‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 5)Chapitre 158 sur 244 · I. — L'homme · texte numérisé non relu

I. — L'homme

Sam ladépeadanee «t sa réserve dana nne condition aaaaJcMie. — On le voit par la notice précédente, peu d'écrivains furent k la fois plus célèbres et moins connus que La

L'HOHHE : SON DÉSINTÉRESSEMENT. 453

Bruyère. Sa vie est reafermêe presque lout entière dans son livre. Or, puisque le caractère de l'homme est la meilleure garantie du moraliste, interrogeons d'abord ses coafldences involontaires, pour esquisser les principaux traits de sa physionomie. Nous étudierons «nsuite son œuvre, son art.

Une honorable domesticité dans une famille voisine du trône, tel avait été le terme de sa fortune. 11 y était soumis à. une dépendance nécessaire, près de ces deux princes, dont l'un, le père de son élève, ■ tenait tout dans le tremblement >, dont l'autre n'épai^nait pas même à ses amis c des insultes grossières et des plaisanteries cruelles >, au témoignage de Saint- Simon. Ainsi, un jour, Santeuil reçut, en pleine- table, un soufflet de Hme la duchesse, suivi, pour le calmer, d'un verre d'eau jeté à la ligure. Il se contenta de chanter en vers latins cette colère d'une déesse contre un favori des Muses. La légende veut même qu'il soit mort k la suite d'une plaisanterie de H. le duc qui lui aurait fait boire du tabac versé dans un verre de Champagne. Dans cette maison hautaine, celui qui écrivait h fiussy, selon la formule du temps, les Altesses à qui je suis, n'oublia jamais ce qu'il devait à ses maîtres, mais il ne permit pas davantage à personne d'oublier ce qu'on lui devait à lui-même. Évitant donc une ramiliarité qui lui eût été rendue en mépris, il se retrancha i dans un sérieux ■ qui força le respect, c On me l'a dépeint, dit l'abbé d'Olivet, comme un philosophe qui ne songeait qu'à vivre tranquille avec des amis et des livres, faisant un bon choix des uns et des autres, ne cherchant ni ne fuyant le plaisir, toujours disposé à une joie modeste, ingénieux à la faire naître, poli dans ses manières, sage dans ses discours, et craignant toute sorte d'ambition, même celle de montrer de l'esprit. > Ce dernier mot est peutêtre de trop ; mais il est du moins certain quç, soucieux de sa dignité, cet honnéie homme, instruit des faiblesses de l'amour^ propre, sut toujours s'en défendre, pour rester maître de soi.

San déBintéreBsement. — Son désintéressement égala sa réserve, * car il se contentait, dit Saint-Simon, d'une pension de mille écus faîte par H. le duc, et ne chercha pas à tirer parti de son livre ■. Haupertuis raconte que La Bruyère, encore inconnu, venait journellement s'asseoir dans la boutique d'un

libraire de la rue Saint-Jacques, nommé Hichallet, pour y feuilleter fes nùwicaulis, — comme on disait alors en pariant des livres — . La tille du libraire était une geulille enfant qu'il avait prise en amitié. Or, un jour, tirant de sa poche un maausbrit, il dit au père : • Voulez-vous imprimer celaT Je ne sais si vous y trouverez votre compte; mais, en cas de succès, le produit sera pour ma petite amie. » Quelques années après, l'ouvrage avait rapporté deux ou trois cent mille francs; et, plus tard, Mlle Michallet épousait un homme de finance, nommé JoUy, qui, devenu fermier général, n'en resta pas moins honnête. Cette anecdote a d'autant plus de prix qu'à sa mort, le donateur de la dot ne possédait que le tiers d'un petit bien situé à Sceaux, et estimé à quatre mille francs.

Ajoutons que sa fierté, presque ombrageuse — jointe à la conscience des traits décochés obliquement à plus d'un de ses futurs électeurs, — n'avait pas voulu s'astreindre aux démarches exigées des candidats à l'Académie. Ce fut un de ses amis, Pontchartrain, qui s'employa vivement pour lui, mais à son insu. Croyons-en son discours où il put dire, sans être démenti : • Il n'y a ni poste, ni crédit, ni richesses, ni titres, ni autorité, ni faveur, messieurs, qui aient pu vous plier à faire ce choix; je n'ai rien de toutes ces choses : tout me manque. Un ouvrage qui a quelque succès, et dont les fausses, je dis les fausses, et malignes apj^ications pourraient me nuire auprès de personnes moias éclairées et moins équitables que vous, a été toute la médiation que j'ai employée, et que vous avez reçue. •

Sa BeBsIbltUA «•■teMue. — Sous cette discrétion s'entrevoit une sensibilité qui nous touche. L'illustre ami de La Boétie que nous avons étudié plus haut, n'eùt-il pas envié ces pensées : * Quelque désintéressement qu'on ait à l'égard de ceux qu'on aime, il faut parfois se contraindre pour eux, et avoir la générosité de recevoir; — Olui-là peut prendre qui goûte un plaisir aussi délicat à recevoir, que son ami en sent à lui donner »î Dans son chapitre sur le CœUT, se rencontre encore plus d'un aveu furtif qui nous charme ainsi par une émotion qu'on sent d'autant pins profonde que la manifestation en est plus rare.

