‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 5)Chapitre 193 sur 244 · CONCLUSION SUR VOLTAIRE · texte numérisé non relu

CONCLUSION SUR VOLTAIRE

sans la flamme île son style ou de son esprit! Certes cette clarté ne perce pas les ténèbres des grands problèmes qui nous cernent de loin, mais de partout, quoi que nous puissions dire et faire pour leur échapper; cependant elle n'en est pas moins précieuse pour les courtes et nécessaires besognes de la pratique journalière de la vie.

Sa morale *tt l'aelion. — Quoi de plus clair, par exemple, que cette conclusion de Candide : t Travaillons sans raisonner, dit Martin, c'est le seul moyen de rendre la vie supportable »,■ et que celte réplique finale et fameuse à l'optimisme bavard de Pangloss : < Cela est hien dit, répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin .♦ Cela ne vaut-il pas toute une casuistique, et l'optimisme sentimental de J.-J. Bouascau prèche-t-il mieux l'action que ce viril pessimisme? C'est d'ailleurs une antique leçon : » Être, voilà ce qu'on aime et préfère, disait le précepteur d'Alexandre, et nous ne sommes que par l'action, c'est-à-dire par la vie et par l'acte i .. M. Thiers ne répétait-il pas à ses familiers : • Agissons. La vie n'eùt-elte pas d'autre but que l'action, qu'elle vaudrait encore qu'on la vécût. » C'est l'action qui dégage la joie du présent, l'espérance de l'avenir, la noblesse du souvenir. Jamais il n'a été plus nécessaire de répéter cette mâle leçon à la jeunesse, et c'est pour l'avoir prêchée sur tous les tons que Voltaire méritait, quoi qu'on ait pu dire, cette plus large part qu'on vient de lui faire dans nos écoles.

Le laaUeler. — L'activité à ce haut degré a d'ailleurs une moralité immanente, pour ainsi dire, et tend fmalement au bien. On sait, par exemple, quelle haine licvreusc inspirait k Voltaire le spectacle de l'injustice, même dans le passé lointain de l'histoire, et avec quelle sincérité généreuse il a travaillé à augmenter en somme la part de la justice dans le monde.

Coacliuiloa sur ses mérlles d'écrivain cl de penaenr. — Comme écrivain, Diderot l'a déclaré un jour le € second dans tous les genres •. Mais qui donc de son temps, y compris Cré-

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JEAN-JACQDES ROUSSEAU

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PRÉCIS HISTOHiaUE DE SA TIE ET DE SES ŒUVRES

Néeemlté et dincNlIéa d'usé blogr^Ue ewMle de Rânsmema, — Si ce n'était pas un procédé devenu familier & la cri' tique que d'interroger d'abord, dans tout écrivain, l'homme pour expliquer l'auteur, il faudrait l'inventer en abordant Rousseau. Aussi le premier en date de ses juges, après sa mort, La Harpe — bien tju'il n'us&t pas assez de ce moyen d'information dont on a abusé après lui, — déclarait-il expressément la personne de Rousseau inséparable de son œuvre. Mais si une enquête sur sa personne est très nécessaire à l'intelligence de ses écrits, il semble en revanche, à, première vue, qu'elle soit très aisée, Rousseau ayant passé une grande partie de sa vie ô raconter l'autre, à la disséquer, comme il dit quelque part. Or c'est là une illusion que des recherches récentes ont détruite. Elles ont montré combien de fois Rousseau, même alors qu'il est le plus évidemment sincère, est trahi par sa mémoire, son imagination ou ses passions, 11. a donc fallu entreprendre un contrâte actif de toutes ses assertions et suppléer à ses omissions. L'entreprise s'achève, dans la mesure du possible, et en voici les résultats les plus récents, du moins ceuK qui intéressent la critique littéraire qui est ici notre principal objet ' ,

