‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 4)Chapitre 258 sur 344 · DENOMBREMENT DE SES ŒUVRES · texte numérisé non relu

DENOMBREMENT DE SES ŒUVRES

sa collaboration à Vllistoire philosophique des Indes (1780) de l'abbé Raynal, qui ne va pas à moins d'un tiers de l'ouvrage, y compris, sans doute, ses plus grandes hardiesses ; l'Essai sur les règnes de Claude et de Néron (1778-1782); sa correspondance, etc.

Mais beaucoup de ces œuvres, et des plus importantes, n'eurent qu'une publication posthume. Elles se trouvaient parmi les trente-deux volumes de manuscrits, dont six entièrement inédits, qui furent transportés, à sa mort, au palais de l'Ermitage à Saint-Pétersbourg, avec le reste de sa bibliothèque achetée par Catherine de Russie. C'est ainsi que furent publiés : en 1796, la Religieuse, Jacques le fataliste, le Supplément au voyage de Bougainville; en 1798, Ceci n'est pas un conte; en 1821, le Neveu de Rameau, connu d'abord par la traduction d'une traduction allemande de Goethe; en 1830, le Rêve de VAlemhert et le Paradoxe sur le comédien; en 1875, les Éléments de physiologie et quelques-uns des Salons, etc., outre l'inédit qui reste certainement à découvrir, dans les archives de la famille Vandeul, quand elle se décidera à les ouvrir à ceux qui en font patiemment le siège.

Vie de Diderot à partir de l'Eiicyciopédie. — H y a peu de place pour les aventures dans une vie si occupée. Diderot n'en eut d'autres que celles de ses amitiés : sa brouille avec Rousseau, dont il sera question à propos de ce dernier, lequel eut certainement presque tous les torts; son long et fidèle et si intellectuel commerce avec Grimm et sa bonne amie Sophie VoUand et autres familiers, tels que le sculpteur Falconnet; et entre temps les séjours et ripailles, dissertations, récits à perte d'haleine, à la Chevrette, chez Célimène-d'Epinay, ou au Grandval surtout, cette abbaye de Thélème ultra-philosophique, chez Mécène-d'Holbach.

Un seul événement vint rompre l'active uniformité de cette vie. Vers 1763 ou 1765, Diderot, qui voulait vendre sa bibliothèque, « ses chers outils », pour doter sa fille, le fit savoir par Grimm à Catherine, qui lui en offrit 15 000 francs, une pension annuelle de 1 000 francs et la charge d'en être le « dépositaire » sa vie durant. Dès lors il est le factotum littéraire de l'impératrice à Paris, lui fait, le 21 mai 1771, une visite qui dure sept mois.

Mais le froid de la Russie lui a donné un mal qui deviendra une hydropisie de poitrine, laquelle devait triompher de sa robuste constitution. Il mourut le 31 juillet 1784, dans un bel appartement que Catherine lui avait loué rue de Richelieu.

De l'Encyclopédie un peu et de la générosité de Catherine surtout il avait tiré des sommes qui le mettaient à l'abri du besoin, et le bohème de jadis mourut dans cette belle et d'ailleurs légitime aisance qui fera toujours défaut au pauvre Jean-Jacques *.

L'hoiume. Sa santé; son exubérance. — Au physique, Diderot était d'une complexion athlétique, « gros et gras et taillé en porteur de chaises », nous dit le comte de Cheverny. Il se servait de sa force volontiers, ayant rapporté de son commerce assidu avec les idées anglaises celle de la self -protection ; et c'est ainsi qu'un jour, au parterre de l'Opéra, il saisit au collet et eût jeté dans l'orchestre un jeune homme qui, dans le feu d'une discussion littéraire, et le prenant pour un procureur endimanché, le nasardait. Il lui importait peu que jeux de mains fussent jeux de vilains; jamais il ne se piqua de se décrasser et resta peuple ouvertement, en cela et dans le reste, aimant « à se crever de mangeaille », à l'aise au cabaret, gêné à la Chevrette.

xVvec cela d'un naturel entrant et bruyant, et c forçant l'attention » par des tapes, témoin cette remarque de Garât quil voyait pour la première fois : « Lorsque nous sommes debout, il m'environne de ses bras; lorsque nous sommes assis, il frappe sur ma cuisse comme si elle était à lui », et ce passage d'une lettre de Catherine à Mme Geoffrin : c Je ne me tire pas de mes entretiens avec lui sans avoir les cuisses meurtries et toutes noires; i'ai été obligée de mettre une table entre lui et moi pour me mettre, moi et mes membres, à l'abri de ses gesticulations ».

Cette pantomime expansive était complétée chez lui par des

1. Cela allait dans les cent vingt mille francs, qu'il faut tripler, pour avoir, à leur valeur relative d'aujourd'hui, le chiffre des bienfaits de Catherine. Cf. Louis Ducros, Diderot, p. 130-131 ; et sur l'efficacité de ces bienfaits : A. Rambaud, Catherine 11 et ses correspondants (Revue des Deux Mondes, l" février 1877).

