EXPOSÉ DE SON H' GHAND SYSTÈME D
leur auteur écrivait à M. de Haleshcrbes, ea se rapportant à la crise du cliemin de Vincennes : > O monsieur! si j'avais pu écrire le quart de ce que j'ai vu et senti sous cet arbre, avec quelle clarté j'aurais fait voir toutes les contradictions du système social! Avec quelle force j'aurais exposé tous les abus de nos institutions! Avec quelle simplicité j'aurais démontré que l'bomme est bon naturellement, et que c'est par ces institutions seules que les hommes deviennent méchants! Tout ce que j'ai pu retenir de ces foules de grandes vérités, qui, dans un quart d'heure, m'illuminèrent sous cet arbre, a été bien faiblement épars dans les trois principaux de mes écrits; savoir, ce premier DUcours, celui sur l'Inégalité et le Traité de Ciducationj lesquels trois ouvrages sont inséparables et forment ensemble un même tout. • Et, plus tard, il faisait dire de lui par un de ses porte-parole : < Suivant de mon mieux le fll de ses méditations, j'y vis partout le développement de son grand principe, que la nature a fait l'homme heureux et bon, mais que la société le déprave et le rend misérable. » Voilà donc le grand principe de ce que Rousseau appelait déjà le ( grand système >, alors qu'il méditait son Discours sur rinégalité, dans la forêt de Saint-Germain. Ce premier principe est fameux, U consiste à opposer l'homme bon dans l'état de nature à l'homme dépravé par l'état social, à l'homme de l'komme, comme il dit quelque part. Mais se hftter, comme on fait d'ordinaire, de tirer les conséquences d'une pareille comparaison qui est toute à l'avantage de l'homme de la nature, c'est trahir Rousseau.
En effet, à cetl« thèse il a toujours opposé l'antithèse : • Quoi donc! s'écrie-t-il dans une note de son Discours sur rinégalité, faut-il détruire les sociétés, anéantir le tien et le mien, et retourner vivre dans les forêts avec les ours? cûniéquenee à la manière de mes adversaires. > Quelle est donc celle de Rousseau?
Nous lisons dans un endroit de l'Emile : < U ne faut pas confondre ce qui est naturel h l'état sauvage et ce qui est naturel à l'état civil » ; et dans un autre : • S'il ne fallait qu'écouter les penchants et suivre les indications, cela serait bientôt fait : mais 11 y a tant de contradictions entre les lois de la nature et nos lois sociales, que pour lee concilier il faut gauchir et tergiverser
H pour emptcher Thommei déjà UD précieux aveu; logues qui nous dira le ature humaine ne rétrors les temps d'innocence éloigné ; e'est encore un litté. Ainsi son projet ne nombreux ni tes grands seulement d'arrêter, s'il 1 petitesse et la situation apide vers la perfection : l'espèce. Ces distincliona '. Été. On s'est obstiné à es, les arts, les théâtres, :s dans la première barfg îwr la cotaerBolion des eur datrudioti ne ferait , et substituer le brigands et ne l'ont point été, cle de discussions et de siste.
loilh qui est net et quj bouts la chaîne du con-
: i" l'état de nature est la première partie de la 1 ne peut revenir à l'état état social comme à un on, le second et le plus thise — ; 3° d'ailleurs on chant par divers moyens I et de beaucoup la plus ème principe du «grand
loppement de la première itribue entre ses œuvres.
LES TROIS PARTIES DO « GRAND SYSTÈME ». 601 L bonlé de l'état naturel et les vices de l'état social, voilà ijet des deuK Discours et de la Lettre à D'Alembert, c'est-à- 1 le développement de la première partie de la thèse. Remédier aux maus de l'état social pour l'individu par une lucation conforme & la nature, voilèi le sujet de l'Emile; y etnédier pour l'homnie en famille par la pratique des vertus i la famille selon la nature, qui sont capables de purger lestassions mondaines des deux sexes, voilà le sujet de la Nouvelle Vétoïse; j remédier enfin pour les hommes soumis à un gouvernement, par l'observation loyale des conditions qu'ils mirMit padis k cette soumission et que leur dicta la nature, voilà le jsujel du Contrat sociat,.et ces trois ouvrages capitaux consti- I tuent précisément le développement de la troisième partie du système. Que l'on en croie leur auteur, et l'homme social sera réconcilié avec l'homme naturel, comme individu, comme époux et comme citoyen. 11 suit de là que les paradoxes prédomineront dons les deux Discours et fcs vérités dans le reste, mais qu'en examinant une des parties de la Ihâse il ne faut jamais oublier les deux autres.
Qwe BoBHse«B d'r pas asses détacbé «a iniNidlloii e«ti« la pntBÉlère «t la tralalèHe partie de Hoa aTatène. — Entre les ouvrages qui développent la première et la troisième partiede la thèse, aucun autre écrit que la lettre à Voltaire du 10 septembre i 755 et la préface de iVorciîïe ne ménage expressément la transition, mais Rousseau a cru bien faire en la glissant un peu partout: 11 faut croire qu'en cela il a mal calculé, puisque tous ses commentateurs s'y sont plus ou moins trompés, et qu'il a ainsi donné prise au double soupçon de manquer de logique ou de sincérité.
UiUllé de eea eoBBld#ntllons pour l'examea de ses «envrea. — Nous ne nous flattons certes pas d'avoir débarrassé le sys téme de Rousseau, par ces remarques, de toutes les utopies et conlradiclions qu'on y a si souvent dénoncées, mais elles en atténuent . singulièrement le aotnbre et la portée. Elles perraetteat surtout de lire ses œuvres, avec une précieuse sécurité d'esprit, en y retrouvant cette suite systématique qu'il affichait sur le tard, qu'on n'a pas voulu y voir, et qui va précisément nous en faciliter l'ei
JOURS SUK LES SCIENCES ET LES ARTS. 609 .le soulever le t voile épais > dont la sagesse étemelle ..ouvert toutes ses opérations.
juxlèwe po^le i orlflDes «idewsea Aes «eleBees e( des ■sf llaégklllé cBMse 4e toa* les aboB. — Puis il démontre 'A vanilé et le néant des connaissances humaines, et leur peiv versîté originelle. « L'astronomie est née de la superstition; l'éloquence, de l'ambition, de la haine, de U Hatlerie, du mensonge; la géométrie, de l'avarice; la physique, d'une vaine curiosité; toutes, et la morale même, de l'orgueil humain. Les sciences et les arts doivent donc leur naissance à nos vices. • Alimentés par le luxe et l'oisiveté des citoyens, ils sont aussi nuisibles au vrai courage qu'aux bonnes mœurs, et fomentent tous les vices d' c une éducation insensée ■. Et tous ces abus ont une cause uniijue : < l'inégalité funeste introduite entre les hommes par la distinction des talents et par l'avilissement des vertus >. < Nous avons des physiciens, s'écrie Rousseau, deR géomètres, des chimistes, des astronomes, des poètes, des musiciens, des peintres ; nous n'avons plus de citoyens ; ou, s'il nous en reste encore, dispersés dans nos campagnes abandonnées, ils y périssent indigents et méprisés. Tel est l'état où sont réduits, tels sont les sentiments qu'obtiennent de nous ceux qui nous donnent du pain, et qui donnent du lait à nos enfants. > BenlrletloBS 4e S*aBae»ii «t modestie lN«tlendae 4e sa eM»el«Mloa. — Hais, ayant poussé ss pointe jusque-là, Rousseau bat en retraite et commence dès lors k ménager ses transitions vers un accommodement, en ces termes : t Je l'avoue cependant, le mal n'est pas aussi grand qu'il aurait pu le devenir >. La prévoyance étemelle a bien fait les choses et placé paj-tout le contrepoison près du poison, comme dans les plantes. Fort de cette distinction, il en vient à louer un peu les Académies, ces < sages institutions * qui servent de < frein aux gens de lettres >, tous désireux d'y entrer. Et, après avoir flagellé les faux savants, cette t troupe de charlatans ., qui éternisent leurs extravagances par la complicité de l'imprimerie, cet < ut terrible >, il ne craint pas de vanter < les savants du premier ordre, ces précepteurs du genre humain qui n'en ont point eux-mêmes >. Il voudrait les voir admis dans les conseils des rois pour faire concourir la vertu, la science et l'autorilé &
fTVDEB LrrTÉHAIIIEB. H, — 39
la félicité du genre humain. Pour nous, < hommes vulgaires »,
bornons-nous à remplir obscurément nos devoirs.
VoilÀ, Avec un hymne final k la vertu, < scieoce sublime dc^s Ames simples >, la conclusion modeste d'un auteur qui, dan» ses prémisses, partut si bruyamment en guerre contre la civïlisatioB, ses pompes et ses œuvres.
Mérites el défkDla llttéralrea de ce disevnra. — Tel est ce discours, médiocrement composé, trop euluminé de figures el trop échauffé de ton, dont Housseau dira : • Cet ouvrage, plein de chaleur et de force, manque absolument de logique el d'ordre C'est de tous mes ouvroges le plus faible de raisonnement et le plus pauvre de nombre et d'harmonie, i II n'en était que plus curieux pour nous à étudier, non seulenaeitl parce qu'il étale les défauts ordinaires de Rousseau, mais parce que ses qualités dominantes j brillent déjà, notamint^ul cette vigueur oratoire, cet art d'imposer l'idée par un développement dont la force s'accroit avec son ampletu' même, oit de la resserrer dans des formules plus ou moins justes ou heureuses, mais qui se gravent dans la mémoire et tyrannisent la ruson. Entre celles que nous avons dèj/t citées, notons encore celles-ci au passage : « Les sciences, tes lettres et les arts étendent des guirlandes de fleurs sur les chaines dont ils (les hommes atiembUn) sont chargés • ; — < Ou a de tout avec de l'argent, hormis des mœurs et des citoyens > ; — ■ H y a mille prii pour les beaux discours, aucun pour les belles actions • ; — • IL n'a point fallu de maîtres & ceux que la nature destinait à faire des disciples > ; — ou encore cette autre, d'un goiït plus douteux ; « Sommes-nous donc faits pour mourir attachés sur les bords du puits où la vérité s'est retiréeî >
Le« ibènUB de R»naMiBii, — Remarquons soigneusement avant d'aller plus loin que ce discours énonce les idées principales de Rousseau sur la politique, la morale et l'éducation, el indique déjà une conciliation possible entre ellss. La religion exceptée, nous y avons relevé, comme on verra par la suite, les thèmes qu'il développera dans toutes ses œuvres ultérieures, jusqu'aux Confessioits, et dont la première en date est le fir'scours lur l'inigaiUé.
DISCOURS SUR l'inégalité.
r fori'jine de Vinégalitt parmi Us hommes.
Sa «UtisloB en <evx parileti. — D'une part, l'inégalité est à peine sensible dans l'état de nature, et son intlueace y est presque nuUe ; d'autre part, elle a tiré son origine et ses progrès des développements successifs de l'esprit humain, et, en devenant sociable, l'homme pst devenu méchant et esclave : telles sont les deux parties de la réponse faite par Rousseau à celle question mise au concours par l'Académie de Dijon en 1754 : Quelle est l'origine de VinégaUlé parmi les hommes et si elle eut autorisée par la foi naturelle?
T«hiean Idéal de la natnrc. — Rousseau trace d'abord le tableau du véritable état de nature, celui dont la lecture faisait dire k Voltaire : « Vous donnez envie de marcher à qualre pattes >. Dans cei état idéal, l'homme est mû par deux ressorts antagonistes, celui de la conservation et celui de la pitié. Il trouve leur équilibre et leur jeu dans cette formule instinctive : Fais ton bien avec te moindre mat d'autrui qu'il eut posaible. La pitié tient lieu de lois, de mœurs et de vertus, nul n'étant tenté de désobéir ft sa « douce voix ». Si le sauvage exerce sa vengeance, ce sera » machinalement et sur-le-champ, comme le chien qui mort la pierre qu'on lui jette t.
La baatd de l'homaie naturel et l'évolntlan aoelalc — Il reste à expliquer comment un être si bon a pu se dépraver. Rousseau va donc s'appliquer à considérer et à rapprocher < les différents hasards qui ont pu perfectionner la raison humaine en détériorant l'espèce, rendre un être méchant en le rendant sociable •- Il avoue que ces considérations seront conjecturales sur la suite des événements, et il fait d'avance leur part aux objections que l'école dite hislwique n'a cessé d'élever depuis contre son système. Mais il fait remarquer que ses conclusions ne seront nullement conjecturales, puisqu'elles reposent sur les principes qu'il vient d'établir, lesquels n'en sauraient admettre d'autres. Après avoir pris cette précaution capitfite, il désigne avec une précision parfaite les deux principaux facteurs du transformisme, comme disent aujourd'hui nos philosophes, h savoir « /( lap* de tempu qui compense le peu de vraisemblance
des événements t, et t la puissance surprenante des causes très légères lorsqu'elles agissent sans relâche ». H entreprend alors de retracer l'évolution naturelle des sociétés, de montrer « les routes oubliées et perdues qui de l'état nature) ont dit mener l'homme à l'état civil ». C'est l'objet de la seconde partie.
Denxlèmfl partie. — I« propriétaire, toIUi reaBenal. — Le début est fameux. * Le premier qui ayant enclos un terrain s'avisa de dire : Ceci ett à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d'horreurs n'eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié h ses semblables : * Gardez- « vous d'écouler cet imposteur, vous êles perdus si vous oubliez ( que les fruits sont à tous, et que la terre n'est à personne! > Le propriétaire, voilà l'ennemi; et Rousseau le désigne tout d'abord, bien qu'il ne soit que le fruit tardif d'une corruption progressive.
Il décrit celle-ci, puis il reprend le thème du début, avec une force nouvelle, f en continuant d'examiner les faits par les droits >. Le grand coupable, c'est le riche; et il lui lance cette formidable apostrophe où gronde déjà tout l'orage d'aujourd'hui : < Ignorez-vous qu'une multitude de vos frères périt ou souffre du besoin de ce que vous avez de trop, et qu'il vous fallait un consentement expréi du genre humain pour vous approprier sur la subsistance commune tout ce qui allait au delà de la vàtre"! » C'est le riche qui — « semblable à ces loups affamés qui, ayant une fois goûté de la chair humaine, rebutent toute autre nourriture, et ne veulent plus que dévorer les hommes > — a provoqué, par ses usurpations insatiables, les brigandages des pauvres; c'est lui qui, pour se défendre contre leur nombre, leur persuada par des raisons spécieuses de se donner . d'autres institutions qui lui furent aussi favorables que le droit naturel lui était contraire • ; lui enfin qui confisqua la liberté naturelle sous prétexte de fonder le droit civil.
Lea ■ eoaveatlaaa KéBérales • qpl «at coastltaé le* aatlaas. — Idée première da ■ Canirat aaclal >. — Le droit k llasarreedoB. — Puis il fait, sur les * conventions générales > qui ont constitué les nation en corps politique, et sur les diverses