1. Us aoront pluaionrs fois eu désaciord avec le toile des Canfeiiloai et avec (ei natcs des *dit«iira, voire même avec cerl^nos eoncinsions sntérienres do

tniDBS LiTTJRÀniis. n. — 3T

Les elM4 p«ri*de« de m 'rie. — Si l'on étudie la vie do Rousseau, en y cherchant surtout l'histoire de son esprit, on trouve qu'elle se divise neltement en cinq périodes. La première (1712-1732) comprend les années troubles de l'enfance, de l'apprentissage et du vagabondage, et ne finit qu'avec son installation h Chambéry, vers la vingtième année. La seconde période (n32-174i) est celle d'incubation, elle dure dix ans pendant lesquels Bousseau se trace â tâtons et exécute avec ardeur un plan d'instruction gén^»le. Dans la troisième période (1741-1749), il connaît à Paris et à Venise l'horrible peine de se faire jour, lutte et lâtonne encore neuf ans. La quatrième période (1749-1762) est celle de la fécondité où il trouve soudain (1749) sa vocation d'écrivain, se prépare laborieusement h I parler au public i, et produit enfin, coup sur coup, vers la quarantaine, en sept à huit ans (1754-1762), tous ses chefs-d'œuvre, moins les Confessions. La cinquième période (1762-1778) commence avec la ciiiquanlaine : c'est celle des écrits apologétiques, où il dispute son honneur à ses ennemis réels ou imaginaires, et sa raison aux accès intennittents du délire de la persécution-

PREMIÈRE PËmODE (1713-1732).

Origtae* el pmdtoe étacBllMi. — Jean-Jacques Aousseaii naquit k Genève, le 28 juin 1712. Il était le second fils d'isaac Rousseau, horloger de son métier, maître de danse par occasion, du moins dans sa folle jeunesse, citoyen de Genève el arrière-petit- fils d'un Parisien, Didier Rousseau, qui avait émigré à Genève, où il avait obtenu le droit de bourgeoisie en 1555.

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i" PÉRIODE : l'École; le greffe; l'atelieb. b79 Sa mère était Suzanne Bernard, citoyenne, épouse légitime et très aimable d'haac Rousseau. Elle inourut en donnant le Jour à Jean-Jacques. L'enfant fut d'abord élevé par son père qui iul farcit la, tête d'un amalgame insensé de romans et d'histoires pris dans le tas des livres laiseés par la mère et par le grandoncle n)ftt«rnel, le ministre protestant Bernard. La sensibilité larmoyante et d'ailleurs très intermittente du père, et len caresses de la tante Suum suppléaient tant bien que mat à l'absence de la raêre, et plutôt bien que mal, vu l'humeur coquette, aujourd'hui trop avérée, de la défunte. Joignons-y les gâteries de la mie Jacqueline qui gardera précieusement la lasîB où elle donnait à boire k son nourrisson, et où les partisans de Jean-Jacques viendront, lors des troubles de Genève, boire le vin en son honneur. Rousseau avait un peu plus de dix ans quand son père, à la suite d'une dispute avec un ex-capitaine au service de la Pologne, où il parait avoir poussé l'atfaire d'une assej gaillarde manière, dut s'exiler k Nyon. 11 s'y remaria, quatre ans après, ayant du reste laissé l'enfant aux soins de son beaufrère, Gabriel Bernard, ingénieur pour la ville de Genève.

B*iut«uii k l'école, SB greffe» A l'atelier. — L'oncle et la tante Bernard mettent Jean-Jacques en pension, avec leur fils, Abraham,' chez le pasteur de Bossey, M. Lambercier. 11 y reste environ deux ans, sous la discipline aigre-douce du pasteur et de sa sœur, y prenant un goût beaucoup plus vif pour la campagne, le jardinage et l'amitié, grâce au siie et au cher cousin Abraham, que pour les matières enseignées qui étaient, dit-il avec un dédain suspect, c le latin et tout le menu fatras dont on l'accompagne sous le nom d'éducation >. On l'en retire, et pendant huit mois, son temps, partagé entre le séjour de Genève et les visites i Nyon, se perd en » niaiseries •, On lui cherche une profession, et, après mûre délibération, on le met chez M. Masseron, greflier de la ville, pour y apprendre 1' » utile métier de grapignan ' >. Ce premier apprentissage a si peu de succès que les clercs le déclarent bon à mener la time. Ou les en croit sur parole, et l'enfant commence un nouvel apprentissage,

per«Dn*ge i'Aflfqui!

'■'-rf^rr^.-

chez un graveur pour montres, nommé Ûucommun, « jeune

homme rustre et violent » (36 avril 1725).

Sous la férule d'un pareil maître, stylé par des comparons d'atelier vicieux, et quelque diable aussi le poussant, comme il i'ftvoue, Rousseau fait pendant trois ans un médiocre apprentissage de l'art de graver les montres, mais passe matlre en friponneries. Notons pourtant la persistance de son goût pour la lecture, qui lui fait dévorer clandestinement la marchandise suspecte de la Tribu, < fameuse loueuse de livres ».

Warena. — H avait atteint sa seizième année quand, le dimanche H mars n2B, au retour d'une promenade où il

s'était attardé avec ses camarades, il voit se fermer devant lui les portes de Genève. 11 était dans le cas de récidive, et, pour éviter un châtiment vraiment redoutable, il prend soudain le parti de fuir, de déserter sa profession, quitte à laisser son père indemniser son patron, et de • s'abandonner à la fatalité de sa destinée *.

Elle se noua très vite. Le premier chemin de traverse l'ayant mené chei le curé d'un village voisin, M. de Pontverre, l'excellent homme se met en devoir de catéchiser sommairement le jeune protestant et charge une jeune dame d'Annecy,' nouvellement convertie, d'achever son oeuvre, et voilà Rousseau sous l'étrange tutelle de Mme de Warens. Elle devait durer treize ans (1728-1741), de loin d'abord pendant trois ans. Mais -si cette directrice de conscience, très médiocrement préparée h. son rôle par l'incurable légèreté de ses mœurs, ne Ht pas du jeune catéchumène un chrétien très orthodoxe, du moins ne convientil pas de "l'accabler sous le poids d'une responsabilité qu'elle n'avait pas cherchée et dont, après tout, la fin excuse les moyens. En somme, elle aurait pu user beaucoup plus mal du « droit que ce sexe a toujours eu sur les aventuriers », comme dit Jean-Jacques quelque part. 11 faut même lui savoir quelque gré pour avoir sauvé du vagabondage le jeune aventurier, el pour lui avoir appris à goûter les livres et à déchiffrer quelque peu le cœur humain, ce grand livre du monde', comme il l'appeUe après Descartes. Mais passons, .

Par ses soins, et aux frais de l'évéque d'Annecy, Rousseau

M"" DE WARENS. — ROUSSEAU A ANNECY. SSl part pour l'hospice dos Catéchumènes dé Turin. Il y vit cloitrê' fl2 avril — 23 août 1728) et en fort mauvaise compagnie, mais il y fait la connaissance du bon abbé Gaimc, qui sera son principal modèle du( vicaire savoyard i, aux mœurs près. Il se laisse catéchiser, convertir, non sans ergoter, si ou veut l'en croire, et est enfin congédié avec 20 francs en poche, produit d'une quête faite le jour de son abjuration.

11 relate du métier de graveur, glisse à ta domesticité, dans Turin : d'abord chez une dame de condition, Mme de Vercellis ; puis comme laquais, « moins la livrée >, du comte de Gouvon, premier êcuyer de la reine. Li il a l'occasion de montrer quelque savoir et quelque esprit; on le distingue, et le propre flls de la maison, l'abbé de Gouvon, entreprend d'achever son éducation, et du moins lui apprend • h lire moins avidement et avec plus de réflexion •. Mais la rencontre d'un ancien cama,rade d'atelier et son humeur aventurière le poussent à se faire chasser. Il court de nouveau les grands chemins, ayant pour viatique une fontaine de Héron, cadeau de l'abbé de Gouvon, qu'il montre sur les places et dans les auberges. On s'en amuse sans payer; elle casse, et Bousseau se rabat sur Annecy où est toujours sa prolectrice.

RaBnean k Annecy (fVS9-lTaO>) »u ■énil»«lr«i »n IntriB, — Il y passe un peu plus d'un an k muser au bord du lac, à mustquer è. la cathédrale et à recueillir des impressions vives, sans doute, mais dont Michelet a singulièrement exagéré l'influence sur sa sensibilité et son tempérament, en écrivant : « Tous les germes de Bousseau sont là •- Il entrelit aussi quelques livres, notamment La Bruyère, que lui commente Mme de Warens avec une certaine expérience de la ville et de ta cour. Sur ces entrefaites, un parent de sa protectrice, chai^ de juger de son esprit, lui en trouve juste assez pour devenir curé de village. On te met au séminaire d'Annecy. Il y emporte, les cantates de Clairambaiilt, en guise de livre de chevet, et échoue si bien dans son nouvel apprentissage, comme dans les deux autres, qu'il sort du séminaire au bout de deux mois (août 1720), ayant appris fort peu de latin et de théologie, mais l'air d'Aïphée et Aréthuae.

