‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 5)Chapitre 213 sur 244 · ANALYSE CRITIQUE DE VÈMILE · texte numérisé non relu

ANALYSE CRITIQUE DE VÈMILE

1ë^ hommes et à choisir parmi eux, il faut < prendre une route opposée à celte que dous avons suivie jusqu'à présent, et instruire plutôt le jeune homme par l'expérience d'autrui que par la sienne >. Nous allons lui montrer d'abord les hommes au loin; et c voilà le moment de l'histoire >.

Hais que de vices elle a! Par les révolution^), par les calastrophes qu'elle peint surtout, ■ nous ne savons que le mal, à peine le bien Tait-il époque •. Et puis « les faits changent de forme dans la tète de l'historien, se moulent sur ses intérêts, prennent la teinte de ses préjugés >. Aussi combien rares les bons historiens! Thucydide est, à son gré, le seul qui ( ne s'inteqiose pas entre les événements et le lecteur > ! Et puis ils montrent bien plutôt les actions que les hommes; et l'on s'attend qu'ici Rousseau payera une fois de plus sa dette à l'ami de toutes ses heures, s'écriant avec Montaigne ; < Voilà pourquoi, en toutes sortes, c'est mon homme que Plularque! >

Qu'il est donc difficile de trouver dans l'histoire ce qu'elle doit à chacun, qui est ■ de se rendre sage aux dépens des morts > ! Donc que les fables y arrivent si l'histoire n'y peut atteindre.

Tenps dea fkatos cl d«s fMiea- — • Le temps des fautes est celui des fables.... 11 n'appartient qu'aux hommes de s'instruire dans les fables. > Bousseau rend donc à La Fontaine envers Emile adolescent le rôle qu'il lui refusait envers Emile enfant, et il met entre ses mains • cet auteur inimitable >, non sans retrancher pourtant ses moralités qui sont à ses yeux autant d'applications inutiles.

Crf«« de raie. — Énlle ■ s'apppoehe dea nyslèrea >. — Hais les idées d'Emile se multiplient dans le tourbillon social, et d'autant plus que sa curiosité sur tout a été mieux préparée : nous regagnons tout ce • que nous paraissions avoir perdu, en temporisant, en le tenant inscrit dans un cercle d'idées • trop étroit. ( Le progrès naturel à l'esprit est accéléré, mais non renversé >, s'écrie Rousseau triomphalement, en comparant sa méthode à toute autre. Il ajoute même : • La quantité d'acquis est peut-être asseï égale de part et d'autre ; mais les choses acquises ne se ressemblent point; les autres sont déjà philosophes et théologiens, Emile sait à peine s'il a une àme et n'a

eSO JEAN-JACQDES H0U8SEAU.

jttm&is enlfiDdu parler de religion ni de Dieu *■ Hais après la

crise de l'adolescence du corps, roici celle de l'ime.

Emile à dix-huit ans c s'approche des mystères >, et Rousseau pose cette ■ quettion formidable » : i A, quelle secte «grégerons-aous l'homme de la nature? > En proie à une émotion sacrée, il ceini ses reins, et avec une mAle angoisse que l'événement ne justifia que trop, il s'écrie :

Inc

< N'importe : le ïèle et la bonne foi m'ont jusqu'ici lean lieu de prudence ; je n'oublierai jamais ma devise • ; et la profession de foi du Vicaire savoyard éclate.

Lk pfwftoMdoii de M Am ViCMiFe Mtvaravd. — B*«a«e*a et

Ilesewpt«B : • Je «esa, dcne Je wim -. — C'est, selon Bousseau, un exposé du i théisme ou religion naturelle, que les chrétiens affectent de confondre avec l'athéisme ou l'irréligion, qui est la doctrine directement opposée >.

Le Vicaire savoyard est d'abord • dans ces dispositiqns d'incertitude et de doute que Descartes exige pour la recherdie de la vérité >. Il part de là pour constater la prodigieuse diversité des opinions des philosophes. • ConsultoÉs la lumiéro intérieure! • s'écrie-t-il, et elle va lui fournir les » preuves directes > de l'existence de 1' i Être des êtres, dispensateur des choses ■. Comme Socrate il déclare : < Il faut donc d'abord lounier mes regards sur moi, pour connaître l'instrument dont je veux me servir ■.

c Je pense, donc je suis *, disait Descartes. Le vicaire ne remonte pas si haut, t J'existe et j'ai des stns par lesquels je suis affecté >, dit-il, et il s'écrierait même volontiers : • Je sens, donc je sais • ; la scnsibîté lui sufilt pour fonder tout.

Vm. né(>pliyri%B« du Vicaire aaToyard. — Sea deux kMIeiea de foi. — Il en tii-e Ifl distinction du moi et du nonmoi, et cette conviction qu'une volonté meut l'univers et anime la nature : ■ Voilft mon premier dogme, ou mon premier article de foi ». Fort de cette conviction, il fait le procès au ■ malérialisme • et au ( jargon métaphysique i qui € jamais n'a fait découvrii une seule vérité •.

