‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 4)Chapitre 294 sur 344 · EXAMEN CRITIQUE DU CONTRAT SOCIAL · texte numérisé non relu

EXAMEN CRITIQUE DU CONTRAT SOCIAL

l'État : « Quiconque ose dire Hors de l'Église, point de salut, doit être chassé de l'État, à moins que l'État ne soit l'Église et que le prince ne soit le pontife s ? La sanction denriandée n'en reste p:\3 moins effroyable, et certes le Dracon genevois n'avait que trop raison de s'écrier dans une pensée inédite ; « Le fardeau de la liberté n'est pas fait pour de faibles épaules». Que d'épaules et de tètes il allait écraser !

Quatrième objectiou : Le « Contrat social » est, dans son ensemble» une utopie et le système est impraticable. —

Quant au reproche plus général adressé à l'auteur du Contrat social, de n'avoir construit qu'une utopie impossible à appliquer, on pourrait croire qu'il passe condamnation là-dessus, si l'on s'en rapportait à ces seuls passages de VÊmile : « Le droit politique est encore à naitre, et il est à présumer qu'il ne naîtra jamais. Le seul moderne en état de créer cette grande et inutile science eût été l'illustre Montesquieu. Mais il n'eut garde de traiter des principes du droit politique ; il se contenta de traiter du droit positif des gouvernements établis ; et rien au monde n'est plus différent que ces deux études. »

Mais ne nous y fions pas, écoutons plutôt sur quel ton il écrit à D'Alembert : « Où est le plus petit écolier de droit qui ne dressera pas un code d'une morale aussi pure que celle des lois de Platon? Mais ce n'est pas de cela seul qu'il s'agit; c'est d'approprier tellement ce code au peuple pour lequel il est fait et aux choses sur lesquelles on y statue, que son exécution s'ensuive du seul concours des convenances; c'est d'imposer au peuple, à l'exemple de Solon, moins les meilleures lois en elles-mêmes que les meilleures qu'il puisse comporter dans la situation donnée ». Et c'est ce qu'il a fait formellement, en maint endroit du Contrat social, notamment dans ce passage : tt Mais ces objets généraux de toute bonne institution doivent être modifiés en chaque pays par les rapports qui naissent tant de la situation locale que du caractère des habitants, et c'est sur ces rapports qu'il faut assigner à chaque peuple un système particulier d'institution, qui soit le meilleur, non peut-être en luimême, mais pour l'état auquel il est destiné. Par exemple », etc. Écoutons d'ailleurs cet éloge si franc qui est comme le trait

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d'union entre le Contrat social et VEsprit des lois : « Les rapports nécessaires des mœurs au gouvernement ont été si bien exposés dans le livre de VEsprit des lois, qu'on ne peut mieux faire que de recourir à cet ouvrage pour étudier ces rapports ».

Avec quelle netteté d'ailleurs il est allé, dans VÉmile, au-devant de l'objection même que nous examinons ici : « Je ne serais pas étonné qu'au milieu de tous nos raisonnements, mon jeune homme, qui a du bon sens, me dit, en m'interrompant : « On « dirait que nous bâtissons notre édifice avec du bois et non pas « avec des hommes, tant nous alignons exactement chaque pièce « à la règle ! — 11 est vrai, mon ami, mais songez que le droit ne « se plie point aux passions des hommes, et qu'il s'agissait entre « nous d'établir d'abord les vrais principes du droit politique, c A présent que nos fondements sont posés, venez examiner ce o; que les hommes ont bâti là-dessus, et vous verrez de belles ï choses ! » Alors je lui ai fait lire Télémaque et poursuivre sa route, nous cherchons l'heureuse Salente. »

Et combien de fois n'a-t-il pas fait entendre que l'heureuse Saleute n'était pas loin de Genève, qu'il avait calqué sur plus d'un point les plus vieilles constitutions de sa patrie *, et que ses théories politiques ne s'appliquaient qu'à un petit État. Il a même tracé le plan, aujourd'hui perdu, d'une étude sur les moyens de permettre aux petits Etats libres d'exister à côté des grandes puissances, en formant des confédérations. Enfin n'a-t-il pas prouvé lui-même que ses principes étaient susceptibles d'application, en rédigeant son Projet de constitution pour les Corses, et surtout ses sages et éloquentes Considérations sur le gouvernement de Pologne'?

Originalité relative et sources diverses dn « Contrat social ». — Le « Contrat social » et « l'Esprit des lois ». — Il serait donc aussi injuste de contester à Rousseau la préoccu-

1. Selon M. J. Vuy {Bulletin de l'Institut de Genève, t. XXIII-XXV, 187S-1881), il serait remonté jusqu'à la charte de 1387, octroyée par l'évoque Adéimar Fabri. « Cette ochlocratie tumultueuse dériverait de la loi fondamentale ! On la fonderait sur des actes de 1387 et de 1420 ! On l'aurait ramassée dans ces temps ténébreux! » s'écriait déjà Tronchin dans ses Lettres de la Campagne. Et Rousseau ne disait pas non, bien au contraire. Dans un document conservé à la bibliothèque de Neuchâtel (cf. Revue suisse de 1861, p. 33), il écrit à propos do la charte d'Adémar Fabri : « Cette pièce authentique est regardée par la bourgeoisie de Genève comme le fondement de sa liberté ».

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