SA MORALE
tion et de tromperie que nous avons exposés ci-dessus? Où est la morale de Commynes, si « malicieux », pour lui appliquer une de ses épithètes favorites ? Comment le même homme qui fait la leçon aux rois, sur le ton de Bossuet, en leur inspirant la peur des « peines de l'enfer si horribles », et qui, transformant cette terreur sacrée en un moyen pratique de gouvernement, conclut que « tous les maulx viennent de faulte de foy » accorde-t-il ses maximes avec les hautes et basses œuvres du maître dont il fut l'âme damnée? Quand il écrit : « J'ay veu beaucoup de tromperies en ce monde, et de beaucoup de serviteurs envers leurs maistres », quand il recommande aux princes, s'ils veulent avoir leur part de paradis, de « ne faire mourir nul à tort, ne oster aux ungz pour enrichir les autres (qui est le plus cruel mestier qu"ilz facent) », est-il cynique ou faitil un retour secret sur lui-même, et songe-t-il à la trahison qui commença sa fortune, au sang de Saint-Pol qui a rejailli sur lui, aux dépouilles sanglantes de Nemours qu'il a partagées, et à la principauté de Talmont et à la seigneurie d'Argenton dont son maitre avait dépossédé pour lui les héritiers légitimes? On en peut douter et toute cette morale est assez trouble et, même au fond, repoussante.
En effet, si l'on y regarde de près, on voit que le succès amnistie tout, à ses yeux, dans ce monde et dans l'autre. 11 dit que » Dieu paye comptant » : si l'on survit à son succès, c'est donc qu'il est légitime, et voilà la Providence comphce de belles besognes ! S'il met en parallèle, avec une sombre et subtile curiosité, les tortures de Louis XI mourant et celles de ses victimes, s'il détaille avec une âpre pitié son t purgatoire,... ses passions > dans Plessis-lès-Tours, c'est à l'appui de son dire et pour nous montrer que la balance est faite, ou peu s'en faut. Au fond n'estime-t-il pas que « ceulx qui gaignent en ont tous jours rhonneur » en ce monde, et le pardon dans l'autre?
Pourtant on peut croire que parfois, malgré la sécheresse de son cœur, et malgré rinsuffisance évidente de son sens moral, il a entendu vaguement le cri sourd de sa conscience. De là les accents mélancoliques, pessimistes même, qui éclatent en maint endroit de ses Mémoires. De là cet honneur incessamment rendu à l'intervention de la Providence dans l'histoire, comme
s'il eût voulu ainsi pratiquer à guigner Dieu lui-même; de là enfin cette conclusion conforme au rien de trop qui était le dernier mot de la sagesse antique, et qui lui échappe devant « le purgatoire » du Tibère bourgeois de Plessis-lès-Tours : « Ne luy eust-il point myeulx vallu et à tous autres prmces, et hommes de moyen estât, qui ont vescu soubz ces grans, et vivront soubz ceulx qui régnent, eslire le moyen chemin en ces choses? C'est assavoir moins se soucier et moins se travailler, et entreprendre moins de choses; plus craindre à offenscerDieu, et à persécuter le peuple et leurs voisins, par tant de voyes cruelles que assez ay declairees par cy devant, et prendre des aises et plaisirs honnestes? » Amen! « affin que ceulx qui viendront après luy soient ung peu plus piteux au peuple », tout en faisant œuvre aussi utile à la patrie.
L'ÉCRIVAIN
Arrière-pensée littéraire de Cominyiics en écrivant ses mémoires. — En rédigeant ses Mémoires, Commynes songe qu'il les adresse à un homme informé des faits, et il ne se croit tenu qu'à les bien expliquer, dût-il pour cela en interrompre le récit pendant des chapitres entiers : mais il estime qu'il ne doit pas plus s'asservir à la composition stricte qu'à la chronologie minutieuse de l'histoire. « Je ne vous garde point, écrit-il à Angelo Cato, l'ordre d'escripre que font les histoires, ny nomme les années, ny proprement le temps que les choses sont advenues, ny ne vous allègue riens des choses passées pour exemple (car vous en savez assez, et seroit parler latin devant les cordeliers). » Et c'est justement en pensant à ce latin qu'il déclarait au même ami : « Je vous envoyé ce dont promptement m'est souvenu, espérant que vous le demandez pour le mettre en quelque œuvre que vous avez intention de faire en langue latine, dont vous estes bien usité, par laquelle œuvre se pourra congnoistre la grandeur du prince dont vous parleray, et aussi de vostre entendement. » N'a-t-il donc voulu fournu* qu'un thème à sou