‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 5)Chapitre 119 sur 244 · BOU^AU · texte numérisé non relu

BOU^AU

Ëpllr« VI, 1877. Bnlleaa e( la eMnpasne. Horace et Iml. L» Fantalne. — Le même besoin de repos inspire l'épltre VI, dédiée à H. de Lamoignon — alors avocat général au Parlement, (Ils du premier président, propriétaire de la maison de Bavîlle, restée célèbre, avec sa fontaine, grâce k Boileau, et qui a inspiré à Sainte-Beuve un de ses chefs-d'œuvre de poète critique ; A la fontaine de Boileau (Pensées d'août). 11 y fait une agréable description du village d'Hautile, aux environs de Hantes, où il était allé passer l'été, chez son neveu, le greffier Dongois, H y oppose les plaisirs de la villégiature aux ennuis dont le menace son retour à Paris. Il y peint divers accidents de paysage, en citadin qui sait jouir des champs et de leurs ft^ilches délices. Cent la qu'il est question de t saules non plantés >

Et de noyers souvent du passant insultés.

Tout on goûtant le charme de ces bagatelles pittoresques, notons qu'elles sont trop rares chez Boileau, et qu'avec l'âge elles le deviendront de plus en plus. Bien que les crises de sa santé l'aient retenu souvent loin de la ville, en plein milieu rustique, pas une ligne de sa correspondance, pas un vers de ses œuvres ne trahit un sentiment naïf de la nature. Quelle différence avec Horace, qui, pour rêver, s'arrange si bien de son petit donnaine, d'une source vive et d'un bouquet de bois ! Comme il ressemble peu à La Fontaine, qui aimait tant les forêts, les eaui, les prés, les garennes, les lapins broutant le thym et la rosée, les fermes avec leur colombier et leur basse-cour ! Bien de pareil chez Boileau. Quand il se retire dans sa solitude d'Autcuil, il y traite ses amis, joue aux quilles, cause, après boire, nouvelles de cour. Académie, abbé Cotin, Charpentier ou Perrault. Les jours de verve, il se contente d'y réciter k ses espaliers sa terrible ode sur la prise de Namur.

Ëpllre VII, 4677 i son cher-d*<euiTe. L'antl cordUI de Baelne et de Molière. Le poète honnête homme. — !tlais non : ne soyons pas irrévérents pour un poète qui eut, quoi qu'on ea ait dit, autant de cœur que d'esprit, comme le prouve une fois de plus la générosité d'accent qui anime sa meilleure épitrc, celle où il cherche k réconforter Racine déséspérépar l'odieiiso

LES ÉPITHES VI et Vil. 309

cabale qui opposait à Phèdre VHippolyte de Pradon. Voilà bien le point culminant de sa gloire et de son rôle. Quand il aime et admire, ce n'est point à demi. II faut voir comme une larme pétille ici dans ses yeux, avec quelle chaleur rayonne la lumière de son bon sens. Jamais sa conscience ne fut plus éloquente; il a vraiment toute l'émotion que comporte la poésie d'un critique. Elle est fraternelle, la cordialité de cette Louange qui, agrandissant la cause de Bacine, en fait l'apologie du talent revendiquant ses droits contre la ligue de l'envie et de la médiocrité. Loin de décourager le génie, ces basses intrigues doivent être pour lui un aiguillon :

Plus on veut l'alTaiblir, plus il croit et s'élance. Au Cid persécuté Cinna doit sa naissance; Et peut-être ta plume aux censeurs de Pyrrhus Doit tes plus nobles traits dont lu peignis Burrhus.

