‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 4)Chapitre 97 sur 344 · GENÈSE ET PREMIÈRE ÉDITION DES ESSAIS · texte numérisé non relu

GENÈSE ET PREMIÈRE ÉDITION DES ESSAIS

soustraire ce seul coing à la communauté et conjugale, et filiale, et civile; car, partout ailleurs, il n'a qu'une auctorité verbale, en essence, et confuse. » (L. III, c. m.)

Ne voulant donc que * passe en repos et à part » le peu qui lui restait d'existence, il pensait « ne pouvoir faire plus grande faveur à son esprit que le laisser en pleine oisifveté s'arrester et rasseoir en soi ». Mais il en advint « tout au rebours; et, faisant le cheval eschappé », il se donna si folle carrière que, pour réprimer ses saillies, et « lui en faire honte », il crut devoir € mettre en roole (enregistrer) » ses chimères. On lui conseillait d'écrire l'histoire de son temps. Mais outre qu'il craignait de toucher ainsi à des jeux ardents, il avait « le style trop privé » pour une narration t équable et suivie ». Ne sachant pas « faire des effects », il se résigna donc à tenter « des essais », et se proposa « lui-mesme à lui pour argument et subject d'estude ». Dans un âge où tant de docteurs dogmatisaient, et prétendaient à l'entière possession de la vérité, ce titre seul, par sa modestie, eut la vertu d'un exemple, et fut une nouveauté qui méritait l'attention. Mais Montaigne n'y mettait aucune ostentation, aucun désir d'applaudissement : e Je ne dresse point ici une statue à planter au quarrefour d'une ville, ou dans une esglise ou place publique ». Tout au plus visait-il à l'amusement « d'un voisin, d'un parent, d'un amy, qui aura plaisir à le raccoincter et repractiquer en ceste image ». La gloire elle-même, pour un homme de son humeur, ne serait-elle pas achetée trop cher c si elle lui coustoit trois bons accès de colique »? Loin de sourire aux caprices de son imagination, et de sentir les chatouillements de l'amour-propre, il a d'ailleurs « le goust si tendre et si difficile, surtout à son endroict », qu'il n'est jamais parti de lui chose qui le contentât : * Chasque fois qu'il retaste ses ouvrages, il s"en despite. » Tout lui en parait rude et grossier : € il y a faulte de gentillesse et de beauté ». Ajoutons que, s'il eût voulu traiter € une matière de durée », il ne l'eût pas commise à une langue si variable, et € qui escoule tous les jours de nos mains ». Donc, il n'est point « faiseur de livres ». C'est par passe-temps et pour tromper « le chagrin de la solitude » qu'il se mêle d'écrire.

Jusqu'alors il n'avait encore publié qu'une traduction, un

Ib4 MONTAIGNE.

accoustrement à la françoise de la Theologia naturalis de Raymond Sebond, théologien espagnol du xv^ siècle, taillé sur le commandement du meilleur père qui feut oncques ; et une édition de La Boétie. pour satisfaire au culte d'une chère mémoire. Or ce fut probablement aux environs de la Saint-Barthélémy que ce penseur de bonne foi, humain par sentiment, tolérant par raison, libre de tout parti, de tout intérêt, de toute passion, se mit à composer, au jour le jour, à bâtons rompus, cette œuvre « consubstantielle à son auteur, et membre de sa vie ». Il se trouva pourtant qu'au bout de quelques années ces confidences intimes d'une raison, d'une âme et d'une conscience formèrent, comme par aventure, un ensemble de pages qui virent le jour, à Bordeaux, en 1580. (Les Essais de messire Michel, seigneur de Montaigne. Livres premier et second; Bourdeaus; par S. Mellanges, 1580, deux parties, petit in-8'^.) Dans cette édition de début, qui n'avait que deux livres, le texte est plus suivi que dans les autres. 11 ne contenait que des raisonnements clairs et précis, sans notes, et accompagnés de rares citations. On y sent mieux que plus tard le gentilhomme amateur dont la plume court, et le premier jet d'une fantaisie qui, depuis, se compliquera jusqu'au plus subtil raffinement.

Montaigne voyageur, io80. L'école bui<$sonuière. — Cette année même, pour fuir le bruit importun de sa renommée naissante, Montaigne fut pris d'un désir subit de voyages et d'aventures. Il avait quarante-sept ans, et, depuis longtemps déjà, souffrait de douleurs néphrétiques. La raison de santé et l'espoir de soulager son mal, soit par la distraction de la nouveauté, soit par l'usage de quelques eaux minérales, servirent de prétexte à ce brusque départ. Mais on peut supposer que la curiosité du moraliste n'y fut pas indifTérente ; car, sans sacrifier son repos à ce goût du changement, Montaigne n'était point de ces esprits routiniers qui n'estiment rien en dehors d'eux et de ce qui les entoure. Son journal de voyage — découvert en 1770 par l'abbé Prunis au château de Montaigne, que possédait alors le comte de Ségur de la Roquette, descendant, à la sixième génération, de la fille qui survécut à l'auteur des Essais, publié en 1774, et qui avait été dicté pour le premier tiers à un secrétaire, rédigé pour le reste, avec force

