IBS ÉPOQUES DE LA NATURE
l'évidence >, suivant le mot de Hume, il parla comme un témoin do ces scènes terribles qu'il évoque depuis le moment dVi il suppose le règne du feu et de l'eau, jusqu'à celui où un sol habitable put enfin supporter la vie végétale et organique. Que l'on n'admette plus tous les prodiges dont il semble avoir été le confident, qu'il se trompe sur le partage des animaux entre les continents, et sur le nombre des transformations terrestres, la grandeur de l'ensemble en souffre peu : ce sublime roman n'en crée pas moins toute une science doiit l'impression tient i(tiut la pensée. Ce livre solennel plait d'autant plus que Dieu n'en est point absent : • A mesure que j'ai pénétré davantage dans le sein de la nature, dit Buffon, j'ai plus profondément respecté son Auteur. • Si cette lumière de la raison ne devient pas assez une chaleur du sentiment, la faute en est à l'esprit du tempe. Mais il n'en est pas moins vrai de dire, avec M. D. Nisard, que ce monument égale en majesté le Biacoun de la méthode et le Traité de la connaistance de Dieu et de soi-même.
Jmgttttmt de Cnvler snr Bnffoii. — Au reste, pour conclure sur ses mérites d'historien de la nature, sans les exagérer, nous nous en rapporterons, non aux éloges dithyrambiques de savants pourtant qualifiés, tels que M. Plourens, mais à ce simple jugement de Cuvier ; « 11 a donné par ses hypothèses mêmes une immense impulsion à la géologie, il a le premier fait sentir généralement que l'état actuel du globe est le résultat d'une succession de changements dont il est possible de saisir les traces, et il a ainsi rendu tous les observateurs atlentifs aux phénomènes d'où l'on peut remonter à ces changements. Par ses propre» observations, il a aussi fait faire des progrès à la science de l'homme et des animaux. Les idées relatives k l'influence qu'exercent la délicatesse et le degré de développement de chaque organe sur la nature des diverses espèces, sont des idées de génie qui doivent faire la base de toute histoire naturelle philosophique, et qui ont rendu tant de services à l'art des méthodes, qu'elles doivent faire pardonner à leur auteur le mal qu'il a dit de cet art. Les idées de Buffon sur la dégénération des animaux et sur les limites que les climats, les montagnes et les mers assignent à chaque espèce, peuvent encore être considérées comme de véritables découvertes qui se confirment imnis LintiuiHis. ii> — 33
chaque jour, et qui ont donné aux recherches des voyageurs un» base ilxe dont elles manquaient absolument. Enfin Buffon a rendu & son pays le service le plus grand peut-être qu'il pût lui rendre, celui d'avoir popularisé la science par ses écrits, d'y avoir intéressé les grands, les princes, qui dès lore la protégèrent, et d'avoir ainsi produit des effets qui se -perpétuent de notre temps et qui sont incalculables pour l'avenir. >
BUFFON £GRITAIN
L'éerJvaJ* » luwmtMle «vee le SKvant et le philos^he.
— L'ceuvre de Buffon a encore, dans son style, de plus sûrs garants de l'immortalité, que la reconnaissance tardive mais désormais assurée des savants. 11 ne l'ignorait pas. Il savait que les connaissances sont la propriété du dernier qui les met en œuvre, en profitant de l'expérience des autres, et voilà dans quel sens il a dit : • Ces choses sont hors de l'homme, le style est l'homme même >. Et cet homme se compose chez BufTon d'un écrivain qui est en harmonie parfaite avec le savant et le philosophe. Examinons d'abord les critiques qu'on en fait.
DétaolB de son atyle. — D'Alembert l'appelait • le grand phragier »; mais c'est méconnaître qu'il a dit : « Les idées seules forment le fond du style >, et que, dans sa Théorie de la Terre et dans ses Époques, il a joint l'exemple au précepte, aussi bien que D'Alembert lui-même dans son Discours préliminaire de l'Encyclopédie. Oui, il lui est arrivé d'oublier qu'il avait dit; 1 Le ton n'est que la convenance du style à la nature du sujet », et de débuter trop pompeusement dans certaines descriptions, celle du cheval par exemple, ( la plus noble conquêle que rbomnie ait jamais faite >, ou de finir par un trait d'un golît douteux, comme le suivant : « L'oie nous fournit cette plume délicate sur laquelle la mollesse se plait à se reposer et cette autre plume, instrument de notre pensée et avec laquelle nous écrivons ici son éloge »; ou de décrire en style de boudoir l'oiseau-mouche, < ce petit favori... ; cet amant léger des fleurs qui vil à leurs dépens sans les flétrir.,., qui les flatte de ses ailes sans jamais s'y fixer.,. », et le cygne en qui t tout respire
l'écrivain : SES mérites et démérites. 513 la volupté..., tout justifie la spirituelle et riaote mythologie d'avoir donné ce charmant oiseau pour père à la plus belle des mortelles ». Rien ae le justifie d'avoir, dans l'éloge de M. de ChaBteluK, montré « la Vérité portant d'une" main l'éponge de l'oubli et de l'autre le burin de la gloire ». Vraiment on a trop beau jeu à rappeler ici son conseil 3ur t l'attention à ne nommer les choses que parleurs termes ies plus généraux >, comme s'il en avait fait un précepte absolu et s'il n'avait pas écrit un jour k Tabbé Bexon : ■ Il n'y a aucune de nos déHnltionB qui soii précise, aucun de nos termes généraux gtti soit exact, lorsqu'on vient à les appliquer en particulier aux choses et aUx èires qu'ils représentent », Hais puisque les citations le calomnient d'ordinaire, indiquons-en qui le réhabilitent, au moins ici. ?l'a-t-il pas, par exemple, parlé des petites misères physlo* logiques du nouveau-né qui • n'a pas encore la force de cra^ cher », avec une naïvel* technique égale à celle de la nourrice d'Oreste, dans Eschyle '?
