‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 5)Chapitre 194 sur 244 · DEUXIÈME PÉRIODE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PÉRIODE

■ensseBB A Chambéry. Le eadMstre; Im «nslqaei les écheefl; Ie> romanat les lettre* et les sciences. — llarclBse. — Une crise salntMire. — Les détails de la vie de Rousseau à Chambéry sont restés obscurs, malgré de récents et intéressants

travaux, et ceux qu'il qous donne sont sujets à caution, mais l'histoire de son esprit y apparaît assez clairement, et c'est l'essentiel. On peut même aujourd'hui en dater les phases principales, avec une précision qui fait défaut dans les Confessions, leur auteur les écrivant de mémoire et brouillant les faits jusqu'à avancer, par exemple, de deux ans son installation aux Charmettes, une date qui était pourtant bien mémorable pour lui et pour nous!

Bousseau fut d'abord employé au cadastre, s'en dégoùla vite et se crut une fois de plus la vocation de la musique. 11 se remit h. l'apprendre en l'enseignant, et aussi • par l'étude opini&tre des obscurs livres de Bameau ».

Sur ces entrefaites, il se lie avec un gentilhomme savoyard assez lettré, M. de Condé, qui, venu pour prendre de lui des leçons de musique, Tinit par lui en donner de littérature et l'enchante de Voltaire. Le i germe de littérature et de philosophie qui commençait â fermenter dans sa tête » ne demandait qu'à éclore, quand paraissent les Lettres pkilosopkiguei. t Quoiqu'elles ne soient assurément pas son meilleur ouvrage, écrit Housseau, ce fut celui qui m'attira lu plus vers l'étude, et ce goût naissant ne s'éteignit plus depuis ce temps-là. > 11 faudrait donc dater de 1734 cette phase importante de l'histoire de son esprit, et aussi, sans doute, l'ébauche de Narcisse ou V Amant de lui-même, d'après la vague rectification de date que Bousseau apporta au « mensonge • de la préface, laquelle avait présenté cette comédie comme écrite à dix-huit ans. Mais il dispersa encore quelque temps son attention sur d'autres objets, tels que la physique, lapharmacie,!a botanique, les échecs et les romans de Prévost, t Je passai, dit-il, deux ou trois ans de cette façon entre la musique, les magistères, tes projets, les voyages, flottant incessamment d'une chose à l'autre, cherchant à me fixer sans savoir à quoi, mais entrainé pourtant par degrés vers l'étude, voyant des gens de lettres, entendant parler de littérature, me mêlant quelquefois d'en parler moi-même, et prenant plutôt le jargon des livres que la connaissance de leur contenu. > Mais il se blesse et manque de s'empoisonner, dans une expérience maladroite de chimie. Cet accident, à la suite duquel il fait son testament (27 juin 1737), et une maladie plus ou moins imaginaire

11= PÉRIODE : LES CHABMETTES; L'AUTODIDACTE. S8o qui motive un voyage à Monlpellier (1737), amènent une crise morale. Celle-ci l'oriente vers des occupations sérieuses, et, la conversation de quelques honnêtes gens l'y aidant, il se sent ■ entraîné peu h peu, malgré son état, ou plutôt par son état, vers l'étude avec une force irrésistible ».

■•oMean anx Cta*naetl«it(été delT38). — L'étade. —Vm ma de préceptorat ft I.70B (lT40-fV41). — Opnaeale* divers. — C'est alors que Rousseau entreprit et vint à bout de 1,'onipléter et de systématiser ses connaissances, avec une énergie et un succès qui en font, comme le remarque son compatriote Amîel, le type de l'autodidacte. Cette entreprise eut pour théâtre, dans un site très pittoresque, prés deChambéry, la villa d'été des Gharmettes, où Rousseau vint s'installer avec Mme de Warens en 1738; et son exécution était achevée quand il partit pour Paris en 1741. Nous appliquerons donc surtout à la période de 1736 à 1741 ce que Rousseau dit de tout son séjour à Chambéry : t C'est durant ce précieux intervalle que mon éducation mêlée et sans suite, ayant pris de la consistance, m'a fait ce que je n'ai plus cessé d'être à travers les orages qui m'attendaient 1.

Totitefois, dans cet intervalle, se place un séjour à Lyon d'un an {1740-1741). 11 y fut précepteur des deux enfants de M. de Mably, et éprouva, pour son bien et aux dépens de ses élèves, qu'il ne suffit pas, pour enseigner, d'avoir de l'acquis ou même des théories pédagogiques, telles que son Projet pour l'éitTieatum de M. de Sainte-Marie, 'qui est de cette époque. Notons seulement, au passage, que Rousseau, élevé jusqu'alors dans un milieu relativement pieux, se lia à Lyon avec quelques libres-penseurs dont il subit l'influence, comme en témoigne certaine épitre en vers, assez mécréante, à M. Bordes. De cette même époque {1738-1741) datent aussi d'autres pièces de vers telles que le Verger des Charmetles, poème médiocre, mais document précieux; et deux opéras : Ipkis, resté à l'état d'ébauche, et la Déeoitverle du Nouveau Uonde, achevé, et dont il commença même la musique. Ce furent, avec l'Amant de lui-même, les premiers essais du jeune précepteur dans la carrière des lettres. Us ne font pressentir en rien le genre de talent qui devait lillualrer. De Lyon, où il avait médiocrement réussi, il était revenu s'en-

