‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 4)Chapitre 328 sur 344 · DEUXIÈME PÉRIODE : LA GLOIRE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PÉRIODE : LA GLOIRE

parle, au milieu de 1816, de « faire imprimer incessamment pour quelques amateurs, quatre petits livres d'Élégies, en un petit volume, des bagatelles, juvenilia ludibria... ». C'est alors, à l'automne de 1816, qu'il rencontre celle dont l'amour, joint à la mélancolie d'une mort menaçante, lui inspire le Lac, en attendant le Crucifix, celle enfin qui sera la muse des Méditations. Celles-ci commencent à éclore une à une de 1816 à 1819, et à circuler sous le manteau, entre intimes.

On parle d'aborder l'écueil de l'impression avec la Semaine Sainte à R. G. et l'/so/emeftf. Enfin le recueil paraît le 13 mars 1820, anonyme, et il en est donné une seconde édition, le 15 avril, avec le nom de l'auteur. Cette première édition contenait vingtqualre pièces, parmi lesquelles VIsolement, le Soir, le Vallon, l'Automne, le Lac, etc., en attendant que, croissant d'édition en édition, leur nombre fût porté jusqu'à quarante et une dans celle de 1849.

Denxièiue période. — La gloire. — Le mariage. — La carrière diplomatique. — « Le dernier chant dn Pèlerinage de Childe-Harold » (182o). — Un duel. — L'Académie (1829).

— « Les Harmonies » (1830). — « Le Voyage en Orient » (1835). — « Jocelyn » (1836). — « La Chute d'un ange » (1838).

— « Les Recueillements » (1839). — La journée du 25 février ■1848. — En même temps qu'il entrait dans la gloire, le poète fondait son foyer. Le 6 juin 1820 il épousait à Chambéry une jeune Anglaise, miss Maria-Anna-Elisa Birch, une de ses admiratrices. La littérature, qui avait noué cette union, où Tenthousiasmc n'était pourtant pas bilatéral, lui porta bonheur : elle fut solide et le poète trouvera dans sa femme une compagne aimante, dévouée et qui sera, aux heures de la détresse finale son infatigable collaboratrice dans ses travaux forcés. D'autre part le succès des Méditations lui donnait l'accès de la carrière ambitionnée, et dès avril 1820 il obtenait le titre d'attaché à la légation deNaples. L'horrible peine de se faire jour était finie : il était temps, le poète atteignait la trentaine.

En 1823 paraissent coup sur coup la Mort de Socrate et les Nouvelles Méditations. Il compose le Chant du sacre, concurrem ment avec l'Ode sur le sacre, de Victor Hugo, et est nommé chevalier de la Légion d'honneur en même temps que son

émule (29 avril 1825). A peu près vers la même date (commencement de 1823) que le Chant du sacre paraissait le Dernier chant du Pélennage de Childe-Harold. Puis Lamartine est nommé deuxième secrétaire d'ambassade à Florence, « rAlhènes du moyen âge >, où il passe trois ans à mener une vie d'assez gros seigneur et d'amateur d'œuvres d'art, dont un héritage récent fait les frais, insuffisamment d'ailleurs.

Une affaire d'honneur, qui tourna bien, troubla le commencement de ce séjour et contribua à en agrémenter la suite. Dans son Pèlerinage de Childe-Harold, Lamartine, au cours d'une longue apostrophe à l'Italie, où il cherchait un peu rapidement à galvaniser la morte, s'était écrié :

Je vais chercher ailleurs (pardonne ombre romaine) Des hommes, et non pas de la poussière humaine.

