‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 4)Chapitre 256 sur 344 · CONCLUSION SUR VOLTAIRE · texte numérisé non relu

CONCLUSION SUR VOLTAIRE

Universalité de Voltaire. Le « chaos d'îdéc-s claires ». Utilité pratique de ses courtes clartés. — Fi'édéric, ce tyran qui savait flatter, écrivait un jour à Voltaire : « Je doute s'il y a un Voltaire dans le monde : j'ai fait un système pour nier son existence. Non, assurément, ce n'est pas un seul homme qui fait le travail prodigieux qu'on attribue à M. de Voltaire. 11 y a à Cirey une Académie composée de l'élite de l'univers. 11 y a des philosophes qui traduisent Newton ; il y a des poètes héroïques ; il y a des Corneilles ; i' y a des CatuUes ; il y a des Thucydides; et l'ouvrage de cette Académie se publie sous le nom de Voltaire, comme l'action de toute une armée s'attribue au chef qui la commande. > On ne saurait exprimer, d'une manière plus pittoresque et plus juste à la fois, la caractéristique du génie de Voltaire qui est l'universalité. Qu'il ait eu la profondeur dans l'universalité, c'est une autre question. Comme penseur. Voltaire a prêché la tolérance, l'humanité, l'ordre social, la liberté politique, cette « déesse » dont il a magnifiquement parlé, l'égalité civile dont il donne cette formule :

La loi dans tout État doit être universelle,

Les mortels, quels qu'ils soient, sont égaux devant elle.

« Conservateur en tout, sauf en reUgion », selon le mot de Vinet, il ne s'est jamais piqué de concilier logiquement et par le menu ses principes, au fond très conservateurs, avec toutes les saillies et les pétulances de son humeur sceptique et de sa passion antireligieuse. Aussi, au courant de ses innombrables polémiques, parmi la mitraille de ses arguments, que d'arguties de ciixonstance qui apparaissent comme autant de contradictions flagrantes, si on les rapproche du reste, et qui autorisent à répéter alors, mais alors seulement, ce mot plus que joli du dernier en date de ses critiques : « Ce grand esprit, c'est un chaos d'idées claires * ». Mais qu'elles sont claires, et même

1. M. E, Faguet, XVllI' siècle, p. 219, 268, Paris, Lecène et Oudiu.

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sans la flamme de son style ou de son esprit! Certes celle clarté ne perce pas les ténèbres des grands problèmes qui nous cernent de loin, mais de partout, quoi que nous puissions dire et l'aire pour leur échapper; cependant elle n'en est pas moins précieuse pour les courtes et nécessaires besognes de la pratique journalière de la vie.

Sa morale de l'action. — Quoi de plus clair, par exemple, que cette conclusion de Candide : « Travaillons sans raisonner, dit Martin, c'est le seul moyen de rendre la vie supportable j, et que celle réplique finale et fameuse à l'optimisme bavard de Pangloss : « Cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin »? Cela ne vaut-il pas toute une casuistique, et l'optimisme sentimental de J.-J. Rousseau prêche-t-il mieux l'action que ce viril pessimisme? C'est d'ailleurs une antique leçon : < Être, voilà ce qu'on aime et préfère, disait le précepteur d'Alexandre, et nous ne sommes que par l'action, c'est-à-dire par la vie et par l'acte i ». M. Thiers ne répétait-il pas à ses familiers : « Agissons. La vie n'eût-elle pas d'autre but que l'action, qu'elle vaudrait encore qu'on la vécût. » C'est l'action qui dégage la joie du présent, l'espérance de l'avenir, la noblesse du souvenir. Jamais il n'a été plus nécessaire de répéter cette mâle leçon à la jeunesse, et c'est pour l'avoir préchée sur tous les tons que Voltaire méritait, quoi qu'on ait pu dire, cette plus large part qu'on vient de lui faire dans nos écoles.

Le justicier. — L'activité à ce haut degré a d'ailleurs une moralité immanente, pour ainsi dire, et tend finalement au bien. On sait, par exemple, quelle haine fiévreuse inspirait à Voltaire le spectacle de l'injustice, même dans le passé lointain de l'histoire, et avec quelle sincérité généreuse il a travaillé à augmenter en somme la part de la justice dans le monde.

Conclusion sur ses mérites d'écrîvaiu et de penseur. — Comme écrivain, Diderot l'a déclaré un jour le « second dans tous les genres ». Mais qui donc de son temps, y compris Cré-

1. » Tô £ivac uxiTtv aipSTOV zal (pt>,r,Tdv ia]J.k^v S'èvepyeîa, tw î^tiv yàp y.al ltpâTT£iv • (Eth., IX, 7) : et plus loin : « 'HSsïa ^'t<}x\ TOÛ [làv uapdvxoc iQ «vîpYEia, Toû 6è (j.é).),ovTOî ■/] D.ulç, tov 6è y^Y^'^'ii*-''"^ '') (J'-^'Ht'-'l ••

