‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 5)Chapitre 157 sur 244 · SES DÉBUTS : GENÈSE DES CARACTÈRES · texte numérisé non relu

SES DÉBUTS : GENÈSE DES CARACTÈRES

encouragements l'animail au jeu ; car, si les Condé avaient bien des travers et des vices, leurs ennemis mêmes ne leur refusaient pas le goût de l'esprit et, avec la méchanceté, le don de flœ raillerie. Chantilly, qui passait pour être Vécueil des taaututt livres, mérita donc de voir naître un chef-d'œuvre de sagacité malicieuse ; et l'audacieux put oser impunément, sous le regard de juges délicats, dont la verve provoquait la sienne.

Grâce à toutes ces influences qui secondèrent l'irrésistible instinct de l'artiste, l'idée de son ouvrage dut germer, pour ainsi dire, spontanément. Il se fit, en quelque sorte, tout seul, au jour le jour, sous le coup d'impressions toutes récentes. Ce fut, dans l'origine, comme un album de croquis enlevés d'après nature. Aussi ne saurait-on, quoi qu'en dise H. Cousin, rattacher directement le genre où La BrujÈre excelle à ces portraits dont la mode avait régné trente ans auparavant, dans certains salons du xvii° siècle, tels que les Divers Portraits publiés en 1659 paf la Grande Mademoiselle, en collaboration avec Segrais : car ces fadeurs, insipides et justement oubliées, n'ont rien de commun avec l'œuvre d'un ingénieux inventeur dont les seuls devanciers furentLaïtochefoucauldetPascal parmi les modernes pour les maximes et pensées, Bourdaloue peut-être, pour les portraits, et en tout cas Théophraste chez les anciens pour les nnâ et les autres. On peut du moins remarquer que ces deux courants de la mode, les pùrtrails et les maximes, eurent leur confluent dans l'œuvre très originale de La Bruyère.

Les édltloBa d«8 Car&ctères. — La première édition des Caractères, qui parut en 1688, sans nom d'auteur, eut pour titre : les Caraeléres de Théophraste, traduits du grec, avec les caractères ou les m<eitn de ce siècle. L'auteur semblait faire simplement les honneurs de son modèle, et ne glissait qu'à la suite les essais anonymes auxquels il n'avait paa l'air de tenir. Ce fut discrétion et prudence. Dans un temps où les classiques de Rame et d'Athènes étaient, pour une bonne part — la meilleure — des lettrés, aussi inviolables que les Pères de l'Église pour les théologiens, il crut sage d'abriter sous ce bouclier la liberté de ses satires. En Se faisant petit, il se faufllait sans qu'on y prit garde, ou plutôt entrait dans la place, comme Ulysse à Troie, par une ruse de guerre. Il obtenait ainsi le principal : le cadre Atddes uttéhaiiibs. i. — 29

4Sa LA BRUYÈRE,

littéraire une fois accepté, il n'aura plus qu'à le remplir, et, sans risquer de faire scandale, il saura bien conquérir son rang, sous le couvert d'un maître inofiensif. La faveur publique va d'aiUeurs le dispenser bientôt des précautions qui s'imposaient k un début : car, d&ns les huit années qui suivirent (lâ6S-1696), neuf éditions — dont cinq dans les deux premières années — suffirent à peine à une vogue toujours croissante.

Or, l'audace lui venant avec le succès, il ne cessera plus, k chaque nouveau tirage, de • mettre double et triple charge, selon la pittoresque expression de Sainte-Beuve, dût la balle forcée faire éclater la carabine *. D'abord, presque timide, il procédait par maximes générales, et semblait éprouver discrètement la patience de ses victimes. Puis, une fois sûr de la complicité de ses lecteurs, il vise au portrait, il s'attaque aux ridicules les plus en vue, aux gros bonnets, sauf à compenser ses témérités par un irait de plus ajouté à l'éloge du souverain. Bref, l'ensemble fut comme une gazette où, d'année en année, figurèrent, à leur date, tous les événements de la chronique courante. Ainsi le nombre des caractères, qui n'était d'abord que de 4lg, va s'élever graduellement à 925, 997, 1073 et enfin à 1119. Les blessés ont beau crier: leur plainte est dominée par les applaudissements de l'opinion. D'ailleurs les Coudés sont Ik qui prennent leur part du triomphe ; car depuis que l'éducation du jeune duc est terminée (1685), La Bruyère est un des gentilshommes de M. le Prince. Quant à Louis XIV, il se tait ou sourit, c'est-à-dire consent ou approuve, comme pour les marquis de Molière.

