne saurait jamais être une richesse pour le lan-

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gage. Aussi notre conclusion sera-t-elle cette pensée de Pascal : € Il y a des lieux où il faut appeler Paris Paris, et d'autres où il le faut appeler la capitale du royaume ». Voilà du pur bou sens; en obéissant à cette règle, nous ne « masquerons pas » la nature par de vains déguisements, et nous ne risquerons pas non plus d'offenser les délicats par la rudesse d'une expression déplaisante.

On pardonne d'ailleurs à Buffo.n d'avoir été trop exclusif dans le souci de la tenue et de la dignité, puisqu'il le porta partout, en sa vie comme dans ses écrits. En reconnaissant aussi qu'il nous met trop en garde contre « le premier mouvement », et ce qu'il appelle « un enihou&iame trop fort », nous n'aurons plus qu'à recueillir les paroles d'or qui terminent ces leçons données tout ensemble par le précepte et par l'exemple.

Quelle justesse dans ce principe, que nous appellerions volontiers un axiome! « Bien écrire, c'est tout à la fois bien penser, bien sentir et bien rendre; c'est avoir en même temps de l'esprit, de l'âme et du goût. » L'excellence du fond ne vaut-elle pas celle de la forme, quand il ajoute : « Les règles ne peuvent suppléer au génie.... L'imitation n'a rien créé.... Le ton n'est que la convenance du style à la nature du sujet. » Ne semble-t- 11 pas faire son portrait, lorsqu'il continue en disant : c Si l'on s'est élevé aux idées les plus générales,... si le génie fournit assez pour donner à chaque objet une forte lumière; si l'on peut y ajouter la beauté du coloris à l'énergie du dessin; si l'on sait en un mot représenter chaque idée par une image vive et bien terminée, et former de chaque suite d'idées un tableau harmonieux et mouvant, le ton sera... sublime »? Nous soupçonnons aussi qu'il songe à lui-même en afflrmant e que les ouvrages bien écrits seront les seuls qui passeront à la postérité ».

Le style est Thomme même. — 11 ne s'oublie pas davantage dans ce dernier mot dont la fortune est devenue si populaire : ï Le style est l'homme même ' ». Disons seulement qu'adopté

1. M. Nadaud de Buffon, dans les notes de la Correspondance, a publié divers fragments du discours de Buffon. tel qu'il était, lorsque l'auteur le communiqua à son ami M. de Rutfey. On remarquera que, dans cette première rédaction, le mot fameux te style est l'homme même ne se trouvait pas.

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comme un aphorisme, il a pris plus de valeur qu'il n'en avait dans le passage où il se rencontre. Isolé de ce qui le précède et de ce qui le suit, il signifie aujourd'hui que le style représente, comme un miroir psychologique, l'homme tout entier, avec son tempérament, son caractère, son intelligence et son cœur, modifiés et façonnés par les circonstances, ou les conditions du milieu qu'il a pu traverser. C'est cette pensée de Platon : Ofoç ô XoYoç, TotoOxoç 6 -rpéiioç (Telles sont les mœurs, tel est le discours). C'est ce que répéta Sénèque : « Talis hominibus fuit oratio qiialis vita », ou bien encore : « Oratio vultus animi est » (Pour les hommes, telle est la vie, telle sera aussi la parole. — Le discours est la physionomie de l'âme).

Or, il est vraisemblable que le proverbe de Buffon ne visait pas aussi loin; ce ne fut qu'un éclair furtif, qu'un instinct rapide. On l'a même dit, et avec des arguments plausibles : ce cartésien du xviiP siècle, ramenant l'ame à la pensée, voulait seulement nous faire entendre que le style doit tout emprunter à la raison, qui est Yho)nme même. Quoi qu'il en soit de cet ingénieux aperçu, nous préférons accepter la signification si pleine et si vraie que prête définitivement à ces mots la conscience universelle des lettrés. Dussions-nous être ainsi dans l'erreur, nous aimons à nous tromper avec tout le monde, surtout quand cette méprise tourne à l'honneur d'un maitre, et devient un enseignement de premier ordre. Terminons donc l'analyse de ce discours, en disant que cette parole en est encore la plus vivante. Car elle contient toute une poétique, toute une rhétorique; elle est même plus qu'une théorie littéraire, et M. Nisard fait observer avec autorité qu'elle peut devenir une règle de conduite et de morale pratique : en effet, si la bonne foi avec soi-même fait la vérité du style, elle est aussi le premier devoir envers le lecteur. Ce conseil s'adresse donc à tout honnête homme qui, dans sa parole ou ses actes, veut qu'on estime et qu'on aime sa personne et son caractère.

Buffon disait : « La singularité des faits, la nouveauté des découvertes ne suffisent pas pour faire vivre un livre, s'il est écrit sans noblesse et sans génie, et s'il roule sur de petites choses, parce que les faits et les découvertes s'enlèvent, et gagnent à être transportés d'un livre mal écrit dans un ouvrage bien fait; le style, au contraire, ne peut ni s'enlever, ni s'altérer ». •

L'épilogue. — Ce discours a pour épilogue une Adresse à MM. de l'Académie française. Buffon s'y acquitte des convenances officielles avec autant de brièveté que d'emphase. Si l'habitude autorisait ces hyperboles, disons pourtant que l'éloge de Louis XV a pu paraitre exagéré même à cette époque. 11 est vrai qu'il ne consacre qu'une ligne à son prédécesseur, auquel l'Académie reprochait trop de zèle contre les jansénistes.

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