‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 4)Chapitre 334 sur 344 · JOCELYN · texte numérisé non relu

JOCELYN

Quant à l'intérêt foncier de ceUe épopéeidyllique, il est grand quoique intermittent : d'ailleurs le poète n'avait pas ici seulement pour modèle Paul et Virginie, comme il l'avoue : il serait aisé d'y faire toucher du doigt l'influence d'Atala (funérailles de Laurence), de Manon Lescaut, eiU milieu, ;et du Comminges de M""^ de Tencin à la fin, et surtout de celui de Baculard d'Arnaud « le lacrymatoire », lequel fit en effet verser tant de larmes au milieu du dernier siècle.

La Chute d'un ange est un poème fort prolixe et artificiel qui reste fort au-dessous d'Éloa, son modèle, et qui a soulevé plus de discussions qu'il ne mérite. Mais ou y découperait un assez ieau livret d'opéra, dans le goût de Sigurd, et il y faut signaler des tableaux frais de l'aimable simplicité du monde naissant, le chœur des cèdres du Liban d'où jaillit ce beau vers :

C'est la cendre des morts qui créa la patrie;

et surtout celte Huitième vision où la philosophie poétique de Lamartine a son plein essor.

Les Recueillements sont un écho affaibli des premières Méditations; mais çà et là détonne certaine note qui nous annonce que le poète va être désormais en proie à la prose et surtout à la politique. On peut estimer que celle-ci nous a privés de beaucoup de chefs-d'œuvre poétiques, en lisant les deux qu'elle a inspirés : A Némésis, d'une si noble et si mâle éloquence, et cette superbe Marseillaise de la paix où les strophes ont une si vaste envergure et un si noble élan dans leur vol de chimères :

Roule libre et superbe entre les larges rives, Rhin, Nil de l'Occident, coupe des Nations! Et des peuples assis qui boivent tes deux rives Emporte les défis et les ambitions!

Il ne tachera plus le cristal de ton onde. Le sang rouge du Franc, le sang bleu du Germain; Ils ne crouleront plus sous le caisson qui gronde, Ces ponts qu'un peuple à l'autre étend comme une main! Les bombes et l'obus, arc-en-ciel des batailles, Ne viendront plus s'éteindre en sifflant sur tes bords; L'enfant ne verra plus, du haut de tes murailles. Flotter ces poitrails blonds qui perdent leurs entrailles. Ni sortir des flots ces bras morts!...

Ce ne sont plus des mers, des degrés, des rivières, Qui bornent l'héritage entre l'humanilé : Les bornes des esprits sont leurs seules frontières; Le monde en s'éclairant s'élève à l'unité. Ma patrie est partout où rayonne la France, Où son génie éclate aux regards éblouis! Chacun est du climat de son intelligence : Je suis concitoyen de toute âme qui pense : La vérité c'est mon pays....

Allons-y i, mais sans perdre un frère dans la marche, Sans vendre à l'oppresseur un peuple gémissant, Sans montrer au retour aux yeux du patriarche, Au lieu d'un fils qu'il aime, une robe de sang! Rapportons-en le blé, l'or, la laine et la soie. Avec la liberté, fruit qui germe en tout lieu; Et tissons de repos, d'alliance et de joie L'étendard sympathique où le monde déploie L'unité, ce blason de Dieu !

Roule libre, et grossis tes ondes printanières Pour écumer d'ivresse autour de tes roseaux; Et que les sept couleurs qui teignent nos bannières, Arc-en-ciel de la paix, serpentent dans tes eaux?

Enfin citons la Vigne et la Maison, le dernier en date (1857) des chefs-d'œuvre poétiques de Lamartine, où le poète vieilli entame un dialogue avec son âme, laquelle le ramène à la vigne et à la maison c où la vie était neuve », et l'invite à « remuer la cendre des jours morts » : et c'est comme un délicieux finale qui ramène les motifs principaux des méditations et des harmonies passées :

Quel fardeau te pèse, ô mon âme !