Ce goût de la musique pi-end alors le dessus, et pendant six

mois il s'y livre passioDoément et avec succès, doas la maîtrise de la cathédrale, sous la direction de M. Lentaitre, de son vrai nom Hicoloz. Ici nous pouvons enflo constater qu'il a cesse d'être, selon son expression navrée, • le rebut de tous les états •. Mais son maître, quelque peu ivrogne et épileptiqne. aprè* des discussions avec les chantres du chapitre, les plante là et s'enfuil. et Jean^Jacques l'escorte sur l'ordre de Hme de Warens. A Lyon, le musicien est saisi d'une attaque d'apoplexie et assez lâchement abandonné par son compagnon, qui, naturellement, reprend le chemin d'Année;. Mme de Warens en était partie pour mener à Paris une intrigue politique assez malpropre, aujourd'hui débrouillée, mais qui ne fait rien à l'affaire. Passons encore.

Deux >BBéeH de kohème. — JeaHiJBeqaes ■ VmwwiNre «le VUlencHve ■ professeur d« amslqne, ekef d'or«kealre, traehement, spprVatl éicrivala, momm ■'nalroraie, * 1> belle étoile. — Bousseau mène alors, de dix-huit à vingt ans, une existence vagabonde : < Ce sont les plus grandes extravagances de ma vie, dit-il, et il est heureux qu'elles n'aient pas plus mal fini. 1 H fonde sa cuisine, k Lausanne et & Friboui^, sur la musique qu'il ne sait guère, et enseigne sous le nom roaBu^ de < Vaussore de Villeneuve >. Ici son efiroitterie est tout k fait excusable, témoin, en cas analogue, Jules Janin, dans le Chemin de traverse; même elle devient tout à fait comique, quand il s'improvise chef d'orchestre. 11 se f^it, grâce à soa italien et notamment devant le sénat de Berne, avec une verve oratoire qu'il ne retrouva plus guère, le truchement d'un arehimandrite de Jérusalem quêtant pour le rétablissement du Saint- Sépulcre. H. de Bonac, l'ambassadeur de France a Soleure, flaire l'aventurier sous l'archimandrite et retire Bousseau de son équivoque compagnie. Ce dernier ayant conté ses aventures à l'ambassadeur, le secrétaire de l'ambassade, H. de la Hartinière, t voulant voir de son style > , lui en demande une relation, qui s'est retrouvée. C'est le premier en date des écrits de Rousseau, avec une lettre à son père de l'hiver de 1730 à 1731, tout h fait remarquable par le tour oratoire qui, chez lui, était évidemment inné. La correction relative de ces deux écrits, très travaillés, est curieuse k rapprocher des fautes grossières qui

I" PÉRIODE : LA VIE DE BOHÈME. g83

émaillent ses autres billets vers la même époque, et on y a déjà la preuve de la puissance de la réflexion et de la lime chez notre futur auteur.

Sur son désir de voir Paris, M. de la Martinière l'y expédie avec la perspective d'un poste de cadet auprès du neveu d'un colonel suisse. Chemin faisant, la tête de Jean-Jacques fabrique pour l'avenir un ntaréchal Rousseau. Pourquoi pas? Voltaire l'a dit :

Rose et Fabert ont ainsi commencé.

Mais le colonel était un ladre et Rousseau se Irouvait réduit à sa paye de soldat, quand il apprend que Mme de Warens avait regagné la Savoie ou le Piémont

Il pend l'uniforme au croc, pousse l'indisciphne jusqu'à jeter â la porte d'Auxerre une lettre satirique en vers a 1 adresse du « vilain vieux avare » de colonel et repart de son pied léger pour la Savoie, comme il en était venu, ayant fort déchanté d'ailleurs sur Paris et l'Opéra Hais, pour rcjomdre sa protectrice, il ne prit pas par le plus court, eut a Lyon ses pires aventures de vagabond, mourant de faim et couchant à la belle étoile, ce qui nous a valu une de ses plus fameuses descriptions, celle de la nuit au bord de la Saêne. Enlin il reçoit des nouvelles de Mme de Warens qui était à Ghambéry, et de l'argent pour la rejoindre, ce qu'il fit • avec transport >, mais toujours à petites journées, et fort attentif aux montagnes et aux cascades. Il calcule mélancoliquement que ce fut le « dernier voyage pédestre • qu'il ait fait en sa vie, et note aussi, ce qui nous touche davantage : < C'est la dernière fois de ma vie que j'ai senti la misère et la faim ». Il allait trouver en effet, à Chombéry, bon souper et bon gîte.

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