1a blessure d'nne Ane fièt^t "> pev«nebc. — Mais cette cordialité contenue recouvre oerlain accent amer qui trahit en

L'HOHUE: SENSIBILITÉ LATENTE; FIERTÉ. 4gS

son livre comme une blessure secrète. Quelles sont donc les sources de l'humeur chagrine qui le fit satirique? Serait-ce 1^ souffrance de ces débuts lents et diffîciles qu'il lui fallut traverser avant l'heure oâ, longtemps obscur, il passa subitement à ta pleine lumière? Oui, La Bruyère eut le droit de dire : « Personne presque ne s'avise par lui-mâme du mérite des autres >; et il est manireste qu'il garde rancune aux indifférents ou aux maladroits qui ne l'ont ni apprécié, ni deviné. Pauvre, pensionné par un Grand commensal d'une Altesse, sans nom, sans crédit, simple précepteur et homme de lettres, dans un monde qui considérait peu l'esprit, et traitait en somme les écrivains avec une hauteur humiliante, il dut sentir plus d'une fois la gène de cette condition subalterne; et l6s témoignages en éclatent de toutes parts. Ecoutez : ■ Je ne sais, dites-vous avec un air froid et dédaigneux, Philintc a du mérite, de l'agrément, de l'exactitude sur son devoir, de la fidélité et de l'attachement pour son maître, et il ne plaît pas, il n'est pas considéré. — Expliquez- vous. Est-ce Philinle ou le Grand que vous condamnez? » — ■ 11 est savant, dit un politique, il est donc incapable d'affaires. Je ne lui confierais pas l'état de ma garderobe >, et il a raison. Ossat, Ximenès, Richelieu étaient savants.- Étaient-ils habiles? Ont-ils passé pour de bons ministres! i — < Il sait k grec, continue l'homme d'Etat ; c'est un grimaud, c'est un philosophe. > Les Bignon, les Lamoignon étaient de purs grimauds. Qui peut en douter? Ils savaient le grec ! > — A ce Ion de sarcasme douloureux — amère contre-partie de l'accueil fait à Vadius chei les Femmes savantes, — qui ne reconnaît une rancune? Si vous en doutez, lisez encore cette plainte : « Chrysante, homme opulent et impertinent, ne peut pas être vu avec Eugène, homme de mérite, mais pauvre. 11 croirait en être déshonoré. Eugène est pour Chrysantc dans les mêmes dispositions ; ils ne courent pas risque de se heurter. > Dans ce dédain rendu au centuple, n'y a-t-il pas une revanche contre les insolences du privilège, de la naissance et de la fortune, contre ces orgueilleux qui, pour avoir titre ou équipage, toisaient de haut le talent perdu dans l'ombre, mais ayant conscience de sa valeur? Certaines saillies nous autoriseraient même à croire que, témoin de la comédie jouée par les élus de la faveur, il fut

JlSe LA BRUYÈRE.

peut-être tenté de s'écrier un jour : * Pourquoi donc n'entreraisje pas en scène, aussi moi? > N'a-t-ii pas maintes fois raillé les gens à courte vue qui s'imaginent qu'un talent en exclut un autre? Hais, toute réflexion faite, U s'abstint, et flnit par se dire, comme Montesquieu ; he mirite comole de tout.

N'exagérons donc pas l'âpreté 'de ses griefs. Ils n'altèrent jamais jusqu'à la noire misanthropie de Rousseau. C'était à Jean-Jacques qu'était réservé le périlleux honneur de représenter l'esprit plébéien dans la haute littérature. Sans doute, La Bruyère sent et exprime vivement ce qu'il y a de contraire à la justice duis un ordre social où il n'est pas à son rang. Il lui arrive même d'écrire ; « Le peuple n'a guère d'esprit, et les grands n'ont point d'âme. Celui-ci a un bon fond et n'a point de dehors ; ceux-là n'ont que des dehors et une simple superficie. Faut-il opter? je ne balance pas, je veux être peuple. > Mais ces échappées, qui devancent les temps où l'oppression produira la révolte, ne l'empêchent pas d'appartenir à son siècle par la foi monarchique et religieuse. Tandis que son goût le porte h. la censure, son habitude l'incline au respect de la hiérarchie à laquelle il obéit par devoir. Les inégalités qui choquent l'instinct de sa raison ne l'aigrissent donc pas jusqu'à en faire un réformateur, un utopiste, un révolté. L'ami de Bossuet reste sujet docile, et chrétien sincère. Certes il s'attendrit avec une sorte de colère poignante sur la condition du laboureur : ■ On voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles répandus par la cam[>agne, noirs, livides, et tout brûlés du soleil, attachés h. ta terre qu'ils fouillent et remuent avec une opiniâtreté invincible. Ils ont comme une voix articulée; et, quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine, et, en effet, ils sont des hommes. Ils se retirent, la nuit, dans des tanières où ils vivent de pain noir, d'eau et de racines. Ils épargnent aux autres hommes ta peine de semer, de lahourer, de recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont semé >, Mais cet accès d'Apre indignation ne va pas au delà de cette protestation éloquente, et il ignora toujours cette jalousie et cette haine vindicative qui, dans l'Age suivant, seront le poison d'une philanthropie un peu trop déclamatoire.

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