‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 4)Chapitre 288 sur 344 · LA LETTRE SUR LES SPECTACLES · texte numérisé non relu

LA LETTRE SUR LES SPECTACLES

Études historique et littéraire.

Circonstances de sa publication. — Au mois d'octobre 17o7 avait paru, dans le septième volume de V Encyclopédie, l'article Genève *. C'était relativement un grand article, quoique son objet fût petit, mais, disait l'auteur, « aux yeux du philosophe, la république des abeilles n'est pas moins intéressante que l'histoire des grands empires ». Toutefois la curiosité au philosophe avait été fort inégalement sollicitée par la république des abeilles, et, comme le fit spirituellement remarquer Rousseau, c la comédie qui n'est pas à Genève, et qui pourrait y être, tient la huitième partie de la place qu'occupent les choses qui y sont ».

C'est que d'Alembert voulait qu'elle y fût. 11 était ardemment soufflé par Voltaire. Celui-ci qui louvoyait inquiètement de Genève aux Délices et de Lausanne à Tourney, en attendant qu'il jetât l'ancre à Ferney, s'ingéniait à faire jouer un peu partout la comédie avec des acteurs de rencontre — renforcés d'amateurs au besoin, — dont il ne pouvait pas plus se passer que d'air respirable. Or s'il avait pour complice en cette affaire toute l'aristocratie de Genève, les « Genevois du haut étage », il avait contre lui le Consistoire, le puritanisme des « AUobroges des rues basses », en attendant le plus terrible d'entre eux, Jean-Jacques.

Voici comment ce dernier fut amené à descendre dans la lice. Dans son article Genève, d'Alembert, pour émousser les censures du Consistoire touchant les spectacles chers à Voltaire,

1. On le trouvera dans Tappenclice I de la Lettre sur les spectacles éditée par M. L. Brunel (Hachette).

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avait prêté trop généreusement aux pasteurs de Genève un dogme si latitudinaire, un déisme si rationaliste que leur € socinianisme parfait » devenait le cousin germain du plus pur philosophisme. Les pasteurs s'émurent et rédigèrent une protestation contre cette annexion un peu cavalière du christianisme de Genève au très vague déisme encyclopédique. Puis ils appelèrent leur compatriote Rousseau à la rescousse. Celui-ci se montra tiède d'abord, ne se sentant pas en goût de controverse et n'aimant guère « qu'en matière de foi, l'on assujettisse la conscience à des formules ».

Mais une lecture plus réfléchie sans doute de l'article Genève l'éperonna et * réveilla son zèle ». Il s'avisa que le conseil donné par d'Alembert aux Genevois d'établir une comédie était « pernicieux ». 11 passa ensuite jusqu'à l'indignation en voyant clairement, écrit-il à un pasteur genevois, que l'auteur « ne se faisait pas un scrupule de faire sa cour à M. de Voltaire à nos dépens ». De ces deux griefs, le second, dont il se gardera bien de souffler mot publiquement, eût suffi à lui mettre la plume à la main tant il en voulait secrètement à Voltaire de le déferrer à Genève et de lui gâter sa ville natale, du moins à ses yeux. Mais le premier grief, celui qui allait faire le thème de la Lettre, n'était pas né de la nécessité de couvrir le second, pour guerroyer à couvert contre Voltaire. Nous avons vu, dès le Discours sur les sciences et les arts, et nous allons nous convaincre ci-dessous, combien cette proscription du théâtre faisait partie intégrante de son système.

Voilà comment et pourquoi sa tête se monta et il en vint à écrire cette fameuse Lettre à d'Alembert, dite Lettre sur les spectacles, dans les circonstances particulières que l'on a vues plus haut, à Montmorency, dans le donjon de Montlouis que l'on y montre encore.