11 faut relire aussi le mémento chaleureut: qu'il consacre à Molière, sans atténuer cette fois l'éloge par une de ces restrictions qui nous étonnent dans l'Art poétique, ^s. deuxième satire, sur la Rime et la Raison, avait déjà, été l'hommage expressifd'un laborieux praticien qui enviait l'aisance delà verve créatrice i

Rare et fameux esprit, dont la fertile veine Ignore en écrivant le travail et la peine; Pour qui tient Apollon tous ses trésors ouverts, Et qui sais h quel coin se marquent les bons vers; Dans les combats d'esprit savant maître d'escrime. Enseigne-moi, Moliôre, où tu trouves la rimet On dirait, quand lu veux, qu'elle te vient cherclier; Jamais au t>out du vers on ne le voit broncher; Et, sans qu'un long détour t'arrête ou t'embarrasaci A peine as-tu parlé qu'elle-même s'y place.

Eq se comparant à l'auteur de l'Étourdi et de YÊcok des femmes, il ne craignait point de nous conTier ingénument les emban-as de sa propre Huse :

Mais raoi, qu'un vain caprice, une bi/Jirre humeur, Pour mes péchés, je crois, M devenir rimeur, Dana ce rude métier où mon esprit ie tue. En vain pour la trouver je travaille et je sue. Souvent j'ai beau rêver du matin jusqu'au soir, Quand je veux dire blanc, la quinteuse dit noir.

Mais ici, daas cette épitre VII, c'est le deail de l'ami vengeant l'affront fait au cercueil du Maître qu'il déclarait devant Louis XIV le plus graad poêle du siècle.

BemarquoDs aussi avec quelle ampleur de ton il termine par un retour fait sur lui-même et sur ses ennemis :

. El qu'importe à nos vers que Perrin les admire,... Pourvu qu'avec éclat leurs rimes débitées Soient du peuple, des grands, des provinces goûtées.

Dans les noms qui suivent, quelle gradation sentie 1 quel épanouissement de Juste tierté! C'est par le Roi qu'il débute : il lui doit bien le vers où il ligure seul. Même faveur faite à Condé, qui te mérite également, surtout par son goût de l'esprit. Enghien, son llls, a un hémistiche flatteur. Puis vient l'élite des juges les plus considérés :

Que Coibert et Vivonne,

Que La Rochefoucauld, Marsillac et Pomponne, El mille autres qu'ici je ne puis Taire entrer, A leurs traits délicats se laissent pénétrer ! Et plOt au ciel encor, pour couronner l'ouvrage. Que Uontausier voulût leur donner son sutTragel .

Notons pourtant que Montausier, qui clôt cette liste d'honneur, n'apparaît qu'à titre d'espérance et de vœu. A la flnesse du tour se mêle un grain de malice.

C'est ainsi que son âpretè caustique n'exclut pas cet art délicat dont il dit :

La louange agréable est l'âme des beaui vers.

Voilà bien l'honnête homme ■ sachttnt converser et vivre >, véridique, mais sociable, irascible k l'idée du faux, mais prenant feu pour le juste, et capable d'attendrissement moral, à force d'équité littéraire; car la raison, qui est son génie même, ne se distingue pas chez lui du sentiment, tant la vérité le saisit et le pénètre jusqu'au fond du cceur.

Ëpiir« VIII, l«1is. lAs rot et BoUon. — Dans l'épître Vlll (Au Roi), nous retrouvons la sincérité d'une gratitude qui se plaisait à récidiver : < Il y soutient, dit H. de Saint-Sunn, un

LES ÉPITBES Vin et IX. 311

de SCS plus consciencieux commenlateurs, le personnage d'un satirique chagriné de se voir forcé de louer, el qui feinl de ne savoir comment s'y prendre. > Il va même jusqu'à exprimer le scrupule que voici :

Il me semble, grand Roi, dans Que mon encens pa^é n'est plus du même prix : J'ai peur que l'univers, qui sait ma récompense, M'impute mes transports à ma reconnaissance, ' Et qtio par les présents mon vers décrédilé N'ait moins do poids pour loi dans La postérité.

En dépit de ces tours adroits, cette pièce, parfois languissante, joua de malheur, à ce point qu'elle ne put paraître en 1675, à la fin d'une campagne attristée par le coup de canon qui tua Turenne, et la défaite de Consârbmck, où le maréchal de Créqui fut fait prisonnier. Il fallut attendre un retour de fortune, et le saisir assez vite au passage, pour autoriser ce vers :

Grand Roi, cesse de vaincre, ou je cesse d'écrire.

