‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 4)Chapitre 327 sur 344 · LE CONTEUR : RÉCITS ET SCÈNES · texte numérisé non relu

LE CONTEUR : RÉCITS ET SCÈNES

son métier n'était pas de prouver, mais de nous enchanter. Et comme il y a réussi ! Quelle poésie enchanteresse dans ces récits de voyages et d'aventures, dans ces scènes de terre et de mer, de Bretagne ou d'Amérique, guerrières ou idylliques, dans toutes ces choses vues ou imaginées qui pullulent à travers ses œuvres! L'embarras du choix est grand*, surtout si on se pique de le faire par le menu. Pourtant dans l'ample et tant épique récit d'Eudore des Martyrs, le sixième livre, avec sa merveilleuse bataille des F'rancs et des Gaulois, qui suscitera Augustin Thierry, et tout l'épisode de Velléda, et la scène du supplice d'Eudore et de Cymodocée et celle de la mort de Velléda, nous paraissent déjà quatre morceaux hors de pair, où ses quahtés d'imagination, de pathétique et de style s'étalent le plus largement. Mais combien d'autres scènes et récits où toutes les qualités du conteur, y compris Vhumour et l'esprit, donnent une fête toujours nouvelle à l'imagination, à l'oreille et aux yeux! par exemple, la vision des tombeaux de Saint-Denis ou de ceux de Westminster; son bal à l'ambassade de Rome; son dialogue avec l'hirondelle de l'auberge du Soleil d'or; le maître à danser des Iroquois ; la moisson de la folle avoine chez les Natchez, avec la nage de Mila;la rencontre homérique d'Eudore et de Cymodocée, sa Nausicaa; la prière à bord; le récit de la prise de voile de la sœur de René, avec celte réserve qu'ici il n'a pas ce mérite dont il louait un jour Walter Scott, celui e de pouvoir être mis entre toutes les mains » ; toute la vie à Combourg, avec les étranges veillées, les vagabondages et les rêveries à la suite de l'imaginaire « sylphide » ; les solliciteurs du ministère des affaires étrangères ; et tant d'aventures si vivement contées dans l'Itinéraire ou les Mémoires, et tant de scènes crayonnées et croquées en quelques lignes, celle-ci par exemple, qui est à la sanguine : « Une porte s'ouvre! Entre silencieusement le vice appuyé sur le bras du crime, M. de Talleyrand marchant soutenu par M. Fouché. La vision infernale passe lentement devant moi, pénètre dans le cabinet du roi et disparaît. »

1. Cf. de confiance et d'avance, celui de M. Ferdinand Brunctière, sous presse : Chateaubriand, récits, sohxes et paysages {lla.chette).

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Ses paysages. Ses traits : échantillons, a Linije labor et niora. » — Un soir, à Combourg, où il venait de s'exaller devant le paysage, sa sœur, qui se piquait déjà de poésie clandestinement, lui dit : « Tu devrais peindre tout cela. » Par tout cela, entendez la nature entière, en surface, et c'est justement à quoi Chateaubriand devait employer le meilleur de son génie.

On l'a appelé « le maitre des images », et c'est absolument juste. C'est par l'image qu'il se donne raison, même quand il a tort, par elle qu'il subjugue et qu'il règne, et peut dire, comme le Dante à Virgile : Poeta fui et cantai. A la veille des Natchez, il part en Amérique, pour chercher « de vraies couleurs » ; à la veille des Martyrs, il va en Orient mû par l'espoir d"en revenir « avec quelques images nouvelles dans la tête et quelques sentiments de plus dans le cœur ».

Sa palette ainsi prépai'ée il se met en face de sa toile et produit, sans relâche, ces innombrables paysages dont la magie est enchanteresse, comme le lui prédisait Joubert, et qui garderont le plus sûrement son nom de vieillir. Dans toutes ses œuvres, et dès la première, il en est d'admirables et à profusion.

Les plus célèbres sont ses prodigieuses nuits sous toutes les latitudes; ses marines, sa tempête du xix^ livre des Martyrs, si vraie, comme il le fait remarquer ; ses lacs américains ; ses forêts ; sa Campagne romaine, après laquelle il peut se féliciter d'avoir fait entrer les pèlerins de Rome « dans la voie de l'admiration » ; ses ruines, celles de Sparte, surtout celles de l'Acropole, où il montre un sens de l'élégance attique qui est tout à fait étonnant, surtout en considérant l'état de l'archéologie à son époque. Quant aux montagnes et aux glaciers, il a beau les bouder en homme des mers et des plaines, il ne laisse pas que de les voir et de les rendre, sinon de les sentir, témoin son Voyage au Mont-Blanc.