Il restait bien à prévenir une objection. Le public et la postérité ne manqueraient pas d'infirmer l'autorité d'un censeur du théâtre qui n'avait pas composé moins de sept pièces de théâtre, sans compter les ébauches (cf. ci-après, p. 662). Mais Jean-Jacques croyait répondre à tout, par un distinguo qu'on peut résumer fidèlement ainsi : le théâtre est un mal incurable et qu'il faut surtout veiller à ne pas inoculer, voilà pour

Genève; mais quand il est à l'état endémique, que son goût est entré dans les mœurs, il est trop tard, et les remèdes seraient ici pires que le mal, voilà pour Paris. Au reste Jean-Jacques n'en était pas encore à une contradiction près entre ses actes et son système i.

Les adversaires da théâtre avant Rousseau et la thèse du (( théâtre utile ». — Innombrables sont les adversaires du théâtre avant Rousseau, depuis Solon ou Platon : innombrables aussi ses défenseurs et les partisans du « théâtre utile », depuis les archontes d'Athènes et Aristote jusqu'à Alexandre Dumas fils. Mais il nous suffira d'en nommer ici les principaux, sans remonter jusqu'aux Grecs, en nous en tenant aux deux derniers siècles, et sans examiner leurs arguments; car ils difi'èrcnt essentiellement de ceux de Rousseau, en ce qu'ils sont tirés d'une morale indissolublement liée au dogme.

C'est par exemple le cas de tous les pères de l'Eglise pour ou contre appelés par Nicole d'une part, dans son Traité de la comédie (1638) et dans ses dix-huit Lettres sur l'Hérésie imaginaire (1664-1665), où il était dit, parlant à Des Marets : « Un faiseur de romans et un poète de théâtre est un empoisonneur public î ; et de l'autre par Racine dans ses deux Lettres à Vauteur des Imaginaires, où il était répliqué : « Saint Grégoire de Naziance n'a pas fait de difficulté de mettre la passion de Notre-Seigneur en tragédie » ; ou encore par le P. Caffaro dans son apologie des spectacles reproduite par Boursault, à laquelle répliquèrent si haut les Maximes et réflexions sur la comédie, où Bossuet, passant par-dessus toutes les tolérances de l'Église au moyen âge, tira à lui toute l'autorité des Pères et des conciles -.

A ces adversaires déclarés du théâtre au xviF siècle, il ne faut pas oublier de joindre Pascal et la pensée où il signale

1. Pour de plus amples détails sur les circonstances de la composition et de la publication de la Lettre, et sur ses effets à Genève et l'accueil qu'elle reçut dans le monde des lettres, cf. la substantielle et claire introduction de M. Bruno), op. cil., le tomo XI de l'édition MussetPatha^' de Rousseau cl M. Henri Beaudouin, op. cit.

2. Cl', pour les textes, au besoin, le Racine des Grands Écrivains (Hachette), t. IV, et l'édition des Maximes et réflexions, par A. Gazier, avec une introduction d'une importance capitale sur la question (Belin).

THESE DU a THEATRE UTILE ». 6H

avec une psychologie si pénétrante la comédie comme un divertissement dangereux entre tous, et s'en explique ainsi : « Tous les grands divertissements sont dangereux pour la vie chrétienne ; mais, entre tous ceux que le monde a inventés, il n'y en a point qui ne soit plus à craindre que la comédie. C'est une représentation si naturelle et si délicate des passions, qu'elle les émeut et les fait naître dans notre cœur, et surtout celle de l'amour : principalement lorsqu'on le représente fort chaste et fort honnête. Car, plus il parait innocent aux âmes innocentes, plus elles sont capables d'en être touchées. Sa violence plaît à notre amour-propre, qui forme aussitôt un désir de causer les mêmes effets que l'on voit si bien représentés etc. (t. ii, p. 116, éd. Havet).

On verra Rousseau s'emparer de ce même thème et de plusieurs autres qui lui viennent évidemment de ses devanciers, de Bossuet surtout, sans qu'il se croie obhgé de les citer. Et en effet il regardera ces arguments d'un tout autre biais que celui de t la vie chrétienne », comme Pascal, et, après les avoir laïcisés, pour ainsi dire, il les enflammera avec une éloquence qui était le fruit d'une expérience toute personnelle et. à cette date, de passions tout actuelles.