Épllre IX, 1076. L'amonr de l« vérité. S» gltrfre. — Bien supérieure est l'épilre IX, dédiée au fils de Colbert, au marquis de Seignelayj secrétaire d'Étal à vingt-cinq ans. C'est qu'ici Boîleau nous donne le secret de son art, quand il dit, sans craindre un démenti :

Ma pensée au grand jour partout s'offre et s'expose ; Et mon vers, bien ou mal, dit toujours quelque chose.

Ces vérités que Boileau conçoit si vivement, et qui sont chez lui comme un cri de sa conscience, il les exprime avec une force, une concision, un relief incomparables. Or ces qualités procèdent de sa sincérité même, c'est-à-dire de son âme autant que de son esprit. De là tous ces vers pleins de sens qui jaillissenl de source, comnie la sève d'une pensée tout à fait sûre d'elle-même, et qui puise son éloquence dans sa conviction; de là tant de maximes lumineuses qui saisissent le lecteur par la certitude de leur évidence, et laissent dans le t empreinte ineffaçable.

,G(Hiylc

Oui, c'est à la toute'puissance du vrai que Boileau fut redevable de sa gloire; mais, eu parlant ainsi de lui-même, il n'en* court pas le reproche d'infatuation; car, loin de s'abuser sur son compte, il se confond avec tous ceux qui se flattent par aveuglemeat d'amour-propre; et, sur ce thème, il développe ici d'amusantes variât ion R, en regrettant l'âge d'or où toute imposture était bannie de la terre. Il admet pourtant que

La louange a son prix quand elle est légitime ; •

et, pour le prouver, il trace de Coudé un portrait qui, «ans être trop flatté, n'eu est pas moins flatteur.

Tel est le fqnd de ce discours dont bien des vers ont force de proverbes, dans la mémoire des lettrés.

Épiire Si i 685. Son teslameni. — Boileau se souvient encore de lui-mcmc dans la X" èpitre, A mes vern, qu'il appelait ses inclinations, et que résumait ainsi une lettre à Maucroix, le 35 août 1695 : c Quand je compose, je songe toujours à dire ce quine s'eut pm encore (Ûl dans notre langue. C'est ce que j'ai tenté dans une pièce nouvelle.,.. J'y conte tout ce qui m'es! advenu d'important depuis ma naissance.... J'y rapporte mes défauts, mon âge, mes goûts, mes mœurs. J'y apprends de quel père, de quelle mère je suis né. J'y marque les degrés de ma fortune, comment j'ai été à la cour, comment j'en suis sorti. J'y parle de mes incommodilés, de mes ouvrages > :

Dès le berceau perdant une fort jeune mère. Réduit, seize ans aprËs, k pleurer mon vieux père, l'allai d'un |>as har^i, par moi'inéme guidé. Et de mon seul génie en marchant secondé, Studieux amateur et de Perse et d'Horace, Assez près de Régnier m'asseoir sur le Parnasse. Puis, par un coup du sort au grand jour amené, Et des bords du Permesse à la cour entraîné, Je sua, prenant l'essor par des routes nouvelles. Élever assez haut mes poétiques ailes.

Bref, ce poème est en effet une sorte de testament. Boileau touchait alors à la soixantaine. On s'en aperçoit à certrines défaillances de style. C'est lii que se rencontre celte périphrase dont il était tout fier:

LES kTlIRES X, Xt tl XU. 313

Mais aujourd'hQÏ qu'enfin la vieillesse venue Sous mes faux cheveux blancs déjà toute cbenue, A jelé sur ma Ute avec sea doigts pesants Onze lustres complets surchargés de trois ans....