Un ancien député de la Calabre qui avait pris part à la révolution de Naples, en 1820, exilé pour ce fait à Florence, le colonel Gabriel Pepe, releva l'insulte dans une brochure qui appelait une réparation. Lamartine demanda qu'elle fût par les aiiiics, s'arrangea pour que la rencontre eût lieu malgré la police, cul le bras traversé d'un coup d'épée, puis fit obtenir par le ministre de France que le colonel, mis aux arrêts, fût rendu à la liberté sans être inquiété davantage. Cette correction de galant homme produisit un revirement dans l'opinion italienne, lui valut une sympathie universelle, et il écrivait : « Et tout prend une tournure complètement favorable à mes désirs de poursuivre la carrière diplomatique dans le Midi. »

Néanmoins, en 1828, il se faisait mettre en congé, désespérait de s'avancer dans la carrière, vu les intrigues et l'échec de sa candidature à un poste à Londres oùChateaubriand ne faisait pas mine de vouloir l'appeler, se disait à un ami « trop vieux pour aller ailleurs, et trop fier pour ce métier », et revenait aux lettres.

Après un échec subi en 1823, il est élu à l'Académie française (3 novembre 1829), en remplacement de M. Daru, ety prononce son discours de réception le 1" avril 1830, où on remarque, avec une allusion émue à la mort récente de sa mère, un passage d'une éloquence curieusement prophétique, si on lui applique ce qu'il dit de son héros, « un homme soulevé par le flot popu-

SES chefs-d'œuvre. — LA POLITIQUE. 731

laire... son mérite le désigne... il devient supérieur par circonstance, universel par nécessité... ».

Ecrites, pour la plupart, de 1826 à 1828, à Florence — ou à Livourne, où il allait chercher le frais l'été, — les Harmonies poétiques et religieuses parurent en juin 1830.

Après la révolution de juillet, il se fait un point d'honneur de renoncer à son titre de pair de France, à une pension de douze mille livres que lui avait faite Louis XVIII et à son grade diplomatique. Il lance, sans succès, une brochure fort intéressante intitulée la Politique rationnelle, tente en vain de se faire élire député, en 1831, simultanément à Toulon et à Bergues, esquisse vaguement Jocelyn, qui s'appelle alors le Journal cVun vicaire, puis, frétant un brick à Marseille, en juillet 1832, part pour l'Orient, qu'il devait parcourir en grand seigneur, seize mois durant, jusqu'à la fin de 1833. Il en rapportera, avec les infidélités coutumières de sa mémoire dont son imagination est surtout responsable, les « souvenirs, impressions, pensées et paysages pendant un voyage en Orient, 1832-1833, ou notes d'un voyageur » (1835), où il abuse de la prose poétique, apparaît médiocre observateur, trop souvent dénué du sentiment de la beauté grecque, et se montre, tout en marchant sur les traces de l'auteur de Vltinéraire de Paris à Jérusalem, fort éloigné de les effacer.

Entre temps, il apprenait à Beyrouth que, ses amis aidant et les électeurs de Bergues se ravisant, il était nommé député. Le voilà à la tribune, il va courir une autre piste, et avec quelle ardeur! « Je vois se réaliser ce que j'ai toujours senti, écrit-il au fidèle de Virieu, que l'éloquence était en moi plus que la poésie, qui n'est qu'une de ses formes, et qu'elle finirait par se faire jour, s'il n'était pas trop tard. » Et ses succès seront tels et de si bon aloi qu'on est parfois tenté de l'en croire, et que sa vraie carrière était celle de l'éloquence, mais nous n'avons pas à l'y suivre.

Nous revenons aux lettres pures avec Jocelyn .-Episode : Journal trouvé chez un curé de village, qui parut en 1836, dont le succès fut considérable et date lapogée de sa carrière poétique.

Cependant la carrière politique, devenait une voie triomphale, son épique roman de Vllistoire des Girondins aidant

(mars 1847). Il en faut retenir une date, celle du 25 février 1848, où, devant une petite porte de l'Hôtel de Ville, monté sur ujie chaise de paille que soutenaient ses amis, les sabres des émeutiers piquant ses mains et le forçant à lever le menton, < porté et comme nageant sur les flots mêmes de la sédition, il calma ce peuple, nous dit-il, j^^^f un hymne de paroles » parmi lesquelles éclatait la phrase historique : « Je repousserai jusqu'à la mort ce drapeau de sang; et vous devriez le répudier plus que moi : car le drapeau rouge, que vous nous rapportez, n'a jamais fait que le tour du Champ de Mars, traîné dans le sang du peuple en 91 et en 93; elle drapeau tricolore a fait le tour du monde, avec le nom de la patrie, la gloire et la liberté ! »

