‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 4)Chapitre 289 sur 344 · INUTILITÉ DE LA COMÉDIE · texte numérisé non relu

INUTILITÉ DE LA COMÉDIE

personnage » qui lui valent le bon accueil des spectateurs, car nul ne voudrait lui ressembler : cet accueil n'est dû qu'aux « idées neuves et singulières » de la pièce. Rousseau contre < le Misanthrope », Molière et le public.

— Pour prendre un exemple décisif, il examinera <i de toutes les comédies de Molière celle qui contient la meilleure et la plus saine morale », le Misanthrope. « Vous ne sauriez me nier deux choses, avance-t-il : l'une, qu'Alceste, dans cette pièce, est un homme droit, sincère, estimable, un véritable homme de bien; l'autre, que l'auteur lui donne un personnage ridicule. C'en est assez, ce me semble, pour rendre Molière inexcusable, i Quant à Philinte, le » sage de la pièce », e c'est un de ces honnêtes gens du grand monde dont les maximes ressemblent beaucoup à celles des fripons...; qui, autour d'une bonne table, soutiennent qu'il n'est pas vrai que le peuple ait faim ». Il est vrai d'ajouter que dans cette comédie, « quoique Alceste ait des défauts réels dont on n'a pas tort de rire, on sent pourtant au fond du cœur un respect pour lui dont on ne peut se défendre. En cette occasion la force de la vertu l'emporte sur l'art de l'auteur et fait honneur à son caractère. Quoique Molière fit des pièces répréhensibles, il était personnellement honnête homme. » Le vrai coupable en vérité, c'est le public et non Molière, car « le désir de faire rire aux dépens du personnage l'a forcé de le dégrader contre la vérité du caractère ». Tant il est vrai, comme le remarque ailleurs Rousseau, qu' « au lieu de faire la loi au public, le théâtre la reçoit de lui ». Et voilà pourquoi celte « admirable pièce n'aboutit qu'à faire rire aux dépens d'un honnête homme; sur celle-là, jugeons des autres ». La stérilité de la morale de théâtre est donc évidente aux yeux de Rousseau. Peu lui importe d'ailleurs les fines distinctions des esthéticiens sur les alliances tacites de la moralité et de l'art; il lui suffit d'avoir prouvé que « ces productions d'esprit, comme la plupart des autres, n'ont pour but que les applaudissements ».

n'est-il pas le troisième, sa conclusion? — « Lélio : Oui, mon cher Arlequin, nous sommes des fous, mais des fous réduits à la nécessité de l'être. » — Cette petite pièce, longtemps fameuse, fut écrite en 1721 par Dclisle de la Drevetière, et il faut compter son auteur parmi les plus oaeurs, comme dira le pèro do Figaro.

Roussean contre le « théâtre atile ». — Dès lors le théâtre lui apparaît comme un danger public, et il fait le tableau des ravages qu'il exercerait, par exemple, parmi les Montagnons, ces candides habitants de sa Salente suisse, comme pour l'opposer à celui des sabbats de la Lampedouze de Diderot. Il condamne donc le théâtre en bloc, et s'il se sépare en cela d'une autorité formidable, d'Aristote, le premier en date et en talent des critiques partisans du théâtre utile i, du moins a-t-il pour lui Bossuet. Cela peut se plaider, comme on dit au Palais. On n'y a pas manqué autour de Rousseau, ni depuis, témoin d'une part la réplique virulente et entachée de personnalités à outrance de d'Alembert d'abord, intitulée Justification de Varticle Genève de TEncyclopédie, et V Apologie du théâtre, par Marmontel, dans le Mercure, et de l'autre part, la spirituelle palinodie de M. Jules Lemaitre, en faveur de Jean-Jacques, pour n'en citer qu'une [Impressions de théâtre, t. VI) ^.

Conclusion de Rousseau. — D'ailleurs Rousseau se rencontre de nouveau ici, comme en bien d'autres endroits, avec l'auteur de la Politique, en reconnaissant la nécessité de divertissements à l'usage des artisans et des mercenaires, pour leur délassement (nphç àvâTtauaiv). Mais il ne les demandera pas au théâtre ; la nature en fournira les décors, et la simplicité des moeurs en sera l'assaisonnement : des joutes de bateliers sur le lac l'été, et des * bals entre de jeunes personnes à marier » l'hiver, voilà les fêtes lacédémoniennes et économiques qui conviennent à Genève : et telle est sa conclusion sur ce sujet litigieux.

Ses digressions. — La thèse de Rousseau contre le théâtre telle que nous venons de l'exposer, ne se présente pas, dans la Letti^e à d'Alembert, avec cette rigueur apparente qu'un résumé lui prête forcément et dont Rousseau se pique d'ailleurs souvent, au courant d'autres ouvrages, dans le Discours sur l'inégalité par exemple ou surtout dans le Contrat social. Elle y est tantôt

1. Aristote charge formellement les spectacles de procurer au public de sa cité idéale, la musique aidant, quelque purgation, et un allégement agréable : Tiàa'. YtvEÔa; xiva y.âôapffiv, y.ai y.O'jstÇeo-Ôa'. [iî6' r|ôovr,ç.

2. Pour d'autres et très notables dissertations contemporaines pour et contre, cf. la Bibliographie en tcto du volume.

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