‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 4)Chapitre 89 sur 344 · SA DEUXIEME MANIERE · texte numérisé non relu

SA DEUXIEME MANIERE

toire générale de l'esprit classique en France, et se répétera avec M. Gandar, leur judicieux critique : « J'ai entrepris leur étude avec je ne sais quel sentiment d'involontaire compassion; je l'ai continuée avec respect, quelquefois avec amour. »

Sa deuxième manière : le poète de conr; l'imitation des petits lyriques. — Mais si les pièces de sa première manière n'offrent guère de matière aux faiseurs d'anthologies, il n'en est pas de même de celles de la seconde. Que de vers gracieux et émus dans toutes ses poésies erotiques, dans toutes ses odes et odelettes dites à l'horatienne, malgré quelques saillies d'une licence tout antique ! Avec quel bonheur n'a-t-il pas dérobé leurs grâces épicuriennes à Anacréon, à Horace et à Tibulle ! Quelles délicieuses variations sur le thème éternel du temps qui passe et de la jeunesse qu'il faut cueillir en hâte, dans l'ode fameuse à Cassandre, aux images si riches et si souples :

Mignonne, allons voir si la rose....

dans le sonnet pour Hélène, d'une mélancolie si flère et si pénétrante :

Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle...

et dans cet autre sonnet à Marie, moins connu, avec le refrain si galamment amené :

Le temps s'en va, le temps s'en va. Madame...

Veut-on mesurer combien la passion sait allier déjà chez lui cet air galant à la fois et fatal^ que nous croyons tout moderne, on comparera le madrigal à Hélène :

S'il faut aimer. Madame, et de jour et de nuit...

avec les Stances à Ninon de Musset. N'en semblent-elles pas directement inspirées?

Dans ses Églogues même — tant raillées, où l'allégorie est si froide, la convention si choquante lorsqu'on lève les masques et que Carlin montre Charles IX et Catin Catherine, — on pourrait relever, outre ses heureux emprunts à tous les poètes buco-

ligues, depuis Théocrite jusqu'à MaroUe et à Sannazar, cent traits de naturel et de pittoresque qu'il ne doit qu'à lui-même et à l'observation directe de la nature. De pareils traits abondent encore dans ses Elégies, et notamment dans celle qui est intitulée Contre les bûcherons de la forest de Gastine, ou encore dans ses odelettes au cristal courant de la fontaine Bellerie, etc.

Sa troisième manière : Originalité et éloquence. — Mais OÙ cette originalité éclate, c'est dans sa troisième manière : les deux Discours des misères de ce temps, YElégie sur le tumidte d'Amboise, la Remonstrance au peuple de France, la Responce de Pierre de Ronsard aux injures et calomnies, etc., nous révèlent un satirique tout débordant d'une verve généreuse et d'une éloquence qui est parfois admirable.

Il sait faire la leçon au.x rois avec une dignité qui n'a rien de guindé dans son Institution pour f adolescence du roi Charles IX. La mélancolie de la vieillesse, l'aigreur des censures, les froideurs des maîtres et de son public ordinaire, donnent à ses derniers vers une gravité et une tristesse émouvantes, dont on jugera par le dialogue entre les Muses deslogées et Ronsard. Enfin, si l'on veut sentir combien sa poésie, semblable au vin généreux dont parle son maître Horace, gagnait en vieillissant, on lira le discours de l'équité des vieux Gaulois. On sera tout étonné d'y voir — à travers la bizarrerie de l'invention et de la composition, les outrances de termes et d'images — éclater les accents de la passion la plus pathétique dans la supplique de la femme infidèle, ceux de la plus haute éloquence dans la harangue finale du Gaulois.

Conclusion sur Ronsard. — Ainsi les mérites et les défauts de Ronsard nous apparaissent sous un triple aspect.

Dans sa première manière, la noblesse de son esprit, soutenue par celle de son caractère et par l'étude des anciens, le fit aspirer ardemment à une haute poésie, inconnue à ses prédécesseurs, et lui prescrivit d'affecter la nourriture des hautes cymes, suivant une de ses expressions. Aussi, malgré le faste pédantcsque de ses efforts impuissants, il garde le mérite incontestable d'avoir frayé la voie à ses plus grands successeurs, depuis Malherbe et Corneille jusqu'à André Chénier et Victor Hugo.

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