Cooolo

PBOFESSION DB FOI DU VICAIHE SAVOYARD. 65i Mais Ift matière n'est pas seulement mue, ce qui prouve une volonté, elle l'est suivant certaines lois, ce qui prouve une iatelligence : < c'est son second article de foi i. Sa certitude vient moins de sa raison que de sa persuasion interne, c'estrà-dire de la sensibilité, car il dit : c Je le vois ou plutôt je le sens ».

11 délaisse les questions supérieures à sa raison, et arrive, sur certains points, à formuler des réserves qui sentaient le fagot : < Que lamatiêre soit étemelle ou créée, ose-t-il déclarer, qu'il y ail un principe passif ou qu'il n'y en ait point; toujours est-il certain que le tout est un, et annonce une intelligence unique >• Il borne là sa métaphysique et passe à l'homme.

Le «budtenM nuwal de l'être hn^Mln et le docMe de la pTAvlJeMee. — Eu méditant sur sa nature, il y trouve deux principes distincts € dont l'un l'élève k l'étude des vérités éteruelles..., et dont l'autre le ramène bassement en lui-même, l'asservit à l'empire des sens >. Ici Rousseau traite une question que bien des fois on lui a reproché k la légère de n'avoir pas même considérée, à savoir : < Comment l'homme, né bon, a-t-H pu faire le mal? » — C'est, répond Rousseau, par un abus de cette liberté qui fait sa noblesse, sans qu'il puisse d'ailleurs troubler l'ordre général auquel veille la Providence et qui rend méritoire le bien qu'il fait par choix. Après avoir fait cet appel à la Providence — qui est, ne l'oublions pas, le suprême ari^ument de Rousseau pour harmoniser toutes les dissonances du monde moral, celui qu'il mettait en vedette à la fln du Discours sur les sciences et réservait à la fin de celui sur l'inégalité —, il rentre adroitement dans sa thèse générale : t Le mal particulier n'est que le sentiment de l'être qui souffre ; et ce sentiment, l'homme ne l'a point reçu de la nature, il se l'est donné.... Otez nos funestes progrès, ôtez nos amours et nos vices, ùtez l'ouvrage de l'homme, et tout est bien. >

D'ailleurs il y a une sanction du mérite et du démérite au delà de la vie, car l'àme est Immatérielle et survit au corps. Rousseau n'en veut qu'une preuve, < le triomphe du méchant et l'oppression du juste en ce monde >. Cela étant, tout ne peut ilnir là, et il proleste, avec une éloquente image que lui

fournit SA sciËDce de musiciea, • contre une si choquante dissonance dans rhumonie unirerselle *.

■aNaaeaa et les KUvlhitB MéMphrslqnes. — Ainsi, contemplant Dieu dans ses œuvras, il s'est approché en esprit de l'éternelle lumière ; mais là il est ébloui, il ne peut plus « juger des causes suivant ses lumières naturelles >, et ne conçoit pas les attributs métaphysiques; mais qu'importe? s'écrie-t-il dans la sécurité de sa foi à l'eiistence de Dieu : * Être des êtres, je suis parce que tu es >, et il ajoute, à peu près comme Pascal : « Le plus digne usage de ma raison est de s'anéantir devant toi ..

RaMa«e«(i el le* iagtae». — HoBBSAaa et P*se*I. — St«n opUmlHine. — HymBe de l'Orphée >«v*yBrd à IB eaBadenee ■lorale. -^ Pourquoi donc, déclarera-t-il tout à l'heure : i 11 me faut des raisons pour soumettre ma raison »? C'est qu'il s'agit de n'être pas dupe dexJOftmes, c'est-à-dire, pour Rousseau, det hommes. Aussi, après s'être incliné devant les attributs métaphysiques, se redresse-t-il contre les dogmes. Quel abbne se creuse alors entre le Vicaire savoyard et l'auteur dés Pensées prescrivant de chercher ici le remède, à l'exemple de tant d'autres qui se sont guéris, dans la coutume qui incline l'automate, et s'écriant : ■ Suivez la manière par où ils Ont commencé; c'est en faisant tout comme s'ils croyaient, en prenant de l'eau bénite, en faisant dire des messes, etc.; naturellemeot même cela vous fera croire et vous abêtira. — Hais c'est ce que je crains. — Et pourquoi? Qu'avez-vous à perdreî» La paix! la paix! clamait Pascal en vain ; tandis que Rousseau y arrive aussitôt : < Grèce au ciel, dit-il, nous voilà délivrés de tout cet ef&'ayant appareil de philosophie ; nous pouvons être hommes sans être savants. > Et son optimisme se donne fièrement carrière, comme dans cette déclaration de Julie au lit de mort : t Qui s'endort dans le sein d'un père n'est pas en souci du réveil >, où lui-même a pris soin de montrer en germe la profession de foi du Vicaire savoyard.

