GRANDEUR DES ROMAINS : LE SÉNAT
et de l'Asie, toute une nation de soldats animés par le culte de la patrie, et disciplinés par une règle inflexible. Ils s'inslruisent même à leurs dépens et par leurs échecs ; car ils s'approprient , souvent les armes et la tactique de leurs ennemis. Ainsi se constitue peu à peu la Légion, c'est-à-dire l'instruinent le plus solide et le plus souple, soit pour l'attaque, soit pour la défense.
Il faut voir avec quelle justesse Montesquieu compare aux Romains les différents adversaires dont ils ont triomphé, les Gaulois, Pyrrhus, Garthage, la Macédoine, la Grèce, la Syrie et l'Egypte, comment il mesure leur force ou leur faiblesse aux conditions que comportent le climat, le sol, le génie de la race, l'éducation, le gouvernement, les croyances, la concorde ou la discorde des citoyens, le courage et les talents des rois et des chefs. C'est, à vrai dire, la première fois, depuis Polybe, qu'une étude minutieuse des faits, des mœurs et des lois introduit dans l'histoire la rigueur du calcul , et substitue la logique des causes intelligentes aux chances aveugles du hasard.
Le Sénkt, centre de la tradition. L'ftme de Rome. Sa diplomatie. Nontcaqalen patricien, stoïcien. — Mais à ce corps si fortement organisé il fallait une âme toujours agissante au dedans comme au dehors, pour concevoir, élaborer et suivre sans défaillance un plan réguUer de domination universelle. Cette permanence d'une pensée politique était d'autant plus nécessaire qu'à l'expiration de leurs pouvoirs les consuls rentraient dans la vie privée. Autrement nulle entreprise de long avenir n'eût été possible. Or le Sénat fut le centre d'une tradition souveraine qui sans cesse veillait sur la guerre ou la paix: ( Pendant que les armées consternaient tout, le Sénat tenait à terre ceux qu'il trouvait abattus. » Diviser pour régner, telle est la pratique de sa diplomatie, qui lit encore plus de conquêtes par la ruse que par la force. S'il offre son alliance aux rois, c'est pour les asservir, quand il n'a plus besoin de leur concours ou de leur neutralité. S'il accorde des trêves à ses ennemis, c'est pour mieux les détruire, lorsque leurs amis auront été ou gagnés, ou soumis. Tout en combattant l'indépendance des peuples, il dissout les ligues, sous couleur d'affranchir les ciiés. 11 protège parfois les faibles, mais pour isoler les forts. Aux uns il suscite des rivaux intéressés à leur abais-
aeraent; chez les autres, il soudoie des traîtres qui fomentent la révolte. Ailleurs il exige pour otage le plus proche parent des priaces et les tient en respect par la crainte de ce prétendant dont il façonne d'ailleurs l'àme à sa guisQi s'il est jeune. Où manquent les causes de guerre, il en fait naître, ne fût-ce qu'en se portant comme arbitre entre deux adversaires, en revendiquant l'héritage d'une couronne, ou en provoquant des insultes par l'insolence de ses ambassadeurs. Après la défaite, il se dispense des traités, sous prétexte qu'ils n'ont pas été ratifiés, ou tes élude par des faux-fuyants. Après la victoire, il tourne & son avantage l'ambiguïté volontaire des clauses qu'il a dictées, pour exiger au delà des conventions. Ainsi, la paix ochèTe l'œuvre des armes. Cuihage, par exemple, est condamnée à payer des tributs écrasants, k brûler ses vaisseaux, à tuer ses éléphants, à licencier ses armées, k subir une sorte de servitude. C'est inaugurer la Terreur : « Rome mit d'abord les rois dans le silence, et les rendit comme stupides; il ne s'agissait pas de leur puissance, mais leur personne même était attaquée. Risquer une guerre, c'était s'exposer à la captivité, k la mort, k l'infamie du triomphe; ainsi les rois, qui vivaient dans les déhces et le faste, n'osaient jeter des regards fixes sur le peuple romain ; et, perdant courage, ils attendaient de leur patience et de leurs bassesses quelque délai aux misères dont ils étaient menacés. >
En face de ces pages, ne dirait-on pas que Montesquieu a vécu dans l'ancienne Borne, qu'il a retrouvé les registres du Sénat, et qu'il a. pris part à ses délibérations les plus secrètes? Lui-même, il semble parfois éprouver cette illusion : car il a, par inclination, le cœur d'un patricien de la Itépublique. On le verra bien quand la guerre civile éclatera. Loin de se tenir à récartpourjugerlespartis,il entrera dans les intérêts et les passions des acteurs ou des victimes.il sera volontiers intransigeant comme un Caton ou un Brutus. Il célébrera leurs suicides avec l'accent d'un stoïcien qui les absout et les tourne en apothéoses. CaïueB de dècftdeneo. Extenston de la esNqaete. Appan* vrlBBcmenl de I» race. laé^lllé HOFlale. Mœurs étrangères. Les cnerres lolatalneH. Les ctaef* «Mbllleux. S-'Eat' pire. — Au spectacle d'une grandeur toujours croissante va
DÉCADENCE DES ROUAINS : L'EUPIRE. 491
succéder le contraste d'une progression isTerse; nous assistons à l'expiation qui fait tomber Rome au dernier degré d'abaissement, la. punit par ses propres mains et venge enfln l'Univers.
