PROFESSION DE FOI DU VICAIRE SAVOYARD
et l'hymne du Vicaire savoyard s'élève ainsi, « sur une haute colline, au-dessous de laquelle passait le Pô,... dans l'éloignement, l'immense chaîne des Alpes couronnant le paysage ». Tel apparut l'antique Orphée « chantant les premiers hymnes et apprenant aux hommes le culte des dieux ». Tel sera l'Orphée de Ballanche, rêvant, sur la colline de la Croix-Rousse, saPalingénésie sociale.
Une « horrible discussion ». — L'Évangile parle à son cœur. — Socrate et Jésus. — Conclusion. — A cet exposé de la rehgion naturelle succèdent des questions posées par Rousseau au Vicaire sur la révélation et les Écritures, « ces dogmes obscurs » : « Considérez, mon ami, s'écrie le bon prêtre, dans quelle horrible discussion me voilà engagé. » Et il appelle Charron lui-même à la rescousse. Et nous, quittons-le, après avoir relevé seulement cette sage précaution : « Pour être de bonne foi, je ne me crois pas infaillible », et cette fameuse déclaration : « La sainteté de l'Évangile est un argument qui parle à mon cœur... Oui, si la vie et la mort de Socrate sont d'un sage, la vie et la mort de Jésus sont d'un Dieu. » Sur le reste, le Vicaire déclare qu'il faut « être toujours modeste et circonspect ». 11 se repose, sur certains points, dans un « scepticisme involontaire », content d'avoir vérifié ceux qui sont « essentiels à la pratique », et de « servir Dieu dans la simplicité de son cœur », convaincu d'ailleurs qu' « en tout pays et dans toute secte^ aimer Dieu par -dessus tout et son prochain comme soi-même, est le sommaire de la loi ». 11 fuit, d'autre part, les « désolantes doctrines » de ces philosophes « dont le scepticisme apparent est cent fois plus afflrmatif et plus dogmatique que le ton décidé de leurs adversaires », et conclut enfin : tt Osez confesser Dieu chez les philosophes ; osez prêcher l'humanité aux intolérants ». Rousseau ajoute : « Vous serez seul de votre parti, peut-être... » : on le lui fit bien voir.
Innocence de cette profession de fol. — Elle couronne r « Emile ». — Telle est cette fameuse profession de foi de l'Orphée savoyard qui fut le catéchisme de tant d'hommes, depuis un siècle, et qu'il ne faut pas rendre responsable des férocités de ceux qui oublièrent que la tolérance était un des dogmes essentiels de ce culte de l'Être suprême.
Elle couronne magnifiquement VÉmile et fait corps avec le reste, car, selon Tauteur, « les seules lumières de la raison ne peuvent, dans l'institution de la nature^ nous mener plus loin que la religion naturelle, et c'est à quoi je me borne avec mon Emile ».
Fin du quatrième livre. — Le goût. — « La pure littérature » : Les anciens et les modernes. — Démosthène et Cicéron. — Il reste à compléter l'instruction d'Emile, à faire enfin une part aux belles-lettres. Ce dessein tardif tient quelque place dans la fin de ce quatrième livre, mais reste en somme assez vague. Rousseau s'applaudit des nouvelles prises qu'il s'est données sur son élève : « Jusqu'ici je l'arrêtais par son ignorance; c'est maintenant par ses lumières qu'il faut l'arrêter ». Ces lumières touchent bientôt à des points délicats, où la délicatesse de Rousseau est évidemment insuffisante, et sa confiance dans ses freins des passions réellement excessive.
Emile fait dans le monde « un début simple et sans éclat » ; il apprend à le déchiffrer; il « n'apprécie rien sur le taux de l'opinion », et « le voilà philosophant sur les principes du goût ». Rousseau, un peu plus tard, le « fait remonter aux sources de la pure littérature », préférant en général les livres des anciens aux nôtres, car « les anciens sont plus près de la nature et leur génie est plus à eux ». Emile fera entre eux, de lui-même, les différences légitimes : « Entraîné par la mâle éloquence de Démosthène, il dira : C'est un orateur; mais en lisant Cicéron, il dira : C'est un avocat », ce qui n'est pas si mal jugé qu'on le prétend d'ordinaire.
Dédain pour les lettres. — « Si j'étais riche.... • — « Au reste, ajoute dédaigneusement Rousseau, qu'il réussisse ou non dans les langues mortes, dans les belles-lettres, dans la poésie, peu m'importe. Il n'en vaudra pas moins s'il ne sait rien de tout cela, et ce n'est pas de tous ces badinages qu'il s'agit dans son éducation. » L'essentiel, en lui apprenant à sentir et à aimer le beau dans tous les genres, est d'y fixer ses affections et ses goûts, de lui apprendre « à user de ses richesses pour son bonheur ».