Nous ne pouvons citer : cela vaut par l'ampleur, la continuité; la réaction réciproque des tons qui font les valeurs. Et pourtant glanons et détachons quelques traits, à titre d'échantillons de son pittoresque si précis, et de la manière dont il amalgame son humanité avec l'objective nature, ce qui est une partie de son secret pour tant plaire : « Le soleil ou la lune

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rougie apparaissent au-dessus du Vésuve, comme un globe lancé par le volcan > ; dans une noyade de combattants, il montre c le fantassin qui n'a plus que son épée hors de l'eau » ; d'un coucher de soleil en mer il notera < une tangente d'or sur l'arc roulant des mers » ; des nuages sous la lune il dira : « ces nues ployant et déployant leurs voiles, se déroulaient en zones diaphanes de satin blanc, se dispersaient en légers flocons d'écume, ou formaient dans les cieux des bancs d'une ouate éblouissante, si doux à l'œil qu'il croyait ressentir leur mollesse et leur élasticité » ; les ruines de Sparte « sont tristes, graves, solitaires », celles d'Athènes t riantes, légères, habitées » et, en passant des unes aux autres il a senti qu'il « aurait voulu mourir avec Léonidas et vivre avec Périclès » ; et voici, parmi ces augustes mélancolies, pour reprendre pied : « Jean, qui engloutissait des morceaux de jambon, dévorait une volaille, avalait une bouteille de vin sous prétexte de mettre de l'ordre dans les paniers » ; ou encore cette campagne romaine qu'il serait sacrilège de livrer à une société anglaise de défrichement, e où les herbes penchent au souffle des siècles » ; et cette trombe au loin « comme un pilier de cristal soutenant la voûte des cieux » ; et « les plaisirs de notre jeunesse, reproduits par notre mémoire, qui ressemblent à des ruines vues au flambeau > ; et cette impression de René quittant la France qui frappera droit dans le cœur de quiconque a vu fuir comme lui, pour longtemps, le rivage de France la douce : « Je contemplai longtemps sur la côte les derniers balancements des arbres de la patrie, et les faites du monastère qui s'abaissaient à l'horizon «, etc..

Oui, il a eu là daùs ses paysages, et un peu partout d'ailleurs, ce que Ducis appelle « le secret des mots puissants », y compris les mots d'esprit, par exemple et pour n'en citer qu'un, celui sur le ministère du duc Decaze, dont la chute suivit l'assassinat du duc de Berry : « Le pied lui a glissé dans le sang », ou encore celui à la duchesse de Berry, en pleine monarchie de juillet, qui lui valut la police correctionnelle et un mois de prison pour rire :« Madame, votre fils est mon roi ».

Mais tout cela, récits et scènes épiques, traits et tableaux d'un pittoresque inouï, nombre et coloris, harmonie suprême et enchantements du style, n'était sorti du chaos des Nalchez

que par l'effort continu de son vaillant esprit sur lui-même et par sa docilité aux conseils de ses aristarques. Il nous conte dans ses Mémoires, avec modestie cette fois, que son labeur l'attachait parfois à sa table de travail quatorze et quinze heures de suite, et que ces scrupules d'artiste allaient jusqu'à lui faire recommencer dix fois et plus la page ou même le chapitre ^ Voilji ce que coûte l'aisance la plus souveraine en apparence, et nous le savions bien, depuis le sincère Horace. Mais c'est une dernière leçon qui est bonne encore à tirer de l'œuvre de ce père, de ce sachem des romantiques, lesquels la devaient dédaigner trop souvent ainsi que certains de leurs successeurs.

1. Qu'on lise, par exemple, dans les Pages choisies de Chateaubriand; par M. Rochcblave (A. Colin, p. '2-2 et suiv.) les deux textes de la fameuse nuit sur les rives du Niagara, celui de l'Essai et celui du Génie. Du reste Chateaubriand lui-même nous y invitait en ces termes : « On peut, en comparant les deux descriptions, voir ce que le goût m'a fait changer ou retrancher dans mon second travail ». C'est des retranchements surtout que l'on sera frappé et de tout ce qu'un ton juste avec ses valeurs bien graduées

— c'est-à-dire ici le pouvoir d'un mot, d'une épithète surtout, mis en sa place,

— supprime de traits tâtés et d'empâtements de couleurs.