Sur ce vieux lit des jours par l'ennui retourné. Comme un fruit de douleurs qui pèse aux flancs de femme, Impatient de naître et pleurant d'être né. La nuit tombe, ô mon âme! un peu de veille encore! Ce coucher d'un soleil est d'un autre l'aurore....

Efface ce séjour, ô Dieu ! de ma paupière.

Ou rends-le-moi semblable à celui d'autrefois.

Quand la maison vibrait comme un grand cœur de pierre

De tous ces cœurs joyeux qui battaient sous ses toits!

1. X l'Orient délaissé, aux limotu du Nil. pour coloniser et trafiquer.

A l'heure où la rosée au soleil s'évapore Tous ces volets fermés s'ouvraient à la chaleur, Pour y laisser entrer, avec la tiède aurore, Les nocturnes parfums de nos vignes en fleur.

On eût dit que ces murs respiraient comme un être

Des pampres réjouis la jeune exhalaison;

La vie apparaissait rose, à chaque fenêtre.

Sous les beaux traits d'enfants nichés dans la maison.

Conclusion. — Après tant d'adorations trop dithyrambiques suivies d"un injuste délaissement, Lamartine revient en faveur.

On s'accorde à reconnaître que la génération précédente a été ingrate pour lui; que, s'il ne sut pas assez varier ses accents ni ciseler sa forme, s'il a trop souvent improvisé ses vers, et s'il s'est trop miré en lui-même, du moins il eut de hautes pensées, une facilité harmonieuse et éloquente, qui est de génie ; qu'il fut un grand idéaliste, qu'il a régné longtemps dans l'âme « des adolescents sérieux et des femmes distinguées », comme dit M. Faguet, qu'il y a encore sa place marquée, dans le bon coin, et qu'il est le premier qui ait non seulement monté d'un ton le petit luth des Berlin, des Parny, des Léonard et des Millevoye, des Fontanes et des ChênedoUé, ces deux « clairs de lune de Chateaubriand », mais qui ait appris à la lyre romantique à tenir l'accord. « Ilest descendu un matin on ne sait d'où », disait Sainte-Beuve : on le devine pourtant; et c'est de Racine qu'il descend par Jean-Jacques, Bernardin et Chateaubriand, sans cesser de mériter qu'on répète pour lui, en présence de ses plus brillants rivaux — y compris Victor Hugo dont nous allons parler, — ce mot de Voltaire : «t Les novateurs ont le premier rang, à juste titre, dans la mémoire des hommes ».

PORTRAIT BIOGRAPHIQUE

Tablean chronologique de sa vie et de ses œuvres. —

A Besançon, le 2G février 1802, Victor Hugo, troisième fils de Joseph - Léopold - Sigisbert Hugo, Lorrain d'origine, chef de bataillon de la 20« demi-brigade, plus tard général-comle de l'Empire, et de Sophie-Françoise Trébuchet, sa femme, Nantaise d'origine,

Naquit d'un sang lorrain et breton à la fois.

Etant encore à la mamelle il est emmené quelque temps, avec tous les siens, à la suite du père, à l'ile d'Elbe et en Corse. Puis ce sont deux nouveaux voyages, l'un en Italie, vers la lin de 1807, et surtout un autre en Espagne (1811-1812), qui laissera des traces vivaces dans la mémoire de l'enfant, témoin ce nom d'une halte de la route, Ernani. Après un séjour au collège des Nobles à Madrid, l'enfant, ramené à Paris, y a d'abord pour précepteur un abbé de la Rivière, puis un proscrit, un compagnon d'armes de son père, le général républicain Lahorie, qui, ayant trempé dans la conspiration de Moreau, sera fusillé. On le met ensuite, avec son frère Eugène, à l'institution Cordier-Decotte, où il couvre ses cahiers d'essais poétiques, parmi lesquels une ébauche d'épopée chevaleresque, vagissements de sa muse qu'il intitulera plus tard : i Les bêtises que je faisais avant ma naissance s.

Il nait à Ja poésie en envoyant, en 1817, une pièce au concours de l'Académie française sur ce sujet : « Le bonheur que

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