Ici Rousseau laisse un moment Emile « dont le cœur pur et sain ne peut plus servir de règle à personne », et, pour se rap-
procher des mœurs du lecteur, se met en scène sur ce thème : 1 Si j'étais riche ». Il le développe avec un mélange piquant de verve et de bonhomie, dans ses vœux : dans celui-ci, par exemple, qui est fameux : « Sur le pendant de quelque colline bien ombragée j'aurais une petite maison rustique, une maison blanche avec des contrevents verts », etc.
Emile à la recherche de Sophie. — « Adieu Paris! » — Mais il est temps de marier Emile. Pour trouver Sophie, sa digne compagne, la femme forte dont parle l'Écriture, il faut quitter Paris : « Adieu donc, Paris, s'écrie Jean-Jacques, ville célèbre, ville de bruit, de fumée et de boue, où les femmes ne croient plus à l'honneur, ni les hommes à la vertu ». C'est sur ce trait que finit le quatrième livre, le plus important de tous.
Dans le cinquième et dernier livre, l'imagination romanesque de Jean-Jacques va se donner carrière et nous n'aurons garde de le suivre partout.
Cinquième livre. — Un roman. — Éducation dé Sophie. — « La femme de l'homme. » — Le monde « livre des femmes ». — Sophie élève de la nature. — Il s'agit donc de former la femme qui convient à l'homme naturel, la femme de l'homme, comme dit Rousseau. Cette femme abstraite devra apporter en dot toutes les qualités qui feront le bonheur de l'homme, et d'abord la douceur, « la première et la plus importante qualité d'une femme ». Elle saura « le chant, la danse et les arts agréables ». « A l'interrogation dure : A quoi cela est-il bon? par laquelle on contenait le babil des garçons, on substituera cette autre : Quel effet cela fera-t-il? » Voilà le principe qui mène au but, la femme étant faite « spécialement pour plaire à l'homme ». Il est bien entendu que le mot 'plaire a ici la dignité et la noblesse morales que Rousseau visa toujours, sinon Sophie serait, comme on le lui a durement reproché, une esclave du sérail. Elle est, au contraire, une femme très moderne, non qu'elle soit lettrée : i Toute fille lettrée restera flUe, déclare Rousseau, quand il n'y aura que des hommes sensés sur la terre :
Quaeris cur nolim te ducere, Galla? diserta es. » Elle sait lire à merveille dans le monde qui est, dit-il, « le
livre des femmes ». En somme, il tient, comme Molière, pour suffisantes des « clartés de tout ».
Sophie est, comme Emile, une élève de la nature, en ce sens qu'elle a été élevée « avec plus de soin que de peine, et plutôt en suivant son goût qu'en le gênant ». Le bal, les festins, les jeux, même le théâtre, tout cela lui est permis, et est sans danger en effet c pour des yeux sains ». Nous n'aurons garde, bien entendu, d'oubher la modestie, que ne remplace aucune de ces vertus du sexe fort, affichées par la fameuse Ninon de Lenclos, laquelle s'était t faite homme », à la grande indignation de Rousseau.
Mais, cette réserve faite, c'est, on le voit, l'éducation à l'américaine. Ce qui complète l'analogie, c'est que Sophie choisira elle-même son époux; mais, ajoutent ses parents, c c'est à nous de juger si vous ne vous trompez pas sur les convenances » ; et le chapitre en est long, heureusement! Sophie est, à l'égard d'Emile, « son égale par la naissance et le mérite, son inférieure par la fortune », etc. Nous voyons ici clairement pourquoi Rousseau n'a pas marié Saint-Preux à JuUe. D'ailleurs, ajoute-t-il, c réalisez une héroïne de roman ».
Roman d'Emile et de Sophie. — On pense si Emile prend feu dès la première rencontre : « Les charmes de cette fille enchanteresse vont par torrents à mon cœur », et réciproquement, suivant la doctrine romanesque dite du coup de foudre ou de Vétincelle, dont Rousseau est un des plus authentiques théoriciens. Le gouverneur tient dès lors le c journal des amours » d'Emile et de Sophie, et vraiment il rencontre de délicieuses scènes de dépit amoureux, des tableaux d'une grâce passionnée. Sophie a même, en plus d'un endroit, < quelque chose de commun avec la fille d'Alcinoûs », notamment dans la scène exquise où la € nouvelle Atalante » lutte à la course avec Emile. « Me voilà donc, dit Rousseau, le confident de mes deux bonnes gens et le médiateur de leurs amours. » Et comme il s'éprend de sa fiction! Sophie veut-elle manier le rabot d'Emile, Rousseau, témoin de sa maladresse, s'écriera : c Je crois voir l'Amour dans les airs rire et battre des ailes ; je crois l'entendre pousser des cris d'allégresse et dire : Hercule est vengé ».