Troisième période. — Revers de fortune. — Dénombrement des publications alimentaires. — Sa mort (27 février 1869). — C'était l'ascension au Capitole : il y resta quatre mois et refusa d'y durer, en combattant la création d'un pouvoir exécutif à une seule tête, qui eût été probablement la sienne. Alors, en fait de roche Tarpéienne, voisine du Capitole, comme toujours, il connut l'ingratitude des partis, les fureurs sourdes de l'émeute, la mélancolie des coups d'Etat et enfin la gêne, à l'âge de la retraite.

Alors il écrit pour vivre, se débitant lui-même par tranches dans ses confidences, plus infatigable que le public {les Confidences, 1849, y compris Graziella et Raphaël; les Nouvelles Confidences 1850). Puis ce sont des romans et des nouvelles à la douzaine : le Tailleur de pierres de Saint-Point (1851), ce « Robinson intellectuel », à son dire; et le Père Dutemps (1848); et Geneviève, mémoires d'une servante (1849) ; etFiord'Aliza (1866) ; el Antotiiella (1867), sans oublier le drame de Toussaint Louverture, en cinq actes et en vers, qui fit une chute à plat, à la Porte-Saint-Martin (6 avril 1850), et sans compter la publication éphémère du Conseiller du peuple, puis du Civilisateur.

La gêne devient de la détresse : il est écrasé sous le poids d'une dette de plus de cinq miUions engloutis par la politique et par son luxe de grand seigneur, dans lequel il n'est que juste de faire entrer, pour une bonne part, ses générosités, « sa bonté royale i, comme l'appelle un de ses amis. Il se condamne alors à être, comme il dit, « galérien de la plume «, et

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sans trêve s'entassent les six volumes de ÏHistoire de la Turquie et les deux volumes de VHistoire de la Russie, avec les six volumes de VHistoire de la Restauration, etc., et pardessus le tout les intarissables Entretiens mensuels du Cours familier de littérature, où il n'est que trop prouvé qu'on peut être un poète et un orateur de génie et être fort à court d'érudition et de sens critique. Mais grâce à ces « travaux forcés de l'honneur », comme les appelle spirituellement M. Emile Deschanel il pourra écrire à un ami, à la date de 1866 : « J'ai payé plus de six millions en quatorze ans d'efforts surhumains ».

11 avait refusé deux millions que Napoléon III lui avait fait offrir sur sa cassette. Une mise en loterie de ses propriétés de Milly' et de « l'inaliénable Saint-Point» avait à peu près échoué, sauf à Màcon. Quand le surmenage fut à son comble, vint une loi du 9 mai 1867 qui lui alloua, à titre de récompense nationale, une rente viagère de vingt-cinq mille francs incessible et inaliénable. Il mourait, moins de deux ans après, le 27 février 1869, dans ce chalet de Passy dont la ville de Paris lui avait fait don, en 1860, et en face duquel s'élève aujourd'hui sa statue.

I/homme et l'auteur. — Michelet dit que les poètes sont des hommes- femmes, et certes Lamartine ne fait pas mentir cette définition, à en juger par les infinies coquetteries de son moi, devant le public et la postérité, et par la sensibilité Imaginative avec laquelle il déformera si naturellement les réalités, justifiant d'avance par sa vie et son œuvre le mot de Doudan : * La réalité est le sauvageon sur lequel on greffe l'idéal ». Il est vrai que son éducation première l'avait singulièrement préparé à être tel. Quel tiède foyer d'affections féminines dans le doux coin de Milly où il est d'abord longuement couvé par sa mère puis caressé par ses cinq sœurs !

Son éducation intellectuelle s'exerce aussi d'abord dans le même sens de tendresse à haute dose : c'est dans une Bible de Royaumont aux belles images, que sa mère lui apprend à lire. Fénelon, Vlmilation de Jésus-Christ, voilà ses premiers livres, dont l'influence s'ajoute à celle de l'onction évangélique. Joignez-y le père qui lit en famille la Jérusalem délivrée, Athalie,

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