LES ÉPITBES : HORACE ET BOILEAU
l'œuvre des années où sa chevelure grisonnait. Aussi le montreatjls converti aux graves pensées par l'épreuve de l'expérience, sondant plus volontiers qu'autrefois les replis de ëou âme, et cherchant à réformer ses défauts pour vivre ainsi plus heureux, On suit les progrès de cette cure intérieure, qui demande k la philosophie des remèdes efficaces contre les passions et leur lièvre. Enlln il est manifeste qu'ici des idées plus justes, plu» mesurées, plus pratiques, appellent une forme plus soignée, plus circonspecte que dans les Satires, Cette perfection de la facture se concilie bien avec la sérénité d'une raison qui se pacifie, se tempère et semble désarmer.
Expliquer ce que sont les épltres d'Horace, c'est définir celles de Boileau; car, tout en lui demeurant inférieur, notre poète soutient dignement la iradition de son modèle, surtout quand il la continue sur son terrain propre, c'est-à-dire lorsqu'il préfèi-o les questions littéraires & des motifs philosophiques. Mais, jusque dans les rencontres où U moralise, nous rencon naîtrons que l'homme et l'écrivain produisirent alors les fruits les plus savoureux de leur maturité. C'est ce que nous essayerons de démontrer par une rapide analyse des principaux écrits qui justifient ces beaux vers :
J'aime mieux mon repos qu'un embarras illustre.... Aujourd'hui, vieux lion, Je suis doux et traiCable;... Je ae sens plus l'aigreur de ma bile première, Et laissa aux froids rimeurs une libre carrière.,.. Ues défauts désormais sont mes seuls ennemii; C'est l'erreur que je fuis, c'est la vertu que j'aime j
et celui-ci qu'il prenait volontiers pour devise :
Je songe à me connaître, et me cherche moi-même.
£plll>e 1, i«48t lia tiaii c«B«ril «otl adlvl. — Adressée M
roi, la première épitre suivit le traité d'Aix-la-Chapelle. Elle fut* dit un commentateur, suggérée pat- Cotbert, qui voulait éteindre les ambitions conquérantes d'une âme trop belllqueusei Secondant les vues du ministre, Boileau célèbre ici les avantage! dt la Paix. Pour les faire valoir, il raconte, d'après Plutarqne et Rabelais, cette conversation de Pyrrhus et de Cinéas :
• Pourquoi ces éléphants, ces armes, ce bagage. Et ces vaisseaiiï tout prêts à quitter le rivaj(eî ■ Disait au roi Pyrrhua un sage confident, Conseiller très sensé d'un roi très imprudent. ■ Je vais, lui dit ce prince, à Rome où l'on m'appelle.
— Quoi faireî — L'assiéger. — L'entreprise est fort belle, Et digne seulement d'Alexandre ou de vous ;
Mais, Rome prise enfin. Seigneur, oii courons-nous?
— Du reste des Latins la conquête est facile.
— Sans doute, on les peut vaincre : est-ce loutî — La Sicile De là nous tend les bras, et bientût, sans elTort
Syracuse reçoit nos vaisseaux dans son port.
— Bornez-Tous là vos pasT — Dès que nous l'aurons prise. Il ne faut qu'un bon vent, et Csrthage est conquise.
Les chemins sont ouverts : qui peut nous arrêter?
— Je vous entends, Seigneur, nous allons tout dompter : Nous allons traverser les sables de Libye,
Asservir, en passant, l'Egypte, l'Arabie, Courir de Ih le Gange en de nouveaux pays. Faire trembler le Scythe bui bords du Tauala, Et ranger sous nos lois tout ce vaste liëmispbère. Hais, de retour enrin, que prétendez-vous faire?
— Alors, cher Cinèas, victorieux, contents,
Nous pourrons rire à l'aise, et prendre du bon temps. —Eh 1 Seigneur, dès ce jour, sans sortir de l'Èpire, Du matin Jusqu'au soir qui vous défend de rire ? ■
Cette scène est un des passages les plus saillaats de cette pièce riche en détails ingénieux et en allusions flatteuses pour le souverain, entre autres, celte qui annonce ainsi le tanal du Languedoc i
Louis XIV ne prit pas en mauvaise part des conseils ii avec adresse : « Je vous louerais davantage, dit-il à Despréaux, si vous ne m'aviez pas tant loué. * L'ne pension de 2000 livres récompensa le mérite d'un poète qui, du reste, prêchait dans le désert : car, tout en l'admirant, le roi s'empressa de reprendre les armes et de voler â de nouveaux hasards.
Ëpltre U, ie«e. B«Ue*a et La FoaUUne. — A la fin de cette pièce — qui suivit d'un an fes Plaideurs, — après ce vers : Que de sauantsplaideun désormais inutiles IBoïiBiui avait réservé
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une place à sa fable de PHuilre et les Plaideurs. Mais on lui fit comprendre qu'elle détonnait un peu, dans un sujet si sérieux. 11 supprima donc cal épisode; et, pour lui trouver un cadre, il composa sur la Manie des procès une épitre qui développa tout au long l'apologue suivant :
Deux voyageurs h. jeun rencontrèrent une huître;
Tous deux \a contestaient, lorsque, dans leur chemin,
La Justice passa, la balance à la main.
Devant elle, à grand bruit, ils expliquent la chose.
Tous deux avec dépens veulent gagner leur cause.
La Justice pesant ce droit litigieux
Demande l'huître, l'ouvre, et l'avale ï leurs yeux :
Et, par ce bei arrêt terminant la bataille :
• Tenez, voilft, dil-etle à chacun, une écaille.
Des sottises d'autrui nous vivons au Palais.
Messieurs, l'huître était bonne. Adieu. Vivez en paix. •
Dans la sobriété de ce récit — d'ailleurs un peu trop sec et moins vivant que le petit drame construit plus tard (1678) par La Fontaine sur le même thème, lequel estd'origine italienne — éclate l'antipathie qu'inspirait à un fils de la basoche ce monde de la chicane d'où il s'était enfui de si bon cœur.
Ëpllre III, 1«T3. Un Mrmon JanaénUle. ~ D'agréables morceaux de facture recommandent aussi l'épitre 111, qui date de 1673, cinquième année de la Paix de rÈglise, dont nous avons eu à parler à propos de Tartuffe, trêve imposée pendant dix ans par Clément IX à la querelle des Jansénistes et des Jésuites. Boileau en profila pour causer théologie et dire son mot sur le Respect humain, auquel il attribue avec la chute du premier homme tous les maux qui nous désolent, particulière' ment les hérésies. On raconte que ce petit sermon fut destiné d'abord au P, Ferrier, confesseur du roi, homme d'esprit ■ qui joignait les mains d'aise toutes les fois qu'il voyait Boileau ». Mais, ce bon Père étant mort avec l'impression, le grand Arnauld, docteur en Sorboooe, eut la faveur de la dédicace. Pourtant, s'il en est ainsi, la pièce dut être en partie refaiie; car, pour les trois quarts, elle n'est appropriée qu'à un janséniste. Sans être des meilleures, elle reste marquée de beaux vers ; mais l'ensemble manque de souffle : le sujet n'est qu'une
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trame sur laquelle s'&ppliquent des bicdciks artiRcielIea. On distia(,'ue les reprises, on voit les coulures. Parmi les passages que relient des transitions parfois péuibles, en Yoici un qui se détache avec relief :
A quoi bon, quand la Qèvre en nos artères brAle,
Faire de notre mal un secret ridicule?
Le feu sort de vos yeui pétillant et troublés.
Votre pouls inégal marche à pas doublés :
Quelle fausse pudeur à feindre vous obligeT [di&ge,
Qu'aveï-ïous? - Je n'ai rien. — Mais.... - Je n'ai rien, vous
Répondra ce malade a se taire obstiné.
Mais cependant voila tout son corps gangrené;
Et la fiËvre, demain se rendant la plus forte,
Un bénitier aux pieds va l'étendre h sa porte.
Épitre IV, <6TS. Une descriplioa épique. !>« mylhaiagie et rUsIoire cantemporalne. L*»rt de lo>er. — Il y a plus de
suite dans l'épitre IV, où le futur historiographe du roi, célébrant le passage du Rhin, au risque de contredire ses vœur pacifiques, exalte une des guerres les plus difftciles h légitimer. La dcxtérilé, Tcsprit, l'imagination, quelque coloris épique, la souplesse d'une plume industrieuse, tout concourt à rendre classique un tableau qui rappelle les toiles de Van der Meulen. La familiarité du début et de la conclusion fait d'autant mieux ressortir le mouvement et l'accent héroïque d'une description où l'exactitude de l'histoire se mêle aux jeux de l'allégorie. En s'étevant d'un ton à l'autre, le poète ne nous blesse par aucune dissonance, tant il est habile & triompher aisément de tout obstacle, par exemple, lorsqu'il aiïronte en plaisantant la barbarie des noms les plus propres & effaroucher l'oreille :
Gomment en vers heureus assiéger Doésbourg, Zutphen, Wageninghen, Harderwick, Knolzembourg! 11 n'est fort, entre ceux que lu prends par centaines. Qui ne puisse arrêter un rimeur six semaines;
lal, ainsi que sur le Leck,
î, et le poète k sec.
Avouons seulement qu'en dépit de ces tours d'agilité prosodique, le merveilleux païen s'accommode mal à un fait d'armes ".ontemporain. Oui, il ; a vraiment trop de mythologie tradi-
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lionncllc dans la Itction qui métamorpho^-c le- Rhiji en un dieu < à la barbe limoneuse >, lui donne un êlat-niajor de naïades, el le dérobe sous un nuage comme le pieux Énée protégé par sa mère. Il fallait laisser à la sculpture toule cette friperie mythologique. Hais, si l'on est Icnlé de sourire quand Boileau compare Louis XIV à Jupiter, ne lui envions pas Ics'éloges dus à ces vers où il fut un des premiers à parler de l'artillerie :
Le plomb vole à l'instant.
Et pleut de toutes parts sur l'escadron flattant. Du salpêtre en Tureur l'air s'échaulTe et s'allume. Et des coups redoublés tout te rivage fume.
Il est encore juste d'admettre que Boileau sait pratiquer l'arÉ de louer avec convenance. Si quelques-uns en jugent autrement, c'est pour n'avoir pas compris qu'alors l'idée de la Patrie se personniliait dans le souverain. Aussi n'infligerons -nous pas à UD excellent Français de l'&ncien régime l'injure que lui lit Voltaire en l'appelant :
Zoiie de Quinault, et flatteur de Louis.
Ëpiire V, 1 •14. ConuKlfi-tal lot-même. — Qui donc ctianderait son estime à l'auteur de cette êpilre V, sur la naissance de soi-même, où le bon sens de l'homme mûri par l'âge s'eiprime avec autant de noblesse que de fermeté, de précision et d'élégance? Soucieux avant tout de distinguer les vrais biens, il y professe que la connaissance de nous-mimes est la plus essentielle de toutes les sciences. En ce monde, le malheur lie vientil pas de ce que chacun trop souvent ignore sa nature et ses ressources! Nî les voyages, ni l'ambition, ni la fortune ne sauraient dissiper l'inquiétude qui nous tourmente lorsque nous poursuivons de trompeuses chimères. Le bonheur ne réside que dans ta modération des désirs. Voilà pourquoi, renonçant à la richesse, Boileau s'est voué à la poésie. Les bienfaits du rOi lui ayant assuré' l'aisance, il ne songe pluS qu'à lui témoigner dignement sa gratitude :'