LE SALONNIER
Je ne veux point d'autre prêche et ce sera celui de mes samedis des sabbats de ma cité idéale, dans l'Ile de la Lampedouze. (0 philosophe-poète, ô père du mélodrame, souvenez-vous des sermons du R. P. La Chaussée et gare au genre ennuyeux! *) Le salonnier. — Mais si le critique littéraire est sujet à caution, si le critique dramatique est moins novateur qu'on ne le crut autour de lui, le critique d'art est tout à fait original. Certes sa critique des tableaux reste littéraire. Le sujet, voilà son centre optique, d'où il juge tout, auquel il ramène tout. Mais le sujet n'était-ce pas justement alors l'âme du tableau, du Poussin à Greuze? Heureux Diderot qui n'a pas eu à déchiffrer les peintres impressionnistes, tachistes, etc. ! Il ne se barbouille pas, pour en imposer, de la technologie des genres et de l'argot des ateliers où il fréquente. Il se borne à étendre et à préciser quelques termes courants : « J'ai compris ce que c'était que finesse de dessin et vérité de nature. J'ai conçu la magie de la lumière et des ombres. J'ai connu la couleur; j'ai acquis le sentiment de la chair; seul, j'ai médité ce que j'ai vu et entendu; et ces termes de l'art : unité, variété, contraste, symétrie, ordonnance, composition, caractères, expression, si familiers dans ma bouche, si vagues dans mon esprit, se sont circonscrits et fixés. » Et cela est vrai de tout point. « La musique italienne a débouché nos oreilles », s'écriait Grimm, à propos de la Serva padrona de Pergolèse ; on peut dire que les Salons de Diderot ont dessillé les yeux de ses contemporains. « Je n'avais jamais vu dans les tableaux, avoue Mme Necker, que des couleurs plates et inanimées ; son imagination leur a donné pour moi du relief et de la vie; c'est presque un nouveau sens que je dois à son génie. » Qu'on lise par exemple son commentaire sur V Accordée de village. « J'ai ouvert mon âme aux effets », dit-il encore, et cela lui a porté bonheur, et il n'a jamais été plus éloquent, ni plus ingénieux, et il a eu des effusions exquises, et son lyrisme, cette fois, n'a pas été encombrant, et il est presque toujours « l'enthousiaste charmant » qu'il aimait en Winckelmann.
1. Pour un examen plus approfondi des théories dramatiques de Diderot et de leur fortune, cf. M. Eugène Lintilhac, Beaumarchais et ses œuvres, '2" pa.nic, chap. XI. Hachette.
Certes il a laissé à trouver après lui dans ce genre et il y a du chemin à faire pour arriver de la critique d'art littéraire, du commentaire éloquent des Salons, à cette critique si complète d'un Fromentin où l'expérience et la science technique ajoutent tant d'autorité à la finesse et à l'ingéniosité des aperçus. Mais Diderot n'en reste pas moins « le grand et chaleureux amateur qui, le premier, a fondé la critique d'art en France «, comme disait Sainte-Beuve, lequel estimait même que cela seul valait la statue. Mais n'oublions pas pour cela le Neveu de Rameau.
L'antcnr dramatique. Le romancier. « Le ]\'even de Rameau. » — Outre plusieurs pièces de théâtre restées en plan, Diderot a composé celles du Père de famille et du Fils naturel pavées de bonnes intentions, mais qui ne purent passer la rampe, quoique ses illusions de père aient pu lui persuader là-dessus, véritables sermons dramatiques près desquels ceux du R. P. La Chaussée sont plutôt gais; et encore Est-il bon? Est-il méchant? le moins injouable de ces trois monstres dramatiques et qui n'a eu pourtant naguères sur la scène de l'Odéon qu'un succès de curiosité et sans lendemain : passons. Diderot n'avait pas le sens de la scène, et ce n'était pas à lui qu'il était réservé de prouver par des œuvres la fécondité de ses théories dramatiques et la vitalité du drame bourgeois, mais bien aux vrais hommes de théâtre que l'on sait, depuis Sedaine jusqu'à Alexandre Dumas fils et Emile Augier, sans oublier Beaumarchais, dans ses drames, ni même Sébastien Mercier dans les siens où il démocratisa la scène audelà même de ce que rêvait son patron.