Sa théorie dn style. — Hais laissons ces chicanes qui ont trop duré. Il faut avouer que son discours de réception k l'Académie expose une théorie par trop géométrique de l'art d'écrire; pourtant remarquons que l'on en exagère d'ordinaire le dogmatisme et l'étroitesse, en l'intitulant Discours sur le style, et qu'au pis aller on devrait y voir avec Villemain t la confidence un peu apprêtée d'un grand artiste, et non la théorie de l'art dans sa belle el inépuisable variété ». Qui donc d'ailleurs, depuis le. Phèdre de Platon, avait analysé de plus près l'opération si délicate de la composition? Sans doute Buffon n'en reproduit pas les phases, dans leur vivante complexité, mais ici comme pour Tes Époques de la Nature il ne vise à nous oinrir qu'un tableau clarifié, schématique, 'de l'œuvre de la nature. Et oii trouver une plus haute et plus juste conception de l'art d'écrire que dans ce lumineux passage qui résume si hardiment tout ce que dit Pascal sur l'esprit de finesse opposé h celui de géométrie : « Vn beau style n'est tel en effet que par le nombre infini des vérités qu'il présente. Toutes les beautés intellectuelles qui s'y trouvent, tous les rapports dont il est composé, sont autant de
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vérités aussi utiles et peut-être plus précieuses pour l'esprit hum&ia que celles qui peuvent faire le fond du sujet »? Ajoutons qu'il fait sa part à l'imagination, et qu'il se complète et se corrige suffisamm'ent dans certain fragment posthume sur l'Art Xéerire ', et encore mieux en prêchant d'exemple presque tonjours.
S» ayalaxe. — Il aimait trop la hiérarchie pour la bannir du style et le couper, comme ses contemporains; aussi met-il dans sa phrase cette belle ordonnance qu'il avait dans l'esprit et qu'il montrait dans la nature. 11 sait d'ailleurs raccourcir ses périodes suivant son objet. Que l'on compare par exemple les phrases k facettes qui peignent l'oiseau-mouche, < ce bijou de la nature », à l'ample période oil il a voulu nous donner la sensation de l'immensité des déserts de l'Arabie Pétrée ! Celle architecture savante des périodes était un premier b-uit de l'attention soutenue qu'il apportait à ses rédactions déllnitives, recopiant jusqu'à dix-huit fois le manuscrit des Époques, et s'ècriant dans sa verte vieillesse : c J'apprends tous les jours h écrire ».
Le grand colorlau. — Par cette méditation intense des idées, il arrivait ensuite à les faire rayonner, comme il disait à H. Necker, et alors il méritait d'être appelé sans aucune ironie le grand coloriste- Que de grâces de bon aloi, et quel bercement de style parmi ces descriptions d'animaux qui ont charmé nos pères, et seront pour longtemps la joie de nos fils, quoi qu'on puisse dire ! Et queUe flexibilité de tons pour rendre la nature des modèles : ici la grâce ailée d'Aristophane pour rivaliser de légèreté avec le monde des oiseaux, œi^re delà nature « dans sa gaieté > ; là le lyrisme du prophète pour parler du cheval, ce * fier et fougueux animal » ! Quelle sensibilité mêni% pour décrire la plante, € cet animal qui dort • ! Et pourtant quelle puissance d'imagination qui ■ sait donner des couleurs à nos pensées », qui nous montre dans le gazon le * duvet de la terre », et nous fait assister, dans les profondeurs de ta planète, au drame des volcans, parmi • le mouvement convulsif des entrailles de la terre^»; qui fouille « les archives de la nature »
1. Cf. le DiêCouTê lur le slyle. édition de M. Félii Hémon, Paris, DolagraTo.