Gela siguiflait : < Je porte perruque, et j'ai cinquante-huit ans •. Ne croirait-oD pas lire déjà du DelilLe? Mais ces jeux-là ne furent chez Boileau qu'une exception, car il ne reculait Ruère devant le mot propre, et son franc parler justifia souvent le vers où il disait :

Épttre SI, 4 «es. Son orl^nmlllé ea regard d*Hor*ce. ~

Il ne se conforma pourtant pas à ce principe lorsque dans son épitre XI il appela Antoine « gouverneur de son jardin d'Auleuîl. • Notons aussi, en passant, qu'il y a du Versailles dans ce petit clos, où maître Antoine i dirige l'if et le chèvrefeuille », et

Sait si bien e

bu reste, ils sont charmants les détails de cette fantaisie dont l'idée principale est qu'en dépit du préjugé vulgaire les travaux manuels ne sont pas seuls pénibles, et que les efforts de l'esprit valent bien ceux du système musculaire : thèse qu'il sait rendre plaisante, et d'où il tire celle conclusion que l'oisiveté seule est mortelle h. l'âme comme au corps. Horace, lui aussi, avait sermonné son fermier (1. I, ép. xiv); mais sous un titre à peu près semblable. Il ne traita pas le même sujet; car, au lieu de faire un prône sur la paresse, il se contenta d'opposer ses goûts rustiques à ceux de son esclave qui regrettait la ville et ses guinguettes. BoHeau reste donc original, ici comme ailleurs, dans une imitation qui n'est point esclavage. Mais l'heure approche où il faudra qu'il se dise :

Malheureux, laisse en paii ton cheval vieillissant, De peur que tout à coup, erflanqué, sans haleine, Il ne laisse en tombant son maître sur l'arène.

CcHIJ^Ic

Ëpllr« sn. Ub aeeoad aermMt JsnnéNiste. — Voilà pourquoi il suffit de mentionner la KII" épitre, h. l'abbé Renaudot, sur l'Amour de Dieu. Obserrons seulement qu'elle est une dépenpendance de la X' Provinciale. Au VI" chant du Lutrin, Boileau avait déjà dit :

Cet article de son Credo fut en effet un de ceux sur lesquels il ne transigeait pas. En cela il sentait comme Pascal, dont il rappelle l'éloquente péroraison de la X" Provineiale, dans la prosopopée du jugement dernier, où nous lisons ce trait d'ironie :

Avant d'être imprimée, cette épitre fit beaucoup de bruit. Elle ravit Bossuet; et, malgré sa couleur janséniste, elle gagna le suffrage d'un jésuite, le P. de la Chaise. Aujourd'hui que la théologie n'est plus à la mode, certains passages de l'œuvre retiennent encore des vestiges de flamme. Son à-propos renouvela pour Boileau la vogue de ses jours les plus radieux. ■ M. Racine, écrit-il, demandait à mon jardinier s'il venait toujours bien du monde chez moi. c Oui, monsieur, dit-il; c'est cet 1 amour de Dieu qui nous antène tout cela. •

luBacuce blcaralsmale prolongée de Bolteaa. — Somme toute, il ne sied pas de railler son déclin. Ce serait oublier, non sans ingratitude, que durant un long règne il réussit, par ses leçons et par son exemple, à rendre le public sensé, tes auteurs circonspects, les talents laborieux, la médiocrité honteuse, et le caractère des lettrés digne de toute estime, c Saluons donc, dit Sainte-Beuve, la forte harmonie du grand siècle.. Sans Boileau reconnu par Louis XIV comme le contrôleur général du Parnasse, — {le mot est de Bayte) — , que serait-il arrivé? Les plus beaux génies auraient-ils rendu également tout ce qui forme aujourd'hui leur plus solide héritage? Racine, je le crains, eût fait plus souvent des Bérénices; La Fontaine moins de fables et

CONCLUSION SUR SA DOCTRINE ET SA POÉSIE. 31S plus de coDtes) Molière eût donné davantage dans les Suapins, et n'aurait pas atteint les hauteurs du iUsarUhrope. En un mot, chacun eût abondé dans ses défauts. Boileau les contint, et les contraignit loua, par sa présence respectée, à leurs œuvres les meilleures et les plus graves, j Sainte-Beuve qui avait traversé et un peu conseillé les deux cénacles romantiques, ajoute qu'aux poètes ,de notre siècle a manqué un Boileau : voilà pourquoi • ils se sont parfois conduits comme des écoliers en vacances >.

Rappelons enfin qu'il a mérité ce jugement de La Bruyère : < 11 passe Juvénal, atteint Horace, semble créer les pensées d'autrui, et se rend propre tout ce qu'il manie. Il a, dans ce qu'il emprunte des autres, toutes les grâces de la nouveauté, et tout le mérite de l'invention. Ses vers, forts et harmonieux, faits de génie quoique travaillés avec art, pleins de traits et de poésie, seront lus encore quand la langue aura vieilli, et en seront les derniers débris. • Sa doctrine fut tellement un progrès sur son temps, qu'elle a rniSli pendant un siècle et demi. André Chénier lui-même L'accepta et ne crut point la dépasser; pour la compléter, il a fallu l'étude du moyen âge et des littératures étrangères, avec le contre-coup d'une révolution politique et sociale. Soit que Boileau blâme, soit qu'il admire, jamais critique ne jugea ses contemporains avec plus de sûreté. Tant qu'il sera permis de dire ; * Ceci est bon, cela est mauvais *, il est donc souhaitable que son exemple fasse tradition.

CoBcInsion snr la doctrine «t la poésie de Bollean. — Nous conclurons donc, en essayant de résumer, après tant de dissertations pour et contre, les traits essentiels de tous sas préceptes sur l'art d'écrire et ceux de sa physionomie de poète.

Complétée par ses épiires parallèles ou postérieures h VArt Poitiqve, la doctrine de Boileau peut se résumer comme il suit.

Smm raliooRllsBae. -— Tous ses préceptes se suspendent h celui-ci :

C'est s<m refrain, son épée de chevet, qu'il s'agisse de batailler

uoatrs l'éclatante folie, venue d'Espagae ou d'Italie, d'&sservir la rime ou de dresser les bornes naturelles des grands et des petits genres. Nous avons entrevu d'ailleurs ci-dessus, à propos de Scaliger, les origines lointaines de ce rationalisme litliraire qui offre une conformité frappante sinon une relation de cause à efiet, avec le rationalisme cartésien.

Ce premier principe philosophique de la critique de Boileau se complète par cet autre :

Hien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable.

La raison étant la pierre de touche du vrai sera donc aussi celle du beau, et elle engagera à ses règles tous les poètes ; mais elle n'a qu'une méthode :

La raison pour marcher n'a souvent qu'une voie.

LlutlaiIoB âc la Batiire. — Quelle est-elle? La nature répond partout Boileau, d'accord en cela, on le sait déjà, avec Molière et avec tous les écrivains qui l'entourent :

Copions-la donc après l'a

et cela, sans oublier la couleur locale, le costume, qui sera si cher à Fénelon :

Mais il y faut de l'art, il faut au copiste

D'un pinceau délicat l'agréable artillce.

Les rèslea et lea BMtllre*. — Or quel efat cet artiftcel Ce n'est rien moins qae l'ensemble des règles générales et particulières de chaque genre; et Boileau les promulgue, au nom

SON BATIONALISME. — LES RÈGLES. — SON RÔLE. 317 de la raison d'abord, et aussi un peu au nom de quelques modernes, tels que Racine et Molière — du moins quand ce dernier n'allie pas Tabarin à Térence, — mais surtout au nom des anciens avec lesquels la raison ne fait qu'un b. ses jeux. La manière dont la nature a été imitée < par ce petit nombre d'écrivains merveilleux dont le nom seul fait l'éloge >, selon ses propres expressions, doit faire loi, car le suffrage répété des siècles è, leur endroit équivaut au suffrage même de la raison aniverselle : et c'est Ik le dernier de ses principes généraux.

■In correetir essentlcL — Cependant au dogmatisme impératif de ces règles de l'art d'écrire, nécessaires pour trouver et choisir dans la nature le vrai beau et en donner une expression parfaite dans chaque genre, Boileau apporte un correctif essentiel : tout ce do§^atisme devra fléchir devant un transport heureux par l'effet duquel un esprit vigoureux,

Le rAle de BolleaB. — Oitlqae népiUve. — Considérons maintenant, dans son ensemble, le rôle de celui que Bayle appelle te contrôleur général du Pammse. En résumé, il j a trois périodes distinctes dans la carrière de Boileau. D'abord il travaille par ses satires à faire place nette. 11 ramène les écrivains ei, Molière aidant le public, de la cour ei de la ville au bon sens et à la nature.

Critique poaltive. -— A1m% commence la seconde période, celle de la critique positive, la plus féconde. 11 reprend pour son compte, avec moins de science, mais avec plus de goût et d'autorité et sans complaisance, l'œuvre de critique dogmatique commencée par Chapelain; par d'Aubignac, dans sa Fratiqtte du théâtre ; et, si l'on veut, par La Mesnardièrc et Colletct dans leurs vagues et parcellaires Poétiques. A la critique personnelle et avisée, mais superficielle et capricieuse, d'un Saint-Évremond, — laquelle faisait d'ailleurs merveille à Londres, au café Will, en face de Dryden — , il fait succéder un goût personnel aussi, mais qui a déjà et presque partout l'infaillibililé dea arrêts de la postérité. Il se trouve alors que la profession de foi littéraire de Boileau est digne de s'appeler un Art poétique.

Crltlfne d^feasive. — QoervUe des «nolNM et d«B ^Aderaen. -r Ballckn et ■'«volnllva de« K^Nres. — Maïs peine a-t-il achevé de rédiger son code poétique qu'il est jeté par la force des circonstances, dans la querelle de» anciens des moderneg, qui met en litige un des principes essentiels de sa doctrine, à savoir la supériorité de ces anciens dont 11 à Tail précisément des modèles rivaux de la nature : c'est la troisième période de son rôle. 11 écrit alors ses Ré/texiotts sur Lougin, il a plus souvent tort dans la forme que dans le fond. Il lui même arrivé, dans la septième de ses Ré/lexiota, de s'élever jusqu'à considérer comme un des facteurs essentiels des chefsd'œuvre ( le point de solidité et de perfection, le point de maturité • de la langue dans laquelle on les écrit; et jusqu'j entrevoir, comme des formes vivantes et presque transformables, ces genres qu'il avait traités jusque-là comme des êtres de raison dont l'organisme était immuable dans sa perfection.

N'étail-ce pas de quoi lui faire pardonner plus tard toutes les étroitesses de son dogmatisme, pour lequel d'ailleurs plaideni asseï éloquemment les chefs-d'œuvre qui s'y trouvaient conformes, comme le Misanthrope et Phèdre ou Athaltet 11 ne faul pas oublier de joindre à ces mérites ceux de poète auxquels les discussions dont le critique a été l'objet ont fait trop de tort en ce siècle.

■olleaM pofiie i Sa* pésUsme plttoresqnei II saerMe aux GrAccBi ÉUqaence de s» Misant Sa «obiesse. '- Il est poète par la couleur et la vie de l'expression, quand il renonce à certaines circonlocutions — dont il lirait naïvement vanité — pour peindre d'après nature, comme dans les portraits de la satire X, ou même dans les descriptions, si adéquates & leur objet, du. Repas ridicule et des Emharrai de Paris, où il donne la mesure de son intrépidité dans l'expression réaliste du vrai. Ce pittO' resque et cette vérité dans le style, qui demandent en somme quelque imagination et une sensibilité au moins physique, émaillent les premiers chants du Lutrin, avec une verve moins court« et rehaussée même de quelques grâces légères dans certains épisodes tels que celui de la Discorde et de la «oUcste. Il est poète par Itis ardeurs et les .malices boui^eoises de • ce sang critique ' > qu'il, avait dans les veines, et qu'il infuSe'si

