‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 4)Chapitre 302 sur 344 · OUVRAGES APOLOGÉTIQUES. — CORRESPONDANCE ET OPUSCULES · texte numérisé non relu

OUVRAGES APOLOGÉTIQUES. — CORRESPONDANCE ET OPUSCULES

Intérêt secondaire des autres œuvres de Rousseau, sauf les « Confessions ». — Leur liste. — Les autres ouvrages de Rousseau ne font pas partie intégrante du « Système », comme il le remarque lui-même, et n'offrent plus qu'un intérêt secondaire, même au point de vue littéraire, sauf les Confessions. Ce sont d'abord ses écrits apologétiques, qui se composent de trois autobiographies se faisant suite, à savoir : les Confessions en deux parties et douze livres, les Dialogues ou Rousseau juge de Jean-Jacques, au nombre de trois, et les dix Rêveries du Promeneur solitaire: et de deux écrits polémiques, à savoir : la Lettre à Christophe de Beaumont, et les Lettres de la Montagne, au nombre de neuf et en deux parties.

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Dans ces cinq ouvrages, Rousseau se raconte et se défend. Ces deux desseins qu'il ne sépare jamais, étant aussi les caractères dominants de sa Correspondance, elle se joint naturellement à ses ouvrages autobiographiques et apologétiques. Enfin, pour être complet, et achever de faire le tour de son esprit, il faut dire un mot de son théâtre et de ses opuscules.

Les " Confessions ». L'histoire d'une âme. — Rousseau a dit de ses Confessions : « C'est l'histoire de mon âme >. Pour la raconter, « il s'enlace de lui-même > comme à l'ile Saint-Pierre, et se séduit si bien qu'il se déprend même de son Système. On suit curieusement dans sa correspondance l'intérêt progressif qu'il découvre dans cette recherche de son moi. En 176.3, de Motiers où il commence à rassembler, à classer et peut-être à rédiger les matériaux des « Mémoires de sa vie », il écrit à son ami Moultou : « Il est certain que la vie de votre malheureux ami, que je regarde comme finie, est tout ce qui me reste à faire, et que l'histoire d'un homme qui aura le courage de se montrer intiis et in cute peut être de quelque instruction à ses semblables >. Trois ans après, prenant enfin la plume pour rédiger les six premiers livres, il écrit de Wootton à Mme de Boufflers : * J'ai ici un homme qui est de ma connaissance et que j'ai grande envie de connaître mieux.... Je l'estime assez pour ne pas craindre une intimité à laquelle il m'invite. » Cet homme qu'il est si curieux de connaître mieux, c'est lui-même, et sa grande curiosité est partagée par quiconque a lu ses autres écrits. Mais l'estime que l'on a pour son talent ne doit pas ôter à tous ses lecteurs toute crainte de l'intimité qu'il leur offre. Il faut attendre l'âge de la pleine moustache, pour pénétrer dans le « labyrinthe obscur et fangeux des Confessions », comme l'appelle l'auteur lui-même, avec cette franchise dont il faisait profession.

Un << ou^Tage unique par une véracité sans exemple ». — Opposant en effet la sincérité de son dessein à « la fausse naïveté » de Montaigne qui, « faisant semblant d'avouer ses défauts, a grand soin de ne s'en donner que d'aimables », il déclare : < Je résolus d'en faire un ouvrage unique, par une véracité sans exemple, afin qu'au moins une fois on pût voir un homme tel qu'il était en dedans ».

Quelques inexactitudes que les découvertes récentes y aient montré dans le détail, on ne saurait contester que Rousseau a tenu parole à un degré inimitable. Jamais on n'a mis et on ne mettra tant d'orgueil à s'humilier et à calomnier l'humanité, en se déclarant incessamment « le meilleur des hommes », alors que l'on confesse les vices les plus flagrants. On peut remonter jusqu'aux Confessions de saint Augustin, sans trouver l'exemple d'un pareil besoin de tout dire, et le plus contrit des pécheurs, au tribunal de la pénitence, ne murmure jamais qu'à mots couverts des aveux que Rousseau étale, en les grossissant encore, à son insu, par le relief de son style.

Le style des « Confessions » . Le plas passionnant «le ses écrits. — Mais c'est par ce style aussi qu'il est unique. Quelle variété de tons! quels frais tableaux du premier âge et de l'adolescence, évoqués par un prodigieux effort de sa mémoire et de sa sensibilité, retouchés avec un art consommé, et qui illuminent tant d'endroits des six premiers livres, écrits dans le calme relatif de la retraite de Wootton ! Quels sombres chapitres dans ces derniers livres, griffonnés à la dérobée, où l'on voit le malheureux s'enfonçant dans 1' « effrayante obscurité > de r « édifice de ténèbres » que ses chimériques persécuteurs élèvent autour de lui! Quelle naïveté de traits, quelle justesse de touche, quelle bonhomie même dans cette première partie, mais aussi quelle verve sombre, quelle âpreté, quel pathétique d'accent dans la seconde ! et partout quel intérêt soutenu par la plus ardente sympathie pour le héros, ou piqué par les plus légitimes révoltes contre ses fanfaronnades ou certaines de ses franchises voisines du cynisme ! Mais les nombreuses citations que nous avons dû en faire, en contant sa vie, nous dispensent de fournir ici de nouveaux échantillons de leur intérêt et de leur style.

