Voir l'édition Bourgeois, p. l, Hachette
SIÈCLE DE LOUIS XIV : SON STYLE. 51 i
règne (c. li-xxiv) forme un tout bien lié; et que le tableau du gouvernement intérieur du royaume (c. xxix-xxxiv), avec les fameux chapitres (xxxi-xxxiv) sur les sciences, les lettres et les beaux-arts, en forme un autre. Quant à l'ensemble, y compris l'apparente boutade de la fin sur les cérémonies chinoises, on n'en sent bien l'idée inspiratrice et cardinale qu'en encadrant le Siècle de Louis XIV entre l'Essai sur les mœurs et le Précis du règne de Louis XV, et en méditant ce billet de l'auteur à son confident Formont (février 1754) : « Le siècle de Louis XIII était encore grossier, celui de Louis XIV admirable, et le siècle présent n'est que ridicule ».
Le peintre, le narrateur, l'écrivain. — Mais il serait excessif de trop insister : car ces inconvénients sont facilement oubliés par qui s'abandonne à l'intérêt d'une lecture où chaque chapitre forme un tout, et satisfait la curiosité, sans la rebuter jamais par le bagage d'une érudition bonne à figurer dans les pièces justificatives. Le choix serait malaisé parmi tant d'épisodes, dont le ton varié s'approprie toujours au drame et à ses péripéties. D'ailleurs 'V^oltaire, par la simplicité même d'un style où la couleur n'appelle point les regards — surtout dans cet ouvrage où à sa netteté ordinaire il ajoute une brièveté vigoureuse et une gravité assez soutenue — , se prête mal au relief des citations. Indiquons seulement, comme le modèle d'un art consommé, le récit de la campagne de Hollande. Tout y est clair et rapide. Les causes principales de la guerre sont jugées avec précision ; la situation relative des deux peuples est expliquée nettement; les physionomies des principaux acteurs se détachent en pleine lumière. Les faits militaires sont décrits, comme par un témoin, d'un pinceau vif et sobre. Le sentiment reste toujours national, sans méconnaître les sympathies dues à la faiblesse et au droit. La justice s'y concilie avec le patriotisme. La main n'est pas moins ferme pour peindre la résurrection de la France sortant du chaos de la Fronde, sous l'influence du jeune prince qui, passionné pour la gloire, la cherche sous toutes les formes, relève partout les ruines, poursuit à la fois le grand et l'utile, enfin rend à tous les ressorts de l'Etat le mouvement et la vie. On doit encore comparer aux pages épiques de Bossuet la noble aisance de Voltaire racontant la bataille de Rocroy.
On y verra l'orateur et rhistorien accommoder le même sujet au tour de leur esprit et aux conditions du genre qu'ils traitent. Tous deux se rencontrent aussi dans le portrait du cardinal de Retz, sans que l'un fasse tort à l'autre. Mais comment choisir dans l'excellent? Tout, ici, est digne d'étude, depuis les fresques jusqu'aux esquisses, jusqu'à ces deux chapitres sur les anecdotes, les lettres et les arts, qui tiennent plus que ne promet leur titre. Car l'un est tantôt un album de croquis gracieux, tantôt une chronique spirituelle qui sent le voisinage de ces libres mémoires où la cour est représentée au vrai, et de ces conversations des survivants du règne qui étaient l'écho direct des Marlys et des Grands Appartements ; tandis que l'autre, définitif dans ses jugements sommaires, s'anime de cette curiosité généreuse qui faisait dire à Voltaire :
Tous les goûts à la fois sont entrés dans mon âme.
Aujourd'hui surtout qu'on a tant abusé du pittoresque, el remplacé la raison par l'imagination et ses excès, on ne saurait trop estimer la discrétion d'un style toujours si naturel, si transparent, et dont l'élégance n'est que de la précision. Enjoué sans familiarité, simple dans le grand et le sérieux, il est la plus fine essence du goût, de l'esprit et du bon sens.
Nous conclurons donc en disant avec Villemain : c On portera plus de critique dans le même sujet, mais on ne montrera pas mieux le génie de cette société puissante et polie, dont Voltaire avait m la splendeur, et dont il parlait la langue. C'est par là que son récit ne peut plus être surpassé. » Notre patriotisme, attristé par tant de malheurs, est, maintenant plus que jamais, intéressé à la gloire d'un livre qui nous laisse fiers du rang que notre pays occupa dans le monde, et jaloux de maintenir la suprématie des lettres françaises.