MONTAIGNE DEVANT LA POLITIQUE ET LA PESTE
premièrement, à ruyiier ce qu'il y avoit de plus beau et de plus digne : les bastiments de ceste Rome bastarde qu'on alait asteure (à cette heure) atachant à ces masures, quoiqu'ils eussent de quoi ravir en admiration nos siècles présents, lui faisoient resouvenir proprement des nids que les moineaux et les corneilles vont suspendant en France aus voustes et parois des esglises que les Huguenots viennent d'y desmolir. Encoi*e craignoit-il, à voir l'espace qu'occupe ce tombeau, qu'on ne le reconnust pas tout, et que la sépulture ne fust elle-mesme pour la plupart ensevelie. »
Quel auguste langage! quelle grandiose impression nous laisse l'idée de ce vaste cimetière au-dessus duquel surnagent à peine quelques débris ! C'est là tout ensemble du Sénèque, du Lucain et de l'Horace, celui des grandes Odes, s'entend. Le lettré qui parlait si dignement de l'antiquité méritait bien ce titre de Citoyen romain que la Curie lui décerna, sans rire, « au nom du Sénat et du Peuple », et dont il disait : « C'est un titre vain : tant y a pourtant que j'ai reçu beaucoup de plaisir de l'avoir obtenu ». Aussi ne sourirons-nous pas du tribut que paye à la gloriole humaine ce contempteur de ses illusions.
On lui devait bien aussi réparation des ombrageuses défiances qui, dès son arrivée, avaient fait confisquer comme contrebande son volume des Essais, pour le soumettre au tribunal de Vlndex. Censuré par un frater ignorant, le livre lui fut restitué par le Maître du sacré Palais, qui, avec une habile courtoisie, « le pria de n'avoir aucun égard » à un jugement « où il y avoit plusieurs sottises ». Il « remit à sa franchise et conscience » le soin « de r'habiller ce qu'il verroit estre de mauvais goust », et se dit assuré qu'il continuerait « d'aider à l'Église par son éloquence ».
Le maire 4e Bordeaux. Sa politique. Ai guelfe ni gibelin. La peste. Montaigne n'est pas un héros. — H avait quitté Rome, en passant par Ancône, Fano, Urbino, et s'était arrêté, au commencement de mai 1581, à Bagno délia Villa, pour y prendre les eaux, lorsque, le jeudi 7 septembre, une lettre lui annonça que « Messieurs de Bordeaux » l'avaient élu maire de cette ville, le l^'" août précédent. Cette nouvelle lui fit hâter son départ. De Lucques , il revint à Rome, et y reçut l'appel des jurats qui lui notifiaient le résultat des suffrages et la majorité
qui était en sa faveur, nonobstant certaines contestations. Il s'excusa d'abord; mais à de pressantes instances s'ajouta le commandement du Roi (lettre du 25 novembre 1581), et il finit par accepter une charge « d'autant plus belle, dit-il, qu'elle n'a ni loyer, ni gain aultre que l'honneur de son exécution ». Il l'exerça de juillet 1582 à juillet 1586; car. deux ans après sa première investiture, ses compatriotes lui confièrent encore le même mandat.
C'était malgré lui que, près de la cinquantaine, il rentrait dans la vie publique, sous la menace des discordes civiles et religieuses qui, assoupies en apparence, allaient se réveiller plus terribles que jamais avec la Ligue. En abordant ces fonctions, les plus importantes de sa province, il eut bien soin de prévenir « Messieurs de Bordeaux » qu'il ne fallait pas s'attendre à plus que ne comportait sa nature. « Je me deschiffrai, dit-il, fidèlement et consciencieusement tout tel que je me sens estre, sans mémoire, sans vigilance, sans expérience et sans vigueur, sans haine aussi, sans ambition, sans avarice et sans violence. » Étant d'avis < qu'il se faut prester à autrui, et ne se donner qu'à soi-mesme », il se réserva la liberté « de juger les choses à sa guise », avec impartialité, t sans se forcener », c'est-à-dire de faire à chacun sa part loyale, « mesme à l'adversaire, s'il méritoit l'éloge », en un mot de ménager tous les intérêts, et de concilier les esprits. Entre deux partis extrêmes et toujours prêts à se déchirer, il fut plus soucieux de prévenir les explosions que de se donner le mérite de les réprimer : e Affectionné au repos de son pays, ennemi des remuements et des nouvelletés de son temps, il eust bien plus tôt employé sa suffisance à les esteindre qu'à leur fournir de quoy les esmouvoir davantage ». « Faudroit-il pas, écrit-il, fouetter le médecin qui nous désireroit la peste, pour mettre son art en practique? » Son principe étant de viser au bien public € nonchalamment et sans bruit », il n'eut, pour y réussir, qu'à se montrer, comme en son livre, « ami des natures tempérées et moyennes ».
Du reste, dans les premiers temps de sa gestion, la fortune le servit assez bien; et il n'eut point trop à se départir de ses maximes habituelles : ce qui ne l'empêcha pas d'encourir les