Comme conteur il a été mis par Villemain au-dessus même de Voltaire; c'est beaucoup dire. Mais pour se convaincre vite que l'éloge n'est pas hyperbolique, on lira par exemple le petit conte des Deux amis de Bourbonne. Quant à ses gros romans, c'est une autre aflfaire. L'impuissance de Diderot à composer les rend d'une lourdeur insupportable, témoin la Religieuse. Il a essayé de se passer de la nécessité d'une composition exacte dans Jacques le fataliste, en singeant la désinvolture, les drôleries à froid, les coq-à-l'âne, en un mot Vhumour de Sterne : c'est bien laborieux dans l'ensemble et médiocrement gai, mais là comme partout chez lui, jusque dans son fumier, il y a des perles,
LE « NEVEU DE RAMEAU ». o65
celle-ci par exemple ■ « Le premier serment que se firent deux êtres de chair, ce fut au pied d'un rocher qui tombait en poussière; ils attestèrent de leur constance un ciel qui n'est pas un instant le même : tout passait en eux et autour d'eux et ils croyaient leurs cœurs affranchis de vicissitude «.Et maintenant écoutons cela chanter dans la mémoire de Musset :
Oui, les premiers baisers, oui, les premiers serments Que deux êtres mortels échangèrent sur terre, Ce fut au pied d'un arbre elTeuillé par les vents,
Sur un roc en poussière.
Ils prirent à témoin de leur joie éphémère Un ciel toujours voilé qui change à tout moment, Et des astres sans nom que leur propre lumière
Dévore incessamment.
Tout mourait autour d'eux, l'oiseau dans le feuillage, La fleur entre leurs mains, l'insecte sous leurs pieds. La source desséchée où vacillait l'image
De leurs traits oubliés.
0 philosophe-poète! comme s'écrie Beaumarchais, quelle aubaine pour vous ! avoir suscité un des chefs-d'œuvre de notre poésie, comme tel passage d'un roman de Jean-Jacques suscitera le Lac. Et vous aussi, vous fûtes untrouveurde sources.
Mais sa grande trouvaille, et qui ne doit rien à Richardson celle-là, ni à Sterne, ni à personne — sinon l'étincelle à son vivant modèle, ce fieffé bohème, — ce fut le Neveu de Rameau.
C'est un livre unique dans notre langue. Quelle virulente satire des personnes et des mœurs du temps ! Quelle universelle revue des opinions reçues ou à recevoir, en conduite et en éducation, en morale et en art, voire en métaphysique, et au fond quelle mélancolique pesée des fins de tout! Quel prodigieux dialogue où le génie discursif de Diderot est enfin dans son cadre ! Quelle verve inouïe et quelles inventions d'images et d'expressions ! Quelle véhémence dans le torrent des tirades, quelle vie dans les flux et reflux et dans le remous des idées, quelles étincelles dans les chocs des ripostes du tac au tac! Qui donc a été aussi admirable pour bien peindre les gens? C'est la turbulence des pochades de Dancourt avec le dessin «erré de Molière, les nuances de Lesage avec les tons hauts
en couleur de Rabelais. Et les fines moralités, les traits à la Juvénal, sur l'éducation par exemple, et tant de graves problèmes agités intrépidement parmi les propos de «i haulle grosse » !
Quelles descriptions ne pâliront pas près de celles de Rameau nous mimant le violoniste, le joueur de clavecin; faisant l'universelle et satirique pantomime des positions de « l'homme admirateur, suppliant, complaisant, etc. » ; de Rameau donnant la leçon cynique de Sa Majesté le louis à son fils, prototype de Fanfan Benoîton ; de Rameau nous expliquant les divers « idiolismes de métier î et la théorie du « tour de bâton », et les « dissonances dans l'harmonie sociale qu'il faut savoir placer, préparer et sauver, » — et avec l'accord parfait de Vor, ajoutera Figaro, résumant la tirade; — de Rameau caractérisant la a ménagerie » féroce des ratés.
Oui, nous pouvons nous la donner cette fête inouïe d'entendre causer Diderot, et ce sera en lisant le ISeveu de Rameau. Pantophile-Diderot, le roi de l'improvisation, sera évoqué devant nous et sans que nous ayons à redire cette fois avec Voltaire : « Il ignore le dialogue >. M. Vacherot a écrit : « Quel que soit le génie d'un homme, quelque influence et quelque prestige qu'il ait exercés sur ses contemporains, s'il n'a pas pris soin de recueillir toute sa pensée et de concentrer tout son talent dans une œuvi-e complète, il ira se confondre, se perdre dans la foule des esprits d'un mérite secondaire : Diderot en est un frappant exemple ». Le conseil en est bon, mais l'exemple nous parait mal choisi. Oui, Pantophile-Diderot a été prodigue de ses idées jusqu'au gaspillage, oui, il a été « journalier » comme les acteurs dont il dit qu'ils « jouent d'âme » ; mais si dispersé et si inégal qu'ait été son inquiet génie, il s'est ramassé et concentré dans le Neveu de Rameau, et il y brille en un rang qui est le premier, et il avait le droit de s'écrier : « En vérité, celte postérité serait une ingrate si elle m'oubliait tout à fait, moi qui me suis tant souvenu d'elle ».
(ni2-1778)