SES VOYAGES : MONTAIGNE A ROME. lo5

mixture d'un mauvais italien, par Montaigne lui-même — nous le montre en effet très soucieux de se conformer aux coutumes des différents pays, supérieur à toute prévention, s'offrant directement à l'impression immédiate des choses, habile à faire causer son monde pour savoir la vérité, et toujours allègre, malgré sa gravelle, qu'il amusait par des diversions souriantes. Traité en personnage de haute condition (car son train était fort honnête), il se complaît à jouer le grand seigneur, mais afin d'entrer en relation avec les étrangers les plus considérables qu'il interrogeait sur les sciences, les lettres, les institutions et les mœurs. Il ne négligeait pas non plus les petites gens, et, toujours en éveil, ne se lassait pas de regarder ou d'entendre/Loin de s'asservir à un itinéraire tracé d'avance, il revenait volontiers sur ses pas, mais par des voies différentes, et, ne suivant que son caprice, « haïssait le voisinage d'un lieu où il se deust reposer » ; car il n'est jamais impatient d'en finir. En d'autres termes, il fait volontiers l'école buissonnière, et se promène comme il écrit, à son aise, sans projet arrêté, par les sentiers, ou avec les détours qui lui agréent. Chemin faisant, il observe et retient tout, depuis les beautés de l'art ou de la nature jusqu'aux menus détails de la vie publique ou privée, jusqu'à la manière de tourner la broche. Mais le philosophe se divertit surtout de cette rapide succession d'usages, de lois et de croyances qui, d'une frontière à l'autre, se réfutent et se contredisent; car il y cherche des témoignages et des arguments pour sa doctrine qui est la défiance de toute doctrine.

Rome. Montaigne et Bossuet. Le citoyen romain. Le tribunal de rindex et les « Essais ». — La Suisse et l'Allemagne ne firent que le mettre en appétit. Comme voyageur, il est tout le contraire de Chateaubriand, Vhomme ennuyé qui se fuit luimême, dévore l'espace, et ne voyage qu'en artiste, pour occuper ou remplir son imagination, cherchant des motifs de tableaux dont il pût se faire gloire, et de qui Joseph, son domestique, disait : « Dès qu'il est arrivé dans un lieu, il n'a rien de plus pressé que d'en repartir ». Montaigne, lui, visait surtout aux pays peu fréquentés alors. « Rome, il la désiroit d'autant moins voir qu'elle estoit cogneue d'un chacun; il n'y avoit laquais qui ne leur peut dire nouvelle de Florence et de Fer-

rare. » Il songeait à pousser en Pologne, en Valachie, en Grèce. Mais, cédant au désir de ses amis, il tourna bride vers l'Italie. Nous ne le suivrons pas de station en station, à Venise où « il rendit deux grosses pierres, après souper », à Bologne « où les verres lui paraissent trop petits », à Florence où € les vins ont une doulceur lasche ». Arrêtons-nous seulement à Rome où il arriva le dernier jour de novembre, et fut très contrarié de rencontrer des Français qui le saluaient en sa langue. Sauf cet inconvénient, il s'y trouve comme chez lui : car il la connaît de longue date : c'est presque sa première patrie. Aussi n'a-t-il plus besoin de guide : bientôt il sera même de force à en remontrer aux plus doctes. Il y resta plus de cinq mois; et, tout imprégné des souvenirs antiques, un esprit tel que le sien se mit dès l'abord à l'unisson du spectacle qui les évoquait sous ses yeux. Dès lors ce n'est plus seulement son humeur qui s'égaie et se joue, mais le profond sentiment de l'histoire qui se déclare et se prononce. La Ville éternelle l'élève au-dessus de lui-même, et lui inspire une éloquence dont la majesté ne déparerait pas le texte de Y Histoire universelle de Bossuet. On en jugera par ces notes que n'a pu refroidir la main de son secrétaire : « 11 disoit qu'on ne voyoit rien de Rome que le ciel sous lequel elle avoit esté assise, et le plant de son giste; que cette science qu'il en avoit estoit abstraite et contemplatifve. Cens qui disoient qu'on y voyoit au moins les ruynes de Rome en disoient trop; car les ruynes d'une si espouvantable machine rapporteroient plus d'honneur et de révérence à sa mémoire : ce nestoit rien que son sépulcre. Le monde, ennemy de sa longue domination, avoit premièrement brisé et fracassé toutes les pièces de ce corps admirable; et, parce qu'encore tout mort, ranversé et desfiguré, il lui faisoit horreur, il en avoit enseveli la ruyne mesme. Ces petites montres de sa ruine qui paroissent encores au-dessus de la bière, c'estoit la Fortune qui les avoit conservées pour le témoignage de cette grandeur infinie que tant de siècles, tant de feux, la conjuration du monde réitérée tant de fois à sa ruyne n'avoient pu universelement esteindre. Mais estoit vraisemblable que ces membres desvisagez qui en restoient c'estoient les moins dignes, et que la furie des ennemis de ceste gloire immortelle les avoit portés,

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