fermer quelques mois dans < son cher cabinet des Charmelles * , A'où il prendra son essor vers Paris à l'automne de nn . R*n9««aH, • aut«dld*ete >. — 11 < Mte la pente de s«m

esyilt •. — Avant de l'y suivre, arrêtons- nous à considérer, avec lui, comment il s'y prit pour < donner de la consistance > aux idées et aux connaissances qui s'étaient amassées dans son esprit, au hasard de ses lectui^s discursives, depuis les histoires de Plutarque et le roman de l'Aitrée, dèvorcK avant l'âge de dix ans, jusqu'aux Entretient mr les tcienees du P. Lamy, lus et relus cent fois, à vingt-cinq ans, en passant par le latin rudimentaire de M. Lambercier, du séminaire de Chambéry et de l'abbé de Gouvon.

< Deux ou trois mois se passèrent, dit-il, à tâier la pente de mon esprit. ■ D'abord il veut tout embrasser d'une étreinte encyclopédique, s'égare dans des recherches divergentes, mais voit le danger, sort péniblement du labyrinthe où il s'engageait, découvre pour son compte la méthode dite (b proche en proche, voit la liaison des choses, et va des branches au tronc. Dèf lors il tient son » pian d'études •. 11 y introduit la variété des occupations comme moyen de délassement, répartit son temps entre le latin toujours rebelle, les mathématiques, la cosmographie et les spéculations philosophiques de Locke, de Malebranche, de Leibniz et de Descartes, qu'il renonce à concilier. se contentant de les emmagasiner, quitte à les comparer et à les trier plus tard. Il réussit ainsi à mener à bien tout seul une entreprise redoutable pour te plus habile des pédagogues, celle de reprendre en sous-œuve, à vingt-cinq ans, une éducation interrompue à treize et d'ailleurs manquée dès le premier âge, ce qui est prodigieux.

TROISIÈME PÉRIODE (l7i|-1749).

■•oiweaH k Paris. — Danble Ccbee de l'aatenr et de 1^vcntear, — Bousseau arriva à Paris, dans l'automne de 1741, « avec quinze louis d'argent comptant, sa comédie de Narcisse et son projet de musique pour toute ressource >. 11 se trouve vite au bout des quinze louis, et sa comédie, présentée à Marivaux qui la relouche, agréée par les comédiens italiens qui la

in° PÉRIODE ; ROUSSEAU A PARIS. B87

gardent huit ans sans la jouer, portée enfin au Théâtre-Fran- <;ais (décembre 1752), y fera une chute dont il convient dans sa préface et dont il va même faire hautement l'aveu au café Procope. Il y aurait dit tout haut dans la foute, dès l'entr'acte : ■ Cette comédie m'a ennuyé, elle est de Rousseau de Genève cl c'est moi qui suis ce Rousseau ». U en était bien capable, et la singularité de cette déclaration, qu'il confirme d'ailleurs avec naïveté dans ses Confetsions, étant ici le dernier refuge d'un oi^eil blessé, rend très vraisemblable cette anecdote qui courut dès lors. Quant au projet pour chiffrer la musique, l'Académie des sciences, après un an d'examen, et force éloges à l'inventeur, le déclare bon pour la vocale, mauvais pour i'in- »trumentate, et Rameau lui mmitre qu'excellent en théorie et pour apprendre vite à déchiffrer, il exige dans la pratique une opération de l'esprit qui ralentit Texécution. Rousseau en appellera au public par la Dissertation sur la musique moderne; et t voilà comment ma fontaine de Héron fut encore cassée >. ajoute-t-il plaisamment, en souvenir de son équipée de Turin. Ce n'était pas l'Académie des sciences qui devait avoir l'honneur de commencer sa célébrité,

BvBHseaH prend pied dans les skIoNa. — ŒntTes plea et pvAfkaes. — Cependant il convient d'ajouter qu'une fois de plus la musique avait amorcé le reste et que, grâce à elle surtout, il noua des relaUons dans les mili«uz académiques, littéraires et mondains. Elles lui furent bien précieuses, car, comme il en convient lui-même, « à Paris on ne fait rien tout seul >. 11 en use de son mieux, c'est-à-dire avec toute la souplesse que comportait son fond de * lourdise i, ayant pour toute devise : » Primons donc, n'importe en quoi; je serai recherché, le» occasions se présenteront, et mon mérite fera le reste ». Il réussit même à prendre pied dans deux t des plus brillantes maisons de Paris », chez Mmes Dupin et d'Epinay.

C'est vers la même époque, mais dans un autre monde, qu'il prend pour compagne Thérèse Levasseur. Bornons-nous à rappeler ici ce passage de l'^intle, dicté sans doute par le remords : » Il ne convient pas à un homme qui a de l'éducation de prendre une femme qui n'en ait point, ni par conséquent dans un rang oà l'on n'en saurait avoir *.

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