Or les germes de cette décadence qui dura plusieurs siècles — car les peuples mettent longtemps à mourir — , Montesquieu ne les cherche pas seulement, comme firent la plupart de ses devanciers, dans la révolution morale qui ruina les maximes antiques. Tant en attribuant une juste influence à l'invasion des richesses étrangères et des idées qui, venues de la Grèce, minèrent insensiblement les vertus et les traditions du vieil esprit romain, il comprend que ce changement social est l'effet d'une cause plus profonde, et que la République a péri par ta raison même qui avait fondé l'édifice de sa puissance, c'est-àdire par la conquête; car « des lois qui étaient excellentes pour un petit État sont détestables pour un grand >.
Sans énumérer toutes les conséquences de ce principe, signalons du moins les plus décisives, celles qui expliquent Marius, Sylla, Pompée, César, les dissensions civiles, la dictature d'Octave, l'établissement de l'Empire, les usurpations militaires, et les hontes d'un despotisme imbécile ou féroce.
La première suite d'un perpétuel état de guerre ne fut-elle pas l'appauvrissement du sang romain? Tant que la cité put se recruter parmi ses voisins, dans les populations belliqueuses du Latium, de l'Etrurie ou du Samnium, elle répara ses pertes, et cicatrisa ses blessures,: « Ces nations furent les mains par lesquelles Rome enchaîna l'Univers *. Mais, ce fonds une fois épuisé par tant de combats et par la misère — car l'usure réduisit la plèbe à la mendicité —, les citojens, sinon les soldats, firent défaut. Dès le temps des Gracques, au-dessus d'une tourbe de pauvres, d'affranchis ou d'étrangers, il ne restait plus qu'une aristocratie corrompue, insatiable, maltresse de scandaleuses richesses et de clientèles immenses, mais exposée bientôt ellemême aux entreprises de tout ambitieux qui, proAtant de ses divisions, s'appuierait, pour la dominer, sur les convoitises de cette populace vénale, ou de ces légions indifférentes h toute idée de patrie. Remarquons ici que les Gracques avaient pressenti ce péril; et voilà pourquoi ils voulaient reconstituer l'élément romain, soit par les lois agraires qui proposaient une
restitutiOD de domaines ueurpés gur l'État, non une spoliation, soit par l'extension du droit de cité accordé ans Italiens. Montesquieu a donc tort de condamner cette dernière mesure, et d'y voir une cause de décadence.
Or ces tentations de tyrannie deTinrent de plus en plus redoutables, à mesure que les expéditions lointaines habituèrent les armées h se détacher de l'intérêt public, et à ne servir que ta fortune d'un général prêt h tout oser contre tes lois. C'est ainsi que les forces Tires de Rome se consumèrent tontes les unes les autres. Le peuple fut détruit par le Sénat, le Sénat par les Césars, les Césars par les armées, et les armées par IcE Barbares. C'est ce que prouve l'histoire des guerres civiles où , sombra ta République, et celle de l'Empire qui, commencé par Auguste, et flnissant par Augustute, s'anéantit insensiblement, comme ces fleuves qui disparaissent dans les sables.
CMieialaH éloquesle. Ame knltqne Montesqnleii ne s'enbUe p»s. Lea *Un8l*BB eonteaiporsiiies. Arl de piquer TalteartvB. — Tel est te cadre, telles sont les principales lignes d'un tableau dont l'éloquence mérite l'éto^ que Montesquieu fit lui-même de Tacite, lorsqu'il dit: ■ Il abrégeait tout, parce qu'il voyait tout >. Lui aussi, il réduit sans amoindrir, et résume sans obscurcir. Sa concision est un foyer de rayons dont les clartés intenses illuminent de vastes profondeurs. Ses jugements ont une brièveté grandiose qui ressemble k l'accent impérieux, calme et solennel des anciens jurisconsultes. On dirait qu'il dicte des lois aux événements du même ton que le sénat aux peuples. Pour égaler son expression & la majesté du spectacle, il a pris une âme antique, el renoncé presque à son habitude de traduire des pensées fortes en mois spirituels.
Cependant il est encore aisé de reconnaître ici les artifices ordinaires k un écrivain qui s'oublie rarement, et aime h se faire valoir. Remarquons d'abord les diversions ingénieuses par lesquelles il se ptalt k renouveler l'intérêt d'une histoire lointaine, el k la rapprocher de ses lecteurs, comme s'il doutait de leur courage ou de leur attention. De là mainte allusion à des faits modernes ou contemporains. A propos d'Antiochus qui consent k un traité infime, n'admire-l-il pas < la résolution magnanime > que prit Louis XIV ■ de s'ensevelir sous les débris