LES MEDITATIONS
SES CHEFS-D'ŒUVRE POETIQUES
Les méditations. — Dans les Méditations Lamartine est déjà tout entier pour la forme et même pour le fond : car les hautes ambitions de poésie philosophique qui lui viendront plus tard ne brilleront ni par la nouveauté, ni par la profondeur des problèmes qu'il se posait, avec assez peu d'anxiété, et — quelques heureuses formules de philosophie plus ou moins platonicienne mises à part — ne seront guère que d'assez bonnes dissertations versifiées 1. En revanche les Méditations avaient l'extraordinaire mérite — et qui, par sa nouveauté, sa coïncidence avec l'attente universelle, alla aux nues — de condenser toute la poésie dont était saturé l'air ambiant et qu'avaient dégagée le Génie du Christianisme et René.
C'étaient, sinon des accents tout nouveaux, du moins un état d'âme général que traduisaient, en l'exaltant et le soulageant par la magie propre à la poésie, des vers comme ceux-ci de V Isolement^ :
Souvent sur la montagne, à l'ombre du vieux chêne, Au coucher du soleil, tristement je m'assieds; Je promène au hasard mes regards sur la plaine Dont le tableau changeant se déroule à mes pieds.
Ici gronde le fleuve aux vagues écumanles; Il serpente, et s'enfonce en un lointain obscur; Là le lac immobile étend ses eaux dormantes Où l'étoile du ciel se lève dans l'azur.
Au sommet de ces monts couronnés de bois sombres, Le crépuscule encor jette un dernier rayon; Et le char vaporeux de la reine des ombres Monte, et blanchit déjà les bords de l'horizon.
Cependant, s'élançant de la flèche gothique.
Un son religieux se répand dans les airs :
Le voyageur s'arrête, et la cloche rustique
Aux derniers bruits du jour môle de saints concerts.
1. Cf. M. Guyau : L'Art au point de vue sociolof)irjue, p. 169-176 (Félix Alcan). — M. L. Mabilleau : Le Chêne, l'Immortalité (Hachette), préface.
2. Sur l'analogie de l'inspiration entre l'Jsolement et le sonnet de l'Idée do du Bellay, avec Pétrarque pour commun modèle, ci', ci-dessus, p. 129.
Mais à ces doux tableaux mon âme indifférente N'éprouve devant eux ni charme ni transport; Je contemple la terre ainsi qu'une ombre errante : Le soleil des vivants n'échauffe plus les morts.
De colline en colline en vain portant ma vue, Du sud à l"aquilon, de l'aurore au couchant, Je parcours tous les points de l'immense étendue Et je dis : « Nulle part le bonheur ne m'attend. •
Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumières, Vains objets dont pour moi le charme est envolé? Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères, Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé!
ou ceux-ci encore du Lac, qui restera son chef-d'œuvre, et que la Nouvelle Héloïse de Jean-Jacques garde l'insigne honneur d'avoir provoqué, concurremment avec Elvire, comme nous l'avons montré plus haut ' :
Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages, Dans la nuit éternelle emportés sans retour, Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges Jeter l'ancre un seul jour?
0 lac! l'année à peine a fini sa carrière. Et près des flots chéris qu'elle devait revoir, Regarde ! Je viens seul m'asseoir sur cette pierre Où tu la vis s'asseoir!
Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes; Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés; Ainsi le vent jetait l'écume de tes ondes Sur ses pieds adorés.
Un soir, t'en souvient-il? nous voguions en silence; On n'entendait au loin, sur l'onde et sous les cieux, Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence Tes flots harmonieux.
Tout à coup des accents inconnus à la terre Du rivage charmé frappèrent les échos ; Le flot fut attentif, et la voix qui m"est chère Laissa tomber ces mots :
« 0 temps, suspends ton vol ! et vous, heures propices,
Suspendez votre cours; Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours!