ORAISON FUNÈBRE D'HENRIETTE DE FRANCE
SignaloQs d'abord l'émotion avec laquelle Bossuet s'engage dans le récit • des indignes traitements faits à la Majesté et à la Vertu >, On dirait qu'il voit un abime ouvert sous ses pas; et ■ son esprit rebuté... > ne se résoudrait jamais c à se jeter parmi tant d'horreurs », si la fermeté d'une Ame inébranlable ( ne surpassait de beaucoup tous les crimes > dont elle a souffert. Il est donc soutenu par le sentiment d'un grand devoir : car < il faut qu'il s'élève au-dessus de l'homme, pour faire trembler toute créature sous les jugements de Dieu >, et découvrir les merveilles de ses conseils : < conseils de vengeance sur l'Angleterre, conseils de miséricorde pour le salut de la reine >.
Bien qu'il c ne médite pas un ouvrage humain », la nécessité du sujet l'oblige pourtant, sinon à t développer le secret des cabinets et les intérêts des partis >, du moins à rechercher la raison des événements, à esquisser la figure des principaux acteurs, et le tableau des scènes dramatiques qu'il va décrire avec l'imagination du poète et la passion de l'orateur.
C'est ainsi qu'une sympathique douleur anime le portrait de Chartes P'', transfiguré par ses respects et sa pitié. 11 le représente < juste, modéré, magnanime, très instruit des affaires, plus capable que tout autre do rendre la royauté non seulement vénérable et sainte, mais aimable et chère à ses peuples >. Il ne lui reproche que < d'avoir été clément jusqu'à être obligé de s'en repentir ». Il le protège contre ceux qui veulent croire que < tout est faible dans les malheureux et les vaincus >. Bien qu'il lui en coûte de t contempler son grand cœur dans les dernières épreuves », il apprend aux hommes par son attitude ( qu'il n'est pas permis aux rebelles de faire perdre la Majesté à un roi qui sait se connaître ». Un évéque ne pouvait tenir un autre langage, en présence du cercueil où reposait un cœur < prêt à se réveiller au nom d'un époux si cher >. Aussi, dans le prince qu'il idéalise, ne voit-il qu'une victime innocente, expiant les torts d'Henri VIII, dont • il ne répudia pas l'usurpation ». C'est donc le chef irrégulier de l'Eglise qui est tombé sous la hache de Withehall : car • la source de tout le mal est dans ceux qui n'ont pas craint de tenter la réformalion par un schisme >.
A partir de ce jour, c les terres trop remuées, et devenues
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iacapsbles de consisUnce, se sont écoulées de toutes parts, et n'ont fait voir que d'effroyables précipices >. Hais si, * tombant de ruine en ruine >, et divisés en mille sectes, les peuples en sont venua à conspirer ensemble contre le trône, c'est qa' < im homme s'est rencontré d'une profondeur d'esprit ineroyable, hypocrite raffiné autant qu'habile politique, capable de tout entreprendre et de tout cacher, également actif et infatigable dans la paix et dans la guerre, qui ne laissait rien èi la fortune de ce qu'il pouvait lui ôier par conseil et par prévoyance; au reste, si vigilant et si prêt à tout qu'il n'a jamais manqué les occasions qu'elles lui a présentées; enfin nn de ces esprits remuants et audacieux qui semblent nés pour changer le monde *.
Tel est ce portrait fameux par soa mouvement rapide, sa verve, sa concision et son énergie. Bcmarquons-j surtout l'impartialité d'un prélat jugeant sans colère, et même avec une involontaire admiration, ce personnage dont le deuil fui porté par toutes les cours de l'Europe, et qui, dans les traités, signait au-dessus de Louis XIV. Le peintre de Cromwell est ici supérieur à Salluste, disons mieux, égal à ce Tacite, • le plus grand peintre de l'antiquité >, au témoignage de Racine. Pour U-ouver son égal chez les modernes, il faudrait le comparer & luimême, et relire l'esquisse vigoureuse qu'il consacre au cardinal de Betz, dans l'Oraison de Le Tellier.
Hais ces touches hardies vont s'attendrir, lorsqu'en face de ces victoires < dont la vertu était indignée >, associant le sublime au familier, il raconte * ce que la grande Henriette a entrepris pour le salut du royaume, ses voyages, ses négociations, ses traités, tout ce que sa prudence et son courage opposaient è la fortune de l'État, enlin la constance par laquelle, n'ayant pu vaincre la violence de sa destinée, elle en a si noblement soutenu l'effort >. — Ne se met-elle pas en mer, au mois de février, < malgré l'hiver et les tempêtes >, pour engager les États dans les intérêts du roiî — Assaillie dix mois après par les vents furieux, « tandis que les matelots sont alarmés jusqu'à en perdre l'esprit *, elle, • toujours intrépide autant que les vagues étaient émues, rassurait tout le monde par sa fermeté...; elle disait, avec un air de sérénité, que les Beines ne se noyaient
ORAISON PUNÈBBE D'HENRIETTE DE FRANCE. 381 pas >. — < Après s'être sauvée des flots, cent canons tonnent sur elle, & son arrivée > ; on lui amène l'auteur d'un si noir attentat, Batl«rs, l'&miral parlementaire, et elle lui pardimne, < le livrant, pour tout supplice, à la honte d'avoir entrepris sur la vie d'une princesse si bonne et si généreuse ».
C'est ainsi qu'à des épisodes dignes d'une épopée, Bossuet mêle jusqu'à des anecdotes dont la grâce naïve tempère le deuil de scènes poignantes, Telle est cette imprudence d'une enfant, de la jeune Henriette, qui, née en la puissance des ennemis de sa maison, et arrachée par miracle, sous un déguisement, aux mains des rebelles, s'obstine à dire * qu'elle est Princesse *, et se découvre par une fierté candide < qui sent sa grandeur *. Ces transes, elles semblent rappelées ici par un témoin, par un acteur qui a suivi la reine parmi tous ses périls, qui a souffert de toutes ses humiliations jusqu'au jour où « elle fut contrainte de paraitre au monde, et d'étaler au Louvre, où elle était née avec tant de gloire, toute l'étendue de sa misère >.
Les secours qu'elle fut alors contrainte de solliciter, t Anne d'un si grand cœur ■ ne put les offrir. Le cardinal de Retz ne nous apprend-il pas que la petite fille d'Henri IV en était réduite • à manquer d'un fagot, pour se lever au. mois de janvier, dans le Louvre, sous les yeux d'une cour de France >? Voilà ce que Bossuet voile noblement sous sa pitié respectueuse pour une femme et une mère » digne d'une meilleure fortune, si les fortunes de la terre étaient quelque chose >. Or, tandis que la reine languissait dans cette détresse, Chartes l'^ mourait sur l'échafaud, comme le laisse entendre l'euphémisme de celte plainte : < Non, messieurs, Jérémie lui-même qui semble être capable d'égaler les lamentations aux calamités, ne suffirait pas à de tels regrets... Elle s'écrie avec le prophète ; Laissei-moi, je pleure maèrement ; n'entreprenet pas de me consoler; l'épie a frappé ou dehors; mnis je sens en moi-même une mort semblable. >
Ptfr«MdsoM- — Puis, détournant nos yeux d'un si cruel spectacle, Bossuet les arrête sur la royale douleur de cette veuve qui s'ensevelit dans la retraite claustrale où elle remercie humblement Dieu c de deux grâces, l'une de l'avoir faite chrétienne, l'autre, messieurs, qu'attendez-vousT peut-être d'avoir rétahU les affaires du roi son fils? Non,... c'est de J'avoir faite
reine malheureuse. > Tel est le motif religieux qui termiDe ce discours. Cet asile où elle trouve enfin la paix, après tant de traverses, Henriette ne le quittera plus, même quand Dieu « prendra son tlls comme par la main pour le conduire à son trône ■ : car, préférant la Croix à une couronne, < elle avait appris par ses malheurs à ne changer pas, dans im si grajid changement de son état >. Elle mourra donc saintement, loin des hommes et de leurs discours. < Ses disgrâces auront Tait ses félicités. .
Cette péroraison, qui contraste avec la splendeur de l'exorde, nous touche par son accent de mélancolie. L'éclat du style s'y éteint doucement, comme la vie même d'Henriette de France. Après avoir ému les ômes par de tragiques infortunes, Boss'uet les repose dans la douceur d'une religieuse espérance.
D'HENRIETTE- AN NE D'ANCtETERBE, DUCHESSE d' (1870).