Mais concurremment avec Boursault et Racine, d'autres laïques avaient pris ouvertement la défense du théâtre. Molière affichait publiquement dans les placets pour Tartuffe l'ambition et presque le devoir de « corriger les mœurs du siècle ». L'austère Boileau lui-même soutenait que le poème dramatique avait parfois « rectifié l'homme plus que les meilleures prédications ». Et il devait se rencontrer en cela, et presque textuellement, avec le Babouc de Voltaire, auquel le spectacle tragique tire des larmes, en ne le laissant pas douter que ces héros et héroïnes « ne fussent les prédicateurs de l'empire ». Prédications, prédicateurs, à propos du profane théâtre, quels grands mots! Ce sont eux pourtant que Diderot, après le visionnaire Babouc, prendra à la lettre.

« Ce n'est pas au théâtre de remplacer l'Evangile », aurait dit M. de Lamoignon à l'auteur de Tartuffe : l'auteur du Fils naturel pensait exactement le contraire, quand il s'écriait avec son humour ordinaire : c Ah! mes amis, si nous allons jamais

à la Lampedouze (île déserte entre Tunis et Malte) fonder, loin de la terre, au milieu des flots de la mer, un petit peuple d'heureux, ce seront là nos prédicateurs {les théâtres).... Tous les peuples ont leurs sabbats et nous aurons aussi les nôtres. Dans ces jours solennels on représentera une belle tragédie qui apprenne aux hommes à redouter les passions, une bonne comédie qui les instruise de leurs devoirs et qui leur en inspire le goût. «

Répliqnes de Rousseau. — Contre la pnrgailon par la tragédie. — Il n'y a ni tragédie ni comédie capables de produire ces effets, réplique l'auteur de la Lettres sur les spectacles. Pour ce qui est de la tragédie, Jean-Jacques lui refuse toute purgation efficace des passions. La pitié à laquelle elle mène par la terreur n'est qu' « un reste de sentiment naturel étouffé bientôt par les passions, une pitié stérile, qui se repait de quelques larmes, et n'a jamais produit le moindre acte d'humanité ». Objectera-ton les « pleureuses de loges si fières de leurs larmes »? Il réplique avec une ironie âpre et éloquente : « Au fond, quand un homme est allé admirer de belles actions dans les fables et pleurer des malheurs imaginaires, qu'a-t-on encore à exiger de lui? N'est-il pas content de lui-même? Ne s'applaudit-il pas de sa belle âme? Ne s'est-il pas acquitté de tout ce qu'il doit à la vertu par l'hommage qu'il vient de lui l'endre? Que voudrait-on qu'il fit de plus? Qu'il la pratiquât lui-même? Il n'a point de rôle à jouer, il n'est pas comédien. »

Inutilité de la comédie. — » Arlequin sauvage » et le Système de Rousseau. — Quant aux comédies, les meilleures ne valent rien, témoin, par exemple, VArlequin sauvage de Delisle, pièce de la foire pour laquelle Rousseau paraît avoir une prédilection que la conformité du sujet avec son système suffit à expliquer ^ Ce n'est pas « le sens et la simplicité du

1. On y trouve en germe le système de Rousseau. Le fait est assez curieux pour être établi. — « Arlequin : Vous êtes fous, car vous cherchez avec beaucoup de soins une infinité de choses. Vous êtes pauvres, parce que vous bornez vos biens dans l'argent ou d'autres diableries, au lieu de jouir simplement de la nature comme nous, qui ne voulons rien avoir afin de jouir plus librement de tout; vous êtes esclaves de toutes vos possessions, que vous préférez à votre liberté et à vos frères, que vous feriez pendre s'ils avaient pris la plus petite partie de ce qui vous est inutile. Enfin vous êtes ignorants, parce que vous faites consister votre sagesse à savoir les lois, tandis que vous ne savez pas la raison qui vous apprendrait à vous passer de lois comme nous. » — Voilà, ce nous semble, le premier grand principe de Rousseau, et cet aveu de Lélio

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