LE CAUSEUR. LE TRAVAILLEUR. ba3

démonstrations de sensibilité qui accusent, entre autres hypertrophies, celle de la glande lacrymale. Grimm s'est-il absenté quinze jours, Diderot court à l'embrassade avec des pleurs et des sanglots qui scandent tout le dîner, avec des « Mon ami ! ah ! mon ami! » Il écrira : « Ah! ma Sophie! qu'il est doux d'ouvrir ses bras, quand c'est pour y recevoir et y serrer un homme de bien ». Le lendemain de l'éclatant succès du Philosophe sans le savoir, qu'il considère un peu comme son fils, puisqu'il est le père du Père de famille, il tombera comme un aérolithe chez l'auteur et pleurera dans son gilet sans autre explication, ce qui ne laisse pas que d'étonner le bon Sedaine, qui reste plutôt froid, avec un « Ah! monsieur Diderot que vous êtes beau! » qui est d'une naïveté impayable et suffit à ce bon Denis. Il lui appartenait de porter au ridicule, en pleine mode de sensiblerie, le don des larmes. Qu'il devait être agaçant parfois ! Et on le subissait, et on le sollicitait. Ce pauvre maréchal de Castries n'en revenait pas : « Mon Dieu, partout où je vais, je n'entends parler que de ce Rousseau et de ce Diderot! {au moment de leur brouille). Conçoit-on cela? Des gens de rien, qui n'ont pas de maison, qui sont logés à un troisième étage. En vérité on ne peut se faire à cela. » Il fallut bien s'y faire, comme Louis XVI aux boucles de souliers de Roland. Oui, cela aussi était une révolution. Mais comme l'on s'associe du moins à celte spirituelle boutade d'un de ses critiques ' : « Mais ne pourrail-il pas se mettre en scène sans s'y déshabiller? » Il parait bien que non. Le causeur. Le travailleur. — Mais que lui importe? Il est une force qui va, qui bruit, qui s'impose. Sa fonction essentielle est, selon le mot cher à Galiani, d'électriser Vâme de qui l'écoute. Il faut de tout aux entretiens et il détient le monopole de ce tout. Un mot de vous l'allume, il pétille, il flambe, il évacue sur tout et tous la lave ardente de son improvisation, et comme du héros de la Métromanie :

Il part de lui des traits, des éclairs et des foudres.

N'essayez pas de le refroidir, de le barrer, de glisser un mot; il ne vous connaît plus, il ne vous entend plus '^. Ne bougez

1. J. Reinach, Diderot (Hachette), p. 34. 2. M L'homme sensible, comme moi, tout entier à ce qu'on lui objecte, perd

5o4 DIDEROT.

plus, VOUS êtes devenu pour lui, selon le mot spirituel rlc M. Faguet, c une cible d'éloquence ». Sa voix, d'abord basse et vite, claironne et tonne. 11 faut laisser le torrent couler. Votre idée est devenue sienne, il s'y installe, la déforme, la ploie et la déploie sous vos yeux, et l'étiré en dissertation, quitte à vous la rendre un jour en pages, voire en volume, qu'il vous laissera signer si vous y tenez.

Un jour, en 1778, Voltaire, au sortir d'un de ces écrasants monologues où Diderot avait montré la lanterne magique de son esprit, en se chargeant de l'éclairer à lui tout seul, à son ordinaire, se vengea de lui par ce trait : « Cet homme a de l'esprit assurément, mais la nature lui a refusé un talent essentiel : celui du dialogue ». En un mot et pour risquer une de ces calembredaines qu'il ne dédaignait pas, Denis Diderot confondit toujours l'art de parler à son écot avec celui de parler à son écho.

D'ailleurs, ces séances d'où tout autre serait sorti fourbu, où, nous dit Marmontel, « toute son âme était dans ses yeux et sur ses lèvres », étaient pour lui le délassement suprême, après ou parmi ces rudes et disparates travaux auxquels il besognait si vaillamment, assis sur sa chaise de paille, devant sa table de bois surchargée de paperasses, le col nu, les cheveux épars, avec son « dos bon et rond », se drapant dans cette chère robe de chambre bardée de taches d'encre qui lui inspirera les célèbres Regrets à ma vieille robe de chambre.

Sa mobilité d'esprit et d'iiuuieiir. Son caractère. Est-il bon? Est-il mécliant? — Ces élans discursifs, ces sautes brusques et ces prestigieuses virevoltes de l'esprit, mais c'est son allure naturelle. Il s'en explique avec Mlle Voland dans une lettre célèbre : « La tête d'un Langrois est sur ses épaules comme un coq d'église au haut d'un clocher; elle n'est jamais fixe dans un point; et si elle revient à celui qu'elle a quitté, ce n'est pas pour s'y arrêter. j> Telle la tête de Diderot avec, en haut, comme vigilantes sentinelles, ces yeux, à la saillie

la tête et ne se retrouve qu'au bas de l'escalier », a-t-il pourtant écrit un jour : ce jour-là il s'est pris pour Rousseau; mais son témoignage est contredit pour ici par l'unanimité des contemporains.

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