‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 4)Chapitre 79 sur 344 · L ECRIVAIN : SON STYLE · texte numérisé non relu

L ECRIVAIN : SON STYLE

savant ami, en empruntant le secours de cette noble langue qu'il ignorait et qui lui paraissait seule digne de répandre et de faire durer son livre, et s'est-il cru dispensé par là de faire œuvre de style?

Son stj'Ie; embarras de lasyntave; équivoque des termes. — Le fait est que sa syntaxe parait négligée. Elle est obscurcie par une foule d'anacoluthes et de syllepses, et par là, la gravité ordinaire du ton aidant, rappelle celle de Thucydide. La marche de ses périodes est souvent comme alourdie par le poids et le nombre de ses réflexions incidentes. Citons-en un exemple entre mille : « Et pour ceste espérance qu'il avoit au dit hermite, fut advisé, par certain théologien et aultres : que on lui declareroit que en son faict n'avoit plus d'espérance que a la miséricorde de Dieu et que à ces parolles se trouveroit présent son médecin, maislre Jacques, en qui il avoit toute espérance et a qui chascun moys donnoit dix mil escuz, espérant qu'il luy allongeast la vie, afin que de tous pointz pensast en sa conscience et qu'il laissast toutes aultres pensées : ce qu'il feroit * » : ou encore cet autre, à propos de l'utilité de l'histoire pour les princes : « II n'est pas dict que tous en ayent usé {de fraudes, etc..) ; mais l'exemple d'ung est assez pour en faire saiges plusieurs et leur donner vouloir de se garder : et est, ce me semble, — à ce que j'ay veu plusieurs fois, par expérience de ce monde, où j'ay esté autour des princes l'espace de dix-huict ans ou plus, ayant clere congnoissance des plus grans e* secrettes matières qui se sont traictées en ce royaulme de France et seigneuries voisines, — l'ung des grans moyens de rendre un homme saige, d'avoir leu les hystoires anciennes, et apprendre à se conduire et garder, et entreprendre saigement par icelles et par les exemples de nos prédécesseurs. > Combien il est ici inférieur à Georges Chastellain lui-même, qui, en dépit de ses pédanteries de verbocination latiale, ordonne si clairement la massive architecture de ses périodes toutes latines 2!

Il n'est pas jusqu'aux mots eux-mêmes qui ne soient çà et là

1. On trouvera d'autres exemples caractéristiques des négligences et des vices de sa syntaxe, p. 356, 360, 361, 389, 392, 396, 398, 399, 405, 406, 411, 412, des Extraits des chroniqwurs français (Hachette, op. cit.).

2. Cf. par exemple p. 460 sqq. des Extraits des chroniqueurs (Hachette, op. cit.), et notamment la période qui commence par: « Mes quand je regarde... »•

altérés par l'intensité ou la subtilité de la pensée. S"il dit de Louis XI que Dieu l'avait créé « plus vertueux en toutes choses que les princes qui regnoient avec luy, et de son temps », entendez que la vertu du prince signifie ici force morale et intellectuelle. Où il écrit habileté et sagesse, il faut lire trop souvent tromperie et duplicité; et un de ses critiques, lui appliquant cette même sagacité avec laquelle il avait déchiffré Retz — un des pluséminents successeurs de Commynes, — a pu faire rem arquer que chez lui les mots honneur, succès, profit, ont, à l'ordinaire, une synonymie fâcheuse '. Aussi ne peut-on bien entendre les jugements de Commynes qu'après une transposition honnête de ses termes.

Souci de la composition chez Coinniyne!^. — Mais, ces réserves faites, et elles sont graves, on ne peut nier qu'il n'ait eu un souci de la composition tout nouveau chez nos chroniqueurs, Chastellain excepté. Il en témoigne dans maints passages avec une naïveté aimable — et qui est rare chez lui, en toute autre matière — , dans ceux-ci par exemple : « Or cecy n'est pas de nostre matière principalle.... Discours aulcunement hors du propos principal.... J'ay esté un peu long à parler de ces ambassadeurs.... Or j'ay longtemps tenu ce propos {le caractère de Louis XI), mais il est tel que n'en sors pas bien quand je veulx.... »

L'invention dans l'expression chez Coniniynes, et son ironie. — Il serait surtout injuste de ne pas signaler chez lui une certaine invention dans les expressions. 11 en a créé quelques-unes par cette intensité même de la pensée qui ailleurs obscurcit sa période. 11 dira de Louis XI qu'il était mieux fait pour c seigneurir un monde qu'un royaume », et qu'en « allant par pays », déjà mourant, « son grand cueur le portoit » ; du Téméraire, que « la gloire luy monta au cueur », ou que « déjà le conduisoit son malheur ».

Mais la source la plus ordinaire de son originalité dans l'expression est dans ces saillies de son ironie qui vont jusqu'à Yhumour, sans craindre même la trivialité à l'occasion, par exemple quand il persifle « ces gens de robbes longues », qui

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