L.'HISTOIHE NATURELLE : SA GENÈSE. BOl
séduction universelle, dans un siècle où le mot de nature s'associait parlout à celui de Dieu même, et teodait & le remplacer effrontément. Lorsque l'arbitrait^ régnait partout, on aimait à contempler; dans la nature, l'ordre, la règle et la toi.
Consacrés aux Quadrupèdes vivipares, les douze volumes suivants parurent successivement dans une période de dix-huit . années (1753-1778). De 1770 à 1783 furent publiés neuf volume* sur les Oiseaux. Enfin douze autres volumes — au total trentesix — dont cinq sur les minéraux (1783-1788), et sept de supplément, se succédèrent à des intervalles inégaux jusqu'à Id mort de BufFon (16 avril 1788). Le dernier est même posthume (1789). Les Époques de la Nature, qui font partie de ces douze derniers volumes, avaient paru en 1778.
L'enBCmble de sa vie. Longae pKllenee, tSDlemeBt, HgnUé, Son cntl cRntetère. BnlToii bvnboniMe. — Durant ces cinquante années, qu'il se vantait c d'avoir passées è. son bureau >, sa vie se partagea tout entière entre Paris — où il donnait un tiers de son année à son laboratoire et à ses collections dti cabinet du roi, qu'il appelle c son llls aîné >, et où il faisait ses observations — et son château de Hontbard, dans le fameux pavillon duquel il les rédige. Ce pavillon de travail, qu'on appela le berceau de l'hisioire naturelle, et dont Jean-Jacques baisa le seuil à genoux, était à l'extrémité de ses jardins ; on y montait de terrasse en terrasse. C'est là que Bufibn, éveillé dès cinq heures, se rendait tous les matins. En été, il s'établissait dans une grande salle, nue, voûtée comme une chapelle, et il habitait en hiver un autre cabinet moins froid, dont l'unique ornement fut un portrait de Newton. C'est là qu'aidé de sa vaste mémoire et des notes prises b. Paris, il composait et écrivait. Voilà le cadre où nous devons nous représenter sa figure que ranime sous nos yeux le buste du Louvre par Augustin Pajou. Elle nous frappe par une expression de calme et de noblesse, par la conscience de la force, non sans un peu de dédain dans la lèvre supérieure, et un air olympien dans le front proéminent et bombé; mais l'ensemble se concilie pourtant avec la bienveillance et la douceur.
L'amour de la règle et de l'ordre, un bon sens grandiose, une raison pacifique, une imperturbable constance dans un
labeur qui ne se dément pas, tels sont les traits qui le distinguent, au milieu du xvnt^ siècle et de la vie turbulente ou dissipée dont le flot emportait presque tous ceux qui se disaient et se croyaient ptiilosophes. Aussi ceux-ci ne lui pardonnèrent-ils pas cette attitude qui semblait censurer la leur. Uais nous admirerons l'isolement de l'écrivain qui ne se laissa pas distraire un seul instant de l'immense étude au succès de laquelle il fallait le silence et la contemplation solitaire. Le vrai sage n'est-il pas celui quii généreusement épris de la gloire, se tint à l'écart des sectes, des coteries, des querelles éphémères, des polémiques ipritanles, des petites passions ou des intérêts mesquins dont la cohue s'agitait au-dessous de sa sphère sereine! Une prenait pas même souci de répliquer autrement que par l'indiiTérence à. ceux qui déchiraient ses livres, ou tentaient de le tourner en ridicule. S'il ne répandait pas h ses censeurs, et déclarait en pleine Académie : « Fermons l'oreille aux aboiements de la critique >, c'était autant pour ne pas perdre ou mieux employer son temps, que parce qu'il se croyait supérieur à ces critiques qui c se suffoquent d'encens ou s'inondent de Ael >. '
11 n'a garde d'ailleurs de rester étranger h l'esprit de son temps : car il en garde une secrète défiaqce de toute tradition. Mais cette tendance est atténuée par la bpnne économie du travail et le sérieux du talent. Ne donnant à un monde frivole que la partie extérieure de lui-même, ce qui fut de représentation, il sut toujours se discipliner et se diriger. Au lieu de se corrompre, comme tant d'autres, el de se dépenser au jour le jour dans une improvisation livrée à tous les souffles de la popularité, il ne cessa donc pas de se concentrer, de se recueillir, et de marcher imperturbablement vers le but unique où le conduisit son pas grave et solennel. Gardons-nous pourtant de prendre l'imperturbable sérénité de son caractère et la réserve de sa vie pour les marques d'un cœur sec et d'un esprit hau-
Le caractère de Buffon a été déflguré par une légende due à la malignité de Saint-Lambert et du prince de Monaco, qui, pour prouver que cet historien de la nature manquait de naturel, le représentent se mettant, pour écrire, en habit de gala, avec épée, poudre et manchettes. La vérité est dans sa
labeur; dignité; bonhomie; popularité. so3 Correspondance où il faut le voir tout gai et loul bonhomme, dans te cercle de ses parents et amis de Hontbard — à savoir sa jeuDe femme; Mme Nadault, sa sœur, k la fois enjouée ou sérieuse comme il le fallait; Mme Guéneau, < le mouton >; M. Daubenton, « le charmant hanneton »; son flts Bu/fonef; celui de Guéneau, Finjtn; — invitant un ami k venir manger ïo soupe, et riant de tant son cœur aux charges du peintre Touzeir cet orchestre vivant. Qu'il y a loin de ce Ëuffon — aimahle pour tous ses hôtes, aux heures de délassement, même pour ses domestiques, comme sa femme de charge, Mlle Blesaeau, celte Laforét de Mootbard, et s'écriant dans le salon de Mlle de Lespinasse qui n'en revenait pas ; ■ Oh ! diable, quand il est question de clariiier son style, c'est une autre paire de manches! > — au prétendu comte de Tufllères que singeait D'Alembert, d'après le Glorieux'. C'est avec plus d'élonnement que de plaisir qu'il vit cet exalté de Jean-Jacques venir baiser le seuil de son pavillon. Ce n'est pas sa faute, mais celle de sa physionomie, si Hume, de bonne foi d'ailleurs, lui trouvait l'air d'un maréchal de France, avec ses traits majestueux, sa parure de cheveux blancs sous lesquels étinceiaient ses yeux noirs aux sourcils encore noirs; mais Gibbon voyait en lui tout uniment ( un grand et aimable homme >. Il n'était pas non plus l'écrivain olympien qu'on disait inaccessible k tous les sentiments, et nous savons qu'il a donné de vraies larmes h la mort de sa femme < adorée >, que sa besogne en fut interrompue, et qu'il l'interrompit encore pour conseiller avec autant de dignité que de délicatesse son fils malheureux en ménage.
Sm popnlarilét m» dlelalnre sclenUB«ii«. — Cette dignité de caractère, qui le rapproche du XVii* siècle, le met hors de pair entre tous ses contemporains. Elle lui valut, de son vivant, une considération exceptionnelle. Lorsqu'en 1753 l'Académie l'appela spontanément à l'honneur d'un fauteuil, ce fut un hommage rendu à une renommée qui remplissait le monde entier. En 1777, des corsaires anglais s'empressèrent de lui faire parvenir des échantillons à son adresse qui se trouvaient dans un navire capturé par eux. Parmi les souverains, c'était à qui lui enverrait les plus rares productions des deux hémisphères. Toutes les Compagnies savantes se disputaient son
nom. Louis XV, malgré son apathie si peu curieuse d'encourager l'esprit, érigeait en comté sa terre de Honlbard. Un miniatpe, H. d'Angivîlliers, lui faisait élever une statue de marbre, avec cette inscription : Majestati naturx par ingenium '. Or personne ne s'avisa d'en être surpris, et Buffoo moins que tout autre, car il se rendait justice; on peut même lui repro< cher d'avoir admiré trop exclusivement ses propres mérites, comme un idéal en dehors duquel rien ne pouvait lui plaire. Prosateur, il dédaigna les vers, * à moins qu'ils ne fussent beaux comme delà prose >. L'enchaînement contenu du discours étant pour lui la première condition de toute éloquence, il disait en haussant les épaules ; t Le président de Montesquieu a~t-il un style? > Le savant poussa ses dissentiments scientifiques jusqu'à l'injustice pour Héaumur comme pour Linné, lequel lui rendit la monnaie de sa pièce, en appelant Bufonia la plante dite vulgairement Herbe à crapaud. Son discours à V Académie, dit Discours sur le f(yte et prononcé le 36 août 1753, n'est guère que la théorie élogieuse de son propre génie d'écrivain. Ajoutons enlln qu'il eut le tort cruel d'interrompre Bernardin de Saint-Pierre Usant, dans un salon, Paul et Virginie, ce qui navra un cœur plus sensible que le sien, Il y a donc là un excès, c'est-à-dire une faiblesse, mais qui n'autorise pas l'irrévérence de ses détracteurs. Us auront beau dire, le dernier mot reste à Lebrun, s'écriant dans son ode :
Ressemble au dieu de la lumière, Qui se venge par des bienrails. Poursuis ! que tes nouveaux ouvrages Beinportent de nouveaux outrages!
Décoré plutôt que chargé de ses quatre-vingts ans, ce patriarche des sciences naturelles mourut à Paris, le 16 avril 1788; et ses funérailles furent la plus grande pompe publique que la France ait vue avant celles de Mirabeau. Son nom résumait toute la pensée scientifique du xviiF siècle, comme celui de Rousseau toute sa pensée politique *,
bas : " Qui Irnp enibniiie maf élreial ..
. a. Il laissait qd llls, coIoqbI do cavalerie i 29 ans. La Révolution ne rosMcta