PORTRAIT BIOGRAPHIQUE

Tableau chronologique de sa vie et de ses œuvres. —

Alphonse de Pràt de Lamartine, est né à Mâcon le 21 octobre 1790. Son père, appelé d'abord M. de Prât et qui s'adjoindra le nom patronymique de Lamartine, à la mort de son aine, avait épousé une demoiselle Alix des Roys, fille de l'intendant général des finances du duc d'Orléans. De ce mariage devaient naitre, après le futur poète, cinq filles. Major de cavalerie sous Louis XVIj blessé le 10 août en défendant son roi, emprisonnée Mâcon sous la Terreur, enfin ayant pendu l'épée au croc, le père de Lamartine était venu subsister du produit de ses vignes, dans sa petite terre de Milly, où sa jeune femme allait se consacrer à l'éducation de ses six enfants, vivre déménage et séjourner jusqu'à sa mort.

Première période : Hlilly et le collège. Dix ans de tâtonnements. L.es Méditations (1820). — La première éducation que reçut Lamartine fut donc celle de sa mère, jusqu'à onze ans. Puis l'abbé de Lamartine, son oncle, exige qu'on le mette dans une pension de Lyon : elle lui paraît un si rude séjour qu'il s'en évade, mais y est ramené, menottes aux mains, et par un gendarme. L'année suivante, à douze ans, il est conduit au collège de Belley en Bugey, chez les Pères de la foi, qui réussissent à l'apprivoiser, même à le charmer, jusqu'à la fin de ses études, qu'il termine brillamment, remportant à la fin de sa troisième année de rhétorique les onze prix de sa classe.

Sa muse alors commence à bégayer de petits vers et des im-

promptus pour ses amis de collège et les belles dames de Mâcon, dans le plus pur goût de Parny, voire de Gresset. Puis la contagion de la mélancolie à la mode amène une crise, et, à la date du 7 janvier 1810, la vigilance de sa mère jette ce cri d'alarme dans son curieux journal, le livre de raison traditionnel des familles du temps jadis : « Ses passions commencent à se développer; je crains que sa jeunesse et sa vie ne soient bien orageuses : il est agité, mélancolique, il ne sait ce qu'il désire. »

La famille délie les cordons de sa petite bourse et, après quelques séjours à Mâcon, à Lyon et à Paris, on expédie en Italie (1811-1812), pour le soustraire à ses passionnettes et aussi aux recruteurs de l'Empire, ce « grand diable de Bourgogne » à qui sa jeunesse fait du bruit. A travers l'Italie il y lit Corinne et rencontre sa première aventure — on ne peut plus banale en fait, mais qui deviendra à travers le prisme de son imagination le fameux roman de Graziella. — De' retour à Milly, tout en s'adonnant de nouveau aux petits vers, il pousse des pointes sur Paris, commence un Saùl d'après celui d'Alfleri, qu'il achèvera, qui s'est perdu et dont la lecture chez le duc d'Orléans aura un succès d'estime ; puis une Médée dont on pourra lire les cinq actes, avec deux d'une Zoraïde, et le début d'un poème épique, Clovis, duquel il attend la gloire, outre les épaves des petits vers ci-dessus indiqués, dans ses Poésies inédites *. Mais les Bourbons rentrent, et Lamartine entre dans les gardes du corps de Louis XVIII, que frappera sa prestance. Il s'ennuie en garnison à Beauvais, est ramené à Paris pour les Cent Jours, y voit passer « le tyran k, observe son inquiétude et son obésité, la pâleur et la lividité de son teint », reprend son uniforme au retour de Louis XVlll, pour donner bientôt sa démission (1815), et se pousse dans les salons, avec l'espoir d'entrer dans la diplomatie.

Entre temps, il rime et colporte ses petits vers dans le monde. En 1818, il obtient le lys d'or aux jeux floraux avec une ode sur le Rétablissement de la statue de Henri IV.

Puis le futur grand élégiaque met le pied dans sa voie et

1. Publiées par Mme Valentine de Lamartine, avec un© préface do Victor de Laprade (1 vol., Hachette).

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