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billon, pouvait lui disputer la palme de la tragédie? Quel était son rival dans la poésie légère? Qu'avait-on, en histoire proprement dite, qu'on pût opposer au Siècle de Louis XIV et à V Essai sur les mœursl Qui donc, en aucun temps, avait tourné une lettre comme lui? Marivaux se récrie : « C'est la perfection des idées communes ». Eh bien, soit! Est-ce donc une si grave critique? Elle a encore moins de portée que les épigrammes de Piron et de Gilbert {Je preiids mon vol terre à terre, Vole à terre, etc.). Oui, Voltaire, penseur plus original qu'on ne dit d'ordinaire *, l'est moins que Montesquieu, que Diderot, que D'Alembert, que Condillac, que Rousseau même, mais il a eu une curiosité universelle au service de laquelle il a mis un bon sens presque infaillible, cette « raison qui finement s'exprime » et n'oublie jamais de sacrifier aux Grâces, et un style qui, pour la hardiesse unie à la correction, pour la souplesse et la fermeté, n'a pas d'égal dans notre prose. Pour le fond, Voltaire est un touche-à-tout de génie, rien de plus, mais rien de moins. Pour la forme, il est le Racine de la prose. Par le fond et par la forme il est le roi de l'esprit, c'est-à-dire le plus français de nos écrivains. Que ne lui pardonnerait-on pas, en outre?

1. Il en est un peu de lui comme de Cicéron : sa clarté lui a fait du tort près de certains philosophes. On commence à lui rendre justice. Cf. M. F. Picavet, Bévue philosophique, t. XXVI, p. 621 sqq.

(1713-nS4).

PORTRAIT BIOGRAPHIQUE

Origines. Le brillant élève des jésuites. Années de bohème. Premiers éerits. — Denis Diderot, c fils de Didier Diderot, maître coutelier, et d'Angélique Vigneron », naquit à Langres, le 5 octobre d713. Sur sa jeunesse nous sommes médiocrement renseignés par les rapides Mémoires de sa fille Mme de Vandeul et par les confidences et propos interrompus que nous tient Diderot à tout bout de champ.

Son père était un des types de cette vaillante petite bourgeoisie provinciale dont le père de Beaumarchais sera, à Paris, un autre et si curieux spécimen. On y a du bon sens, de la probité et quelque ouverture d'esprit. Didier Diderot était vm excellent homme, d'une honnêteté scrupuleuse, d'une piété pratiquante, mais qui ne l'empêchait pas de humer le piot, à l'occasion, entre amis, et d'aimer les solides lippées, d'ailleurs sensible et qui se mettra à pleurer en voyant un jour de distribution de prix Denis lui revenir avec un collier vert de couronnes qui, < trop larges pour son front, laissaient passer sa tête ».

Diderot fut en effet un brillant élève, et des jésuites, ce qui ne nous doit pas étonner, puisque Voltaire en est un autre. Mis à huit ans chez les jésuites de Langres, tonsuré à douze, destiné à l'état ecclésiastique et à hériter, comme jadis Racine, du canonicat d"un oncle, il vient achever ses études au collège d'Harcourt, toujours brillant élève, ce qui se retrouvera dans ses œuvres, et toujours des jésuites. Mais la vocation n'y était

plus. On le mit, ses classes finies, chez un procureur pour se rompre à la chicane et au droit, mais il n'y étudia que l'italien, l'anglais et les mathématiques, « qu'il aimait avec fureur >, où il s'avança du moins assez pour en vivre aux jours de détresse, lesquels étaient proches.

Devant cette résistance à se pousser dans une carrière définie, son père lui coupa les vivres. Pendant dix ans il vivota de leçons de mathématiques surtout, — denrée assez rare en somme et où la concurrence était moindre, car de latin chaque bohème dans son cas battait monnaie, mais de mathématiques il i'aut tout de même en savoir plus qu'un peu, sinon cela se voit, et tout de suite. — Puis ce furent les productions discursives du manœuvre de lettres, des sermons à cinquante écus, des préceptorats intermittents, des besognes de plume de tout acabit, pourvu qu'elles fussent alimentaires, et qui en faisaient un touche-à-tout par nécessité, en attendant qu'il devînt encyclopédiste par vocation. Entre temps les journées au pain sec, si rudes pour un si robuste estomac, et la mauvaise compagnie, et les petites indélicatesses d'emprunts à très vague échéance aux compatriotes, et la plus grosse indélicatesse des sommes soutirées à ce bon frère Ango auquel il persuade qu'il est une recrue pour son couvent de carmes déchaussés, enfin l'éternelle histoire du jeune homme pauvre et qui tient à « sa chère indépendance ».

Cependant il intéresse a son sort et lie à sa vie, à la paroisse de Saint-Pierre-aux-Bœufs, le 6 septembre 1743, Anne-Toinetlc Champion, marchande de dentelles et de lingerie avec sa mère, veuve d'un manufacturier ruiné et qui a quelques économies.

Il taille encore sa plume, mais cette fois pour son compte, et écrit notamment une traduction de ï Essai sur le m&ite et la vertu (1748), des Mémoires sur différents sujets de mathématiques (1749), le roman des Bijoux indiscrets (1748), des Pensées philosophiques (1749) et la Lettre sur les aveugles à l'usage de ceux qui voient (1749), laquelle le fait enfermer pour quarante jours au donjon de Vincennes, le 24 juillet 1749. Les audaces philosophiques de la Lettre sur les aveugles étaient le prétexte de cette incarcération, en y joignant celles très libertines dans les deux sens du mot de son roman des Bijoux indiscrets et des Pensées

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