La Br«yèr« cl rAcadéade. — Après la publication du livre, l'incident mémorable de sa biographie est sa candidature à l'Académie. Un écrivain si mordant ne pouvait manquer d'avoir une nuée d'envieux et d'ennemis, surtout k l'heure où se réveillait avec tant de passion la querelle des Anciens et des Modernes dans laquelle il avait pris parti. Aussi, quand on sut qu'un fauteuil lui était destiné, ce fut toute une explosion de rires ironique»,' de murmures indignés. Quoi! nommer un libcUiste, un pamphlétaire, après l'expulsion de Furetière, chassé comme indigne ! La cabale n'en revenait pas, et elle fit Ri bien qu'une première fois, en 1691, l'Académie, moins sep^

LA BRUYÈEtB ET L'ACADÉUIE. 451

voix, donna le siège de Benserade à Etienne Pavillon, poêle frivole, qui, du reste, avait eu le ban goût de B'efTacer devant l'auteur des Caractères. Mais en 1693, à la mort de l'abbÉ Cureau de la Chambre, les bons offices de Boileau, de Racine et de Regnier-Desmarets réussirent h réparer la faute. Élu presque à l'unanimité, La Bruyère fut donc reçu, en même temps que l'abbé Bignon, le 15 juin 1&93, dans une séance que présida Charpentier.

Très attendue, celle'ci eut un bruyant retentissement. C'est même depuis lors que l'Académie jugea prudent de soumettre préalablement le discours du récipiendaire è, une commission. Les ennemis du récipiendaire avaient répété d'avance, et bien haut, qu'il était incapable de < lier ses pensées, de faire rien de suivi ». Mis au défi, La Bruyère se piqua d'honneur, et se proposa de renouveler un genre qui commençait à s'user,- depuis te jour où Fléchier, 1673, avait inauguré l'usage de ce remerciement solennel. Il y réussit au delà de toute espérance, et prouva aux plus incrédules qu'un peintre de caractères pouvait, h l'occasion, devenir orateur. Quoiqu'un peu long, son discours fut en elîet très distingué. 11 contenait les portraits frappants des plus illustres académiciens, des cinq grands génies qui vivaient encore, La Fontaine, Boileau, Racine, Fénelon et Bossuet, qu'il représenta de main de maître. Eux présents, il parla comme il le dit, à propos de Bossuet, le langage de la postérité. Quant au rival de Corneille, il recueillit plus d'éloges que ne le voulaient les partisans du vieux poète, entre autres son frère Thomas, et son neveu Fontenelle. Ceux-ci sortirent donc outrés; et, comme ils disposaient du Mercure galant, puisqu'ils en étaient les directeurs et les rédacteurs associés, dès le lendemain ils s'y déchaînèrent en épigrammes et chansons dont la rage égalait l'injure. Ne disait-on pas dans certain couplet :

Quand La Bruyère se présente,

Pourquoi faut-il crier harol

Pour faire un nombre de quarante,

Ne fallait-il pas un zéro?

Des griefs personnels envenimèrent ces diatribes : car un bel esprit, Fontenelle, avait à se venger d'avoir été peint sous le nom

de Cydias; et des journalistes — ceux du Mercure galant — pouvaient-ils pardonner d'avoir été placés immiditUement audtKous de rien dans les Caractères"*

Irrité d'une mauvaise foi qui, s'acharnant à nier un succès incontestable, voulait donner le ctiangc à l'opinion, La Bruyère se crut en droit de rjposte ; et, quelques mois après sa réception, il fit paraître son discours précédé d'une préface, où, prenant & partie un certain Ttiéobald, dans lequel il personnifie ses diffamateurs, il démasque de basses jalousies, et s'applaudit d'avoir pu déplaire à Mévius. La fureur des médiocres est en effet la consécration de toute supériorité. N'est-ce pas l'usage, y disait-il, « des vieux corbeaus de croasser autour de ceux qui, d'un Tol libre et d'une plume légère, se sont élevés à quelque gloire par leurs écrits »T

Cette apologie est sa dernière page. Trois ans après, il venait d'imprimer une neuvième édition, lorsqu'il mourut subitement, à Versailles, d'une attaque d'apoplexie, te 11 juin 1696, après un souper prolongé fort gaiement dans la nuit. 11 vivait chez les Coudés : ce régime de bons repas ne lui valait rien. L'année suivante, Santeuil en était aussi victime. La Bruyère laissait inachevés des Dialogues sur te qviitisme. L'amitié de Bossuet dut l'engager dans cette controverse. Il y suit d'un pas inégal les traces de Pascal. On attribue aussi, mais sans preuves, ces ditdogues au docteur Ellies du Pin.

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