‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 5)Chapitre 170 sur 244 · CRITIQUE DE SA MÉTHODE SCIENTIFIQUE · texte numérisé non relu

CRITIQUE DE SA MÉTHODE SCIENTIFIQUE

n'être qu'un simple mécanisme, il lui arrive de prêter aux uns des qualités, des internions ou des sentiments qui supposeraient un principe spirituel ; et il charge les autres de défauts dont ils paraissent responsables, comme s'ils avaient une perversité calculée. Si le portrait du lion tient du panégyrique, celui du tigre tourne au réquisiloire, car le premier a • la colère noble, le courage magnanime, le naturel sensible ; il méprise les insultes, il pardonne à de petits ennemis des libertés offensantes • ; et le second, « trop long de corps, trop bas de jambes, n'a que les caractères de la basse méchanceté et de la cruauté insatiable >.

BufTon, grand seigneur, juge le cerf dans ses rapports avec les grands seigneurs, et il y voit la cause finale des chasses & courre. Son cygne, nous disons le sien, < est fier de sa noblesse et de sa beauté i ; il ôte au cygne de la nature le mérite de sa grâce, qui est de s'ignorer elle<méme. Nous aimons pourtant mieux encore ses partialités que ses dédains. Est-ce bien un naturaliste qui a écrit ceci : c Ces tristes oiseaux d'eau dont on ne sait que dire, et dont la multitude est accablante ■? Ajoutons toutefois que cette partialité lui devint une source d'émotion, par conséquent d'éloquence. Les animaux étant pour lui des amis ou des ennemis, ses descriptions se sont passionnées; il va jusqu'à louer ou gourmander ces êtres inférieurs qu'il considérait pourtant, avec Descartes, comme des automates. Par suite de ces DIusions mêmes, le sentiment de la vie anime donc ses peintures. Il nous fait ainsi comprendre, sans le vouloir, les convenances providentielles qui accommodent l'oi^anisme aux besoins, aux mœurs et aux destinées. De la sorte, le Créateur apparaît dans la créature, et l'artiste réfute ou complète, à son insu, les oublis d'un écrivain trop étranger à l'ordre surnaturel.

< Oserais-je dire, écrit H. D. Nisard, des dégoûts de Buffon pour certains objets de son étude, que la cause principale est que Dieu y manque? S'il avait cru avec la simplicité de coeur de Newton à un créateur, le ver de terre lui eût paru tout aussi étonnant que le lion... 11 n'eût pas accablé les uns de ses répugnances, ni récompensé les autres, par d'imaginaires qualités, de l'honneur de lui avoir plu. Son siècle, plus fort que sa raison, l'empêcha de voir distinctement la main qui a prodigué ces variétés de structure, et qui a mis jusque dans des infusoires

invisibles une parcelle de vie que les plus désarmés n'abandonnent pas sans la défendre. Cette faiblesse a coulé à Buffon le meilleur du génie du naturaliste, l'exactitude, el le même siècle qui lui cachait Dieu a le plus douté de Is solidité de sa science. »

HastUité des s»v«Bla de s*n temps. -~ Mais en cela le xviii* siècle eut tort. En 1749, quand parurent les trois premiers volumes de l'Histoire nalwelk, un an après l'Esprit des Lois, Montesquieu écrivait, à Rome, à un ami, qu'il y trouvait < de belles choses > et, avec tout le monde, t beaucoup d'utilité h le lire t; puis il ajoutait, visant RèaumuF et d'autres: «M. de Buffon a parmi les savants de ce pays-ci un très grand nombre d'ennemis, et la voix prépondérante des savants emportera, à ce que je crois, la balance pour bien du temps >. Il prophétisait vrai. Longtemps on a refusé k Buffon le titre de savant. On retournait contre lui son mol ; « Le meilleur creuset, c'est l'esprit 1 ; on lui reprochait d'avoir abusé del'hypothèse sans recourir assez è l'observation, d'avoir plus énuméré que défini, et l'on insistait cruellement sur des erreurs de détail. Les savants d aujourd'hui l'ont bien vengé des dédains de jadis *.

H«pl les scie* tta^Mes de BMir*n. — Ils ont montré l'extraordinaire originalité de certaines de ses hypothèses, et quelle éclatante confirmation elles recevaient de la science moderne. Certes il ne faut rien exagérer, et se défier, comme disait déjà Sainte-Beuve, du genre Michelct appliqué à Buffon; mais sans chercher dans VHistoire Naturelle de trop expresses prophéties des plus grandes découvertes de ce temps, on peut y constater les premiem linéaments de la doctrine de l'évolution, et notamment une idée très nette du transformisme des espèces, en dépit de la stabilité du • moule intérieur > des formes; et même un soupçon de la théorie microbienne, bien que Buffon incline vers celle de la génération spontanée; ou encore un pas décisif fait au delà de l'automatisme cartésien des bétes vers la théorie dite des mouvements réflexes par la physiologie moderne.

1. Cf. FlouKuiî, Bufoa. Biitoire de im iiléa el de ttt iTaraux. 1844; rinlro. duction (pp. 1^-25) et lea noMs de l'édition Lanessan. Puis, Abel Piloa; ot inrtoue M. Edmond Peirier. fn PMotophh soolosiyve avaal Dancin. Paria,

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