SIÈCLE DE LOUIS XIV : SES DÉFAUTS
Prusse, que le grand électeur s'abaissa inutilement devant Louis XIV : il n'y aurait donc qu'en France où il ne me serait pas permis de faire paraître l'éloge de Louis XIV et de la France ; et cela, parce que je n'ai eu ni la bassesse, ni la sottise de défigurer cet éloge par de honteuses réticences et de lâches déguisements ! » La manie de dégrader les grands hommes a d'ailleurs fait chez nous trop de progrès, pour qu'il nous déplaise de voir Voltaire abonder ici dans le sens d'une admiration dont la candeur — si ce mot peut convenir à une telle plume — est l'éloquence et l'originalité même de son livre. Nous conclurons donc en répétant avec lui ce qu'il écrivait au duc de Richelieu, le 31 août 1751 : « J'ose me flatter, après avoir travaillé comme un bénédictin, que j'ai élevé, je peux me tromper, à la gloire de Louis XIV un monument plus durable que toutes les flatteries dont il a été accablé pendant sa vie. On a fait beaucoup d'histoires de Louis XIV : peut-être ne le trouvera-t-on véritablement grand que dans la mienne. »
Les défauts du livre; sa composition. — Est-ce à dire que l'ensemble soit invulnérable à la critique? Non : car elle a prise sur les défauts d'un plan auquel on voudrait plus d'unité. Génie pénétrant, mais inquiet, mobile et trop prompt à se disperser en étincelles, ou du moins plus fait pour l'analyse que pour la synthèse, Voltaire ne sut point embrasser d'un seul coup d'œil la continuité d'un récit complexe. Gibbon, le premier, regretta qu'il se fût réduit à composer comme une galerie de tableaux; et Villemain a dit avec autorité : « Il aime mieux diviser sa matière par groupes distincts de faits homogènes, racontant d'abord toutes les guerres, depuis Rocroy jusqu'à la bataille d'Hochstett, puis les anecdotes, puis le gouvernement intérieur, puis les finances, puis les affaires ecclésiastiques, le jansénisme et les querelles religieuses », jusqu'à ce dernier chapitre •, où le spectacle de l'adroite tolérance des empereurs de la Chine fut une satire déguisée des querelles religieuses du temps, dont les contemporains avaient la clé, mais qui a pu paraître à distance
i. Le nombre des chapitres que contient l'édition classique s'élève à troitcquatre. Les cinq derniers, qui roulent sur les querelles religieuses, en ont été retranchés.
un hors-d'œuvre un peu énigmatique. Les inconvénients de cette méthode discursive frappent tous les yeux.
N'est-il pas manifeste que les guerres ne sauraient être bien comprises sans l'intelligence des réformes intérieures, qui en précédèrent ou en préparèrent le succès? « On aurait voulu, dit encore Villemain, voir grandir au milieu de la Fronde ce jeune roi, despote par fierté naturelle et par nécessité. Or ce n'est qu'au second volume, après toutes les victoires et toutes les défaites de Louis XIV, qu'est racontée sa visite menaçante au Parlement, et ce coup d'État qu'il fit en habit de chasse et en bottes fortes. Cette révolution est reléguée parmi les anecdotes! »
Om, il valait mieux mettre à la fois en jeu tous les rouages dont faction fut réciproque et simultanée. Par exemple, pour démêler les secrets de la ligue d'Augsbourg, on a besoin de connaître les querelles de la Régale et la question de l'infaillibilité. Une des causes majeures de la guerre de Hollande échapperait aussi à qui ne verrait pas, avant l'explosion, Colbert à l'œuvre, méditant la ruine commerciale des Provinces-Unies, et ne laissant aux marchands d'Amsterdam, par la rigueur de ses tarifs, d'autre ressource que les armes pour sauver leurs richesses. On ne s'étonnerait pas non plus des embarras financiers de Louis XIV, prêt à entrer en lutte contre Guillaume III pour Jacques II, si, après la paix de Nimègue, on assistait à ces prodigalités dispendieuses qui achèvent Versailles, créent Marly et Taqueduc de Maintenon. Un ordre synoptique mêlant les fêtes aux entreprises militaires, les lois aux conquêtes, la religion aux intrigues de cour, et les lettres à tout, nous permettrait de considérer, dans toutes ses phases, la grandeur croissante du souverain et de la nation, puis leur déclin et leur suprême effort. La vérité gagnerait donc à la marche d'une narration moins morcelée. Elle aurait, comme une tragédie, son exposition, son nœud et son dénoûment. II s'en dégagerait des leçons plus pratiques et plus expressives. Certes Voltaire, dans sa lettre à l'abbé Dubos *, en date du 30 juin 1738, esquissait un meilleur plan que celui qu'il a suivi. Néanmoins il faut convenir que le récit des faits militaires et politiques du