UNE SUITE FACHEUSE DE h' EMILE. 6o'')
Emile séparé de Sophie snbit l'épreuve des voyages. — Le > clioix d'un asile » et le « Contrat social ». — Mais il faut éprouver Emile et achever de le former : « ce sera l'affaire des voyages », qui « poussent le naturel vers sa pente, et achèvent de rendre l'homme bon ou mauvais ». D'ailleurs Emile aura pour sauvegarde l'amour de sa fiancée. On consacrera ces deux ans de pérégrinations à apprendre les rapports civils avec les autres hommes, après les physiques et les moraux; à choisir « un asile en Europe où vous puissiez vivre heureux avec votre famille ». C'est ici le cas de traiter toutes les matières de gouvernement, et Rousseau fait commenter à Emile le Contrat social, comme il lui faisait méditer tout à l'heure, dans le choix d'une épouse, la leçon du ménage Wolmar, de la Nouvelle Héloïse.
Emile marié à. Sophie. — Fin dn rôle de gouverneur. — Mais « il est temps de finir », comme l'avoue Rousseau, et il ramène Emile à Sophie, pour lui faire trouver le « paradis sur la terre », qui est l'art « de prolonger le bonheur de l'amour dans le mariage ». Rousseau a tant de peine à quitter ces deux êtres selon son cœur, qu'il reste en tiers, avec une indiscrétion déjà bien fâcheuse.
Lne suite déplorable. — « Emile et Sophie ou les Solitaires. » — Une erreur de goût. — Sophie et Rosine. — Mais il a fait pis. Ne s'est-il pas avisé de les reprendre dans un opuscule posthume intitulé Emile et Sophie ou les Solitaires, de les ramener dans ce Paris qu'il avait quitté avec tant d'allégresse, où Sophie ne pouvait se rencontrer, et qui va la gâter, elle dont Rousseau disait en la formant : « Sophie aime la vertu ; cet amour est devenu sa passion dominante ». Hélas! quel triste pendant à la scène du rabot dans VÉmile que celle où l'épouse coupable arrose de larmes de honte le seuil de l'atelier dans lequel Emile est venu cacher son déshonneur! Et comme la main s'alourdit!
En s'obstinant à écrire cette suite pour laquelle il cherchait même des collaborateurs, Rousseau obéissait-il à quelque scrupule de réalisme, exactement comme Beaumarchais faisant de sa sémillante Rosine la dolente Mère coupahlcl 11 se peut, mais nous y étions moins préparés : salir un si beau rêve est au
6o6 JEAN-JACQUES ROUSSEAU.
moins une erreur de goût. Nous ne Taurions pas indiquée, s'il n'y avait là un trait caractéristique de l'homme et de l'écrivain.
Mérites et défauts littéraires de 1' « Emile •'. — Mais qu'il est facile d'oublier cette erreur, et bien d'autres, en se reportant à VÉtnile\ C'est incontestablement le chef-d'œuvre de Rousseau. Nous avons vu d'ailleurs, au passage, quels hens intimes le rattachent à toutes ses autres œuvres, notamment à la Nouvelle Héloise et au Contrat social, et comment il les résume.
La composition en est lâche, bourrée de digressions, et l'auteur en convient lui-même vingt fois; mais le style en est d'une admirable solidité, d'un ton généralement intermédiaire entre le lyrisme imagé qui domine dans la Nouvelle Héloise et la gravité algébrique qu'affecte le Contrat social, allant d'ailleurs de l'un à l'autre avec une flexibilité parfaite. Et toutes ces qualités brillent à la fois dans la Profession de foi du Vicaire savoyard, où de bons juges, tels que V. Cousin et D. Nisard, voyaient le chef-d'œuvre de Rousseau. Elle est en effet le chef-d'œuvre du chef-d'œuvre. Nulle part Rousseau n'a été plus éloquent : or il est, presque de pair avec Bossuet, l'écrivain le plus éloquent de la langue française, sinon le c dieu de l'éloquence », comme l'appelait Mirabeau lui-même, dans un élan hyperbolique d'admiration.