Telles quelles, les Confessions sont bien le livre unique que nous promettait Rousseau , et certainement un de ses cinq grands chefs-d'œuvre {Discours sur l'inégalilé; Contrat social; Nouvelle Héloîse; Emile). 11 est sans doute d'une portée moindre que les quatre autres par les idées exprimées, mais il leur est supérieur par l'intérêt, au moins leur égal par le style, et, au demeurant, le plus inoubliable de tous ses écrits, et même le

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plus passionnant, pour emploj-er un néologisme qu'il eût pardonné.

Les Dialog^nes : L'œuvre d'uue « imagination effaron» chée ». — Les Confessions s'arrêtent à son départ de l'île Saint- Pierre, mais deux ouvrages leur font suite. Le premier en date est composé de ces trois étranges dialogues intitulés : Rousseau juge de Jean-Jacques, où Rousseau discute sur Jean-Jacques, avec un Français prévenu contre lui. Il y défend pied à pied, contre les préventions de son interlocuteur, l'innocence de ses actes et l'authenticité de ses écrits. Il dispute à ses persécuteurs, à « nos messieurs », aux « ligueurs », aux « complots et aux complices », son c cadavre moral ■», pour le ressusciter. Il proteste de sa bonté, de sa œ passion la plus vive et la plus vaine qui était d'être aimé » ; et il en appelle là-dessus à tous ces témoins de sa vie, « à son chien, à sa chatte, à un serin s dont ï il était l'ami, presque l'esclave ». Il y plaide enfln le pour et le contre avec une prolixité dont il se lamente, avouant qu'il est incapable d'y « mettre un peu d'ordre et de suite », et que le dégoût « et le serrement de cœur l'étoufTent ». Et pourtant à travers cette plaidoirie haletante, œuvre de « son imagination effarouchée », nous voyons briller des aperçus sur sa vie et son œuvre dont nous avons mis plus haut à profit la netteté. Et çà et là quels accents pathétiques, tandis qu'il met sous nos yeux son « cœur transparent comme le cristal » ! ou encore quelle bizarrerie dans les saillies d'une verve qui grimace douloureusement, par exemple dans cette étrange comparaison de Rousseau et du héros picaresque Lazarille de Tormes, qui donnera la mesure du reste : « Quand le pauvre Lazarille de Tormes, attaché dans le fond d'une cuve, la tête seule hors de l'eau, couronné de roseaux et d'algue, était promené de ville en ville comme un monstre marin, les spectateurs extravaguaient-ils de le prendre pour tel, ignorant qu'on l'empêchait de parler, et que, s'il voulait crier qu'il n'était pas un monstre marin, une corde tirée en cachette le forçait de faire à l'instant le plongeon? Supposons qu'un d'entre eux plus attentif, apercevant cette manœuvre et par là devinant le reste, leur eût crié : L'on vous trompe, ce prétendu monstre est un homme, n'y eût-il pas eu plus que de l'humeur à s'offenser de cette exclamation,

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'comme d un reproche qu'ils étaient tous des insensés? » Pauvre, pauvre Rousseau ! mais c'est encore Rousseau. Il ne passa pas moins de quatre années de ce « délire > dont il évalue la durée à dix ans, à écrire ces dialogues, monument navrant du chaos de son esprit envahi par la folie.

Les « Rêveries du Promeuenr solitaire ». — Un intervalle de pleine quiétude. — Langueur délicieuse et limpidité inaltérable du style. — A cette triste période succéda « un intervalle de pleine quiétude et de repos absolu », qui devait durer jusqu'à la crise obscure de la dernière heure, et auquel nous devons les Rêceries du Promeneur solitaire, < suite, dit-il, de l'examen sévère et sincère que j'appelai jadis mes Confessions ». Il l'appelle « un informe journal de ses rêveries ». Gardons-nous bien de le croire sur parole. Ce dernier écrit de Rousseau est fécond en sensations toutes nouvelles. On y est en face d'un Jean-Jacques attendri, bâtissant encore des châteaux en Espagne tels que le : Si feusse été possesseur de Vanneau de Gygès (FI® Promenade), qui fait pendant au : Si fêtais riche, de YEmile; étendant son « âme expansive » sur tous les êtres : t Je sens, écrit-il, des extases, des ravissements inexprimables à me fondre, pour ainsi dire, dans le système des êtres, à m'identifier avec la nature entière ». Et ce sont de touchantes descriptions de ses derniers divertissements, de ses herborisations savantes — jusque « sur la cage de ses oiseaux » ou à travers les champs de la banlieue — et surtout du besoin d'aimer de sa vieille âme sensible. Un invalide ayant accepté que Rousseau paye son péage pour gagner cette ile des Cygnes — où il fut question de placer son tombeau, — il est « assez enfant pour en pleurer d'aise ». Mais le voilà distribuant, au bois de Boulogne, des oublies à une bande joyeuse de petites filles, et cherchant dans les yeux d'un enfant encore en jaquette une « pure caresse », avec ce cri de remords à l'idée de ses propres enfants abandonnés : < Ah! je ne serais pas obligé de chercher parmi les animaux le regard de la bienveillance ! » Mais un petit garçon de cinq à six ans a saisi ses vieux genoux : quelle alarme alors! c mes entrailles s'émurent; je me disais : c'est ainsi que f aurais été traité des miens ». Ailleurs il analysera ses sensations après un heurt terrible, avec une curiosité toute

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