Comparïî Hliad'', ch. XXIV, i
■.Gooj^lc
MORT DE ROLAND, REVANCHE DE CHABLEMAGNE. 17 il essaye de la briser contre la « pierre brune ■, Mais * l'acier grince sans se rompre, ni s'ébrécher •. Alors le héros exhale cette plainte : < Ah ! sai.tte Marie, h l'aide! Eh! ma bonne Durandal, pour vous quel malheur ! Puisque je me perds moimême, je n'ai plus besoin de vous. Que nul du moins ne vous possède qui fuie devant un autre! Car vous fûtes longtemps tenue par un brave tel qu'il n'en sera jamais en France, la terre libre. • Puis, recueillant ses dernières forces, il frappe encore t le perron de sardoine > ; maïs le marbre vole en éclats sans que l'arme soit ébrèchée. Alors lui reviennent en foule tous les wuTcnirs du passé : une vision de gloire traverse les ténèbres qui l'enveloppent : < En ai-je