CONCLUSION SUB LE CRITIQUE ET LE POÈTE. 3i9 aîsêmeat d&ns les nôtres, dés le premier âge. 11 l'est, à défaut d'une puissante imagination ou d'une profonde sensibilité, par l'éloquence de la raison, quand il a raison ; par ces oracles du goût qu'il a formulés avec un bonheur qui ressemble fort k l'inspiration, en quelques douzaines de vers inoubliables, dont 11 faut répéter avec La Bruyère qu'ils sont t faits de génie, quoique travaillés avec art *. Il l'est enfin par la noblesse de sa conception de la vie et de l'art, dont le quatrième chant de l'Art poétique est le monument. Ne suflitilpas ici d'en rappeler un vers qui vaut toutes les moralités de ses satires et épltres, et qui les résume, en faisant de la vertu une dixième Muse :

Le vers se sent toujours des bassesses du œurî

■■■.■G(Hiylc

(i6ai-nov)

PORTRAIT BIOaRAPHIQUE

Soa euCkaee prMeaUaée. Inflacaee lie l'eaprit hiUl^ae.

— Né le 27 septembre 1627, à Dijon, dans une ville qui donna saint Bernard à la France, et près de laquelle devait naitrc Lacordaire, Jacques -Bénigne Bossuet appartenait à une Taniillf où, dès le berceau, la leçon de l'exemple devait le former sau^ effort à la pratique des vertus chrétiennes. « Dans cette maison respectable, dit H. Patin, c'était un usage digne de la gravité de ces temps que les principaux événements de la vie domestique fussent consignés sur un registre particulier, et saactiflés par une citation de l'Écriture. Dieu Fa guidé, Dieu ia conduit (Deuléronome, xxxii, 10), voilà par quelles paroles avait été consacrée, dans ces touchantes annales, la naissance de celui qui devait si sûrement accomplir ce vœu de la tendresse paternelle. > Conlié aux soins d'un oncle, tandis que son père allait s'installer à Hetz, en qualité de conseiller au Parlement, il fut dès l'enrance un de ces écoliers extraordinaires qui onl leur histoire. Au collège des jésuites, il se distingua par l'étonnante capacité de son entendement et de sa mémoire, co trésor de l'orateur. Ses noms et prénoms prêtaient aux jeux scalaires. Bas svetus aratro, disait-on de lui : car il était des plus assidus : Bénigne convenait aussi k sa douceur. 11 allait d'ailleurs d'instinct vers les intelligences souveraines, vers les plus divins des poètes. Homère et Virgile, qu'il sut bientôt par cœur, furent dès l'abord ses maîtres préférés, jusqu'à l'heure décisive où, pour la première fois, il ouvrit la Bible, dan-=

SON ÉDUCATION : PRÉCOCITÉ DE SON GÉNIE. 321 laquelle, par une illumination soudaine, lut apparut son géoie; Il la lut par hasard, dans le cabinet de son père : mais ce livre lui (il uue impression aussi profonde que l'œuvre d'Euclide sur Pascal, de Descartcs sur Matebranche : • Le fleuve naissuil, dit Sainte-Beuve, avait reconnu son réservoir natal. » Il ne cesser^ plus d'en découler. Désormais, • dans les écoles et dans les temples^ à la ville, à la cour, en ses voyages et au sein de la retraite, l'Écriture sera sa joie, sa consolation, son espérance, son étude, la source sublime et cachée de son éloquence ' > : car il aura de Moïse le verbe impérieux, mais attendri par la charité chrétienne; il aura de David la poétique ivresse, le pathétique ardent et sublime. De cette perpétuelle et vivifiante lecture ne disait-il pas : Cerle in his conseneseere, in his imniori summa votorum est? Ci vieillir, y mourir, oui, voilà mon vœu le plus cher).

Les siens le promirent de bonne heure à l'Église. Tonsuré i huit ans, il eu avait treize quand il fut nommé t un canonicat de la cathédrale de Metz. Eu 16î2 il arrivait à Paris, le jour même, s'il faut en croire la tradition, où Richelieu mourant, mais encore toul-puissant et soucieux de ses vengeances, revint du Midi, porté dans une litière couverte de pourpre, et fit son entrée avec une pompe toute royale, bien que voisine de ses obsèques. La vision de l'oraison funèbre dut alors traverser l'imagination du jeune lévite qui allait être bientôt le prodige du collège de Navarre, où il Ht sa philosophie.

5*M gteie précoce. — Des exploits ne tardèrent pas en effet à signaler en lui un des princes de la jeunesse et comme l'ange de l'École. * Or, selon la remarque de M. Patin, par un singulier contraste de grandeur et de frivolité, ce fut dans UQ salon que s'annonça cette voix qui devait plus tard troubler les joies du monde par de solennels et terribles avertissements. • Présenté par Arnauld à l'Hôtel de Rambouillet en 1643, à seize ans, il y improvisa un sermon, vers onze heures du soir, ce qui provoqua ce mot de Voiture : « Je n'ai jamais vu prêcher ni si tôt ni si tard >. Applaudi par de beaux esprits, il fut aussi

1. M. Patin : Étogt toarctm* par tAcadémit françaùi. — Voir U^abbi» Botiuel et la Bible, par l'abbé de la Broiie, Paris, Retaux-Bray, 1890.

ÉTUDES LmÉB.UHlS. H. — 21 1 ,

admiré par le grand Condé, dans une goulenance dont le bruit alla jusqu'à la reine régente, Anne d'Autriche — doDt il fera l'oraison funèbre, la seule que nous ayons perdue d'ailleurs. Cette thèse portait cette épigraphe : Tîntete Oetim, htmorifleate Htgem (Craignez Dieu, honorez le Roi). N'est-ce pas encore une sorte de présageT Elle était dédiée au prince, protecteur de sa Tamille; et l'on conte que le héros de Rocroy, voyant le répoDdant assailU de toutes parts, et faisant face à tous, fut tenté de courir h. son aide, et d'entrer dans la mêlée.

Hais son sens chrétien ne se laissa point séduire par ces avances de la faveur mondaine. Au lieu de se produire avec impatience, et de pousser sa fortune en ■préchotant dans les salons, il s'empressa — docile aux conseils d'un de ses auditeurs de l'Hôtel, l'évéque Cospéan — d'échapper aux périls de l'amourpropre. A un de ces postes en vue qui pouvait tenter une légitime ambition il préféra donc l'obscurité d'une retraite où il voulait s'aguerrir par ta méditation, la prière, les travaux ^lOBlobques, et se préparer ainsi aux devoirs de son ministère.

Le prMra. ««(Mite à Mels (l«ES-l«Ga>. — Ce fut le 18 mars ms, après s'être initié h, ta science de l'Évangile sous la discipUne de Vincent de Paul — dont il suivit avec admiration, k Saint-Lazare, les conférences sur l'art de prêcher — , qu'il s'approcha du sanctuaire, pour y recevoir, avec l'onction du prêtre, la mission du docteur. Lb, devant un autel placé sous l'invocation des martyrs, il s'engagea par ce serment : < 0 vérité suprême, conçue dans le sein paternel de Dieu, nous qous enchaînons à votre cause, nous lui consacrons toutes nos forces, tout notre être, le souffle qui nous anime i. Dans cette promesse est contenue sa vie tout entière; elle n'en sera désormais que le fidèle témoignage.

Fuyant donc la renommée, il imita ces saints personnages delà primitive Eglise, qui se dérobaient aux honneurs ecclésiastiques comme k un dangereux écueil. Songeant du moins h. fortifier pour la lutte sa vocation militante, il ensevelit, à distance de la cour, en de modestes fonctioDS, ud génie qui, durant sept années, devait oublier le siècle et se faire oublier de lui. Archidiacre de Mel2 (de 1652 à 1659), il porta les armes de son zèle dans une province reculée où les progrès de la réforme

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