LE CRITIQUE LITTERAIRE
« Mais qui est-ce qui voit, dans la première syllabe Ae portaient les eaux gonflées de cadavres, et le cours des fleuves comme suspendu par cette digue? Qui est-ce qui voit la masse des eaux et des cadavres s'affaisser et descendre vers les mers à la seconde syllabe du même mot? L'elTroi des mers est montré à tout lecteur dans épouvantées; mais la prononciation emphatique de sa troisième syllabe me découvre encore leur vaste étendue, etc. » Pas à moi, et à vous? Mais c'est, pris au sérieux, le ton frénétique du neveu de Rameau commentant la musique du cher patron ! Franchement, cette critique exclamative à propos de deux vers de la Henriade n'est-elle pas germaine de celle des femmes savantes s'aiguisant sur le sommet de Trissotin?
Mais hâtons-nous d'ajouter que Diderot a eu le mérite d'être vivement et toujours touché de Racine, d'avoir bien goûté Térence et Horace. Et même — tout étonnant que cela paraisse après la citation précédente, ou, après ses pâmoisons et son délire exclamatif devant Richardson, mais avec lui il ne faut s'étonner de rien, — il a compris la simplicité de la beauté grecque : il a eu des mérites de Philoctète, d'Œdlpe-roi un sentiment dont l'absence se fait cruellement sentir autour de lui, chez Voltaire notamment. Mais cela nous amène à ses théories dramatiques.
Le critique dramatique. — Elles prennent leur point de départ dans une protestation contre ce qu'il y a d'étroit et de surhumain dans la tragédie. On les trouve d'abord en germe dans les Bijoux indiscrets — dont un passage frappa si vivement Lessing étudiant, et suscitera à distance la Dramaturgie de Hambourg, — puis exposées et resserrées dans les Entretiens sur le Fils naturel, dans le Traité de la poésie dramatique, dit Poétique à Grimm, etc.
En bref, voici le nouvel évangile dramatique — « au style d'oracle » près, comme disait Fréron, dans lequel il fut énoncé — et avec nos objections à la cantonade.
Sur la peinture de caractères généraux et abstraits faisons prédominer celle des conditions où sont situés les personnages et qui leur donnent le pli professionnel. (Soit, ce sera plus vécu, plus « côtoyant la vie », plus émouvant; mais encore faudra-t-il
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donner un caractère au père de famille en soi, au négociant en soi, etc., sinon nous ne sortons de la comédie de caractère que pour tomber dans la comédie abstraite.) D'accord, mais e c'est aux situations à décider des caractères », et donc nous subordonnerons ces caractères aux conditions et nous les mettrons en opposition avec elles, avec les situations, par des « disconvenances sociales j>, comme dira Beaumarchais. (Très bien, cela pourra être très dramatique. Seulement ce n'est pas entièrement neuf, et par exemple les sentiments paternels d'Agamemnon sont en « disconvenance sociale » avec son rôle de généralissime des Grecs. Mais enfin, puisque vous voulez nous guérir de ce secret sentiment de vanité qui nous intéresse, selon vous, aux confidences des héros juchés sur le cothurne, vous êtes libre de leur couper leurs talons tragiques.) Vous voilà ainsi dans le domaine des « sensations mixtes », qui sont « les plus agréables. » Et maintenant de l'énergie, du pathétique, des cris et des gestes de nature, des exclamations entrecoupées, de la pantomime et du décor vécu et vivant, des scènes enfin qui fassent tableau, à la lettre, et foin des froides bienséances de geste et de style et du hoquet tragique et des postures conventionnelles. (A merveille : cela est un peu plus neuf : c'est de la comédie sérieuse, réaliste, naturaliste, comme disent déjà vos chers peintres). Et quel surcroit d'intérêt, puisque le personnage sera de plain-pied avec vous et que vous pourrez vous appliquer son cas et ses émotions par un retour facile sur vous-même et sur votre condition moyenne. (Mais je ne vais pas au théâtre pour faire des retours sur moimême : le charme que je lui demande, c'est de me faire me déprendre de moi, de me donner la fièvre d'une action idéale où je puisse dépenser les économies démon activité que le train-train de la vie n'épuise pas et dont le trop-plein me tourmente ; c'est en un mot de me purger.) La vraie purgation est la philosophie de la vie qui se dégagera de mon drame, comme on commence à l'appeler, et que j'aurai soin de faire dégager en termes exprès par les personnages en scène : t 0 quel bien il en reviendrait aux hommes si tous les arts d'imitation se proposaient un objet commun, et concouraient un jour avec lui pour nous faire aimer la vertu et haïr le vice! «