De ces principes optimistes, il lire aussitôt une morale. Elle a pour instrument la conscience : < Conscience! conscience! s'ècrie-t-il, instinct divin. Immortelle et céleste voix; juge irtfaiUibk du bien et du malqui rends l'homme semblable à Dieu > ;

PROFESSION DE FOI DU VICAIRE! SAVOYARD. 6S3 et rhymae du Vicaire savoyard s'élève ans' sur une haute colline, au-dessous de laquelle pa a t le Pô dans l'éloignemenl, l'immense chaîne des Alpes ou onnant le paysage >. Tel apparut l'antique Orphée • chan ant les p em e s hymnes et apprenant aux hommes le culte d de T I era l'Orphée

de Ballanche, rêvant, sur la colline de la C o x Rousse, sa Palingénésie sociale.

eue • horrible dlBCaBfllon ■. — L'ÉT«B(ile fkrle à ««a Kttar. — Soerale et Jéaiia. — ConeInsIoB. — A cet exposé de la reli^OQ naturelle succèdent des questions posées par Rousseau au Vicaire sur la révélation et les Ecritures, < ces dogmes obscurs > ; < Considérez, mon ami, s'écrie le bon prêtre, dans quelle horrible discussion me voilà engagé. * Et il appelle Charron lui-même à la rescousse. Et nous, quittons-le, après avoir relevé seulement cette sage précaution : « Pour être de bonne foi, je ne me crois pas infaiUihle », et cette fameuse déclaration : < La sainteté de l'Évangile est un argument qui parle k mon cœur... Oui, si la vie et la mort de Socrate sont d'un sage, la vie et la mort de Jésus sont d'un Dieu. > Sur le reste, le Vicaire déclare qu'il faut t être toujours modeste et circonspect >. Il se repose, sur certains points, dans un i scepticisme involontaire r, content d'avoir vérilié ceux qui sont • essentiels à la pratique >, et de c servir Dieu dans la simplicité de son cœur », convaincu d'ailleurs qu' * en tout pays et dans loule secte, aimer Dieu par -desius tout et son prochain comme soi-même, est le sommaire de la loi *, Il fuit, d'autre part, les • désolantes doctrines » de ces philosophes t dont le scepticisme apparent est cent fois plus a^lrmatif et plus dogmatique que le ton décidé de leurs adversaires >, et conclut enfin : € Osez confesser Dieu chez les philosophes; osez prêcher l'humanité aux intolérants >. Rousseau ajoute : » Vous serez seul de votre parti, peut-être.,. » ; on le lui fit bien voir.

■■■ttee>ce de cette profeBalon de fol, -~ Elle cotwonne r - Emile •- — Telle est cette fameuse profession de foi de l'Orphée savoyard qui fut le catéchisme de tant d'hommes, depuis un siècle, et qu'il ne faut pas rendre responsable des férocités de ceux qui oublièrent que la tolérance était un des dogmes essentiels de ce culte de l'Être suprême.

Elle coiiroDae magniUqueinent l'^mife et fait corps avec le reste, oar, selon l'auteur, * les seules lumières de U raison ne peuvent, dont l'institution de la nature, noua mener plus loin aue la religioa naturt^e, et c'est & quoi je me borne avec mon Emile •.

FlB4«q««Mèmelin« L« (•*!,—• La pHrellIUratHrei i

Le* RiieleBB tel les ^depsea. — Démsathèiie et tÂeérvm. — 11 reste à compléter l'instruction d'Emile, à faire enfln une part aux bêlleslettres. Ce dessein tardif tient quelque place daas la fin de ce quatrième livre, mais reste en somme assez vague. Rousseau s'applaudit des nouvellei prises qu'il s'est données sur son élève : * Jusqu'ici je l'arrêtais par son ignorance ; c'esl maintenant par ses lumières qu'il faut l'arrêter >. Ces lumières tojichent bientôt à des points délicats, où la délicatesse de Rousseau est évidemment inauRtsante, et sa confiance dans ses freins des passions réellement excessive.

Emile fait dans le monde < un début simple et sans éclat >; il apprend à le déchiffrer; il ■ n'apprécie rien sur le taux de l'opinion >, et * le voilà philosophant sur les principes du goût *. Rousseau, un peu plus tard, le « fait remonter aux sources de la pure littérature », préférant en générai les livres des anciens adx nôtres, car i les anciens sont plus près de la nabire et leur génie est plus à eux ». Emile fera entre eux, de lui-même, les différences légitimes : < Entraîné, par la mâle éloquence de Démosthène, il dira : C'est un orateur; mais en lisant Cicéron, il dira : C'est un avocat • , ce qui n'est pas si mal jugé qu'on le prétend d'ordinaire.

DMalM popT lea lettres. ~ • SI l'4i»ls riehc — 'Au

resta, ajoute dédaigneusement Rousseau, qu'il réussisse ou non dans les luigues mortes, dans les belles-lettres, dans la poésie, peu m'importe. Il n'en vaudra pas moins s'il ne sait rien de tout cela, et ce n'est pas de tous cet badinages qu'il s'agit dans sou éducation. » L'essentiel, en lui apprenant à sentir et à aimer le beau dans tous les genres, est d'y fixer ses affections et ses goûts, de lui apprendre < à user de ses richesses pour son

Ici Rousseau laisse un moment Emile < dont le cœur pur et sain ne peut plus servir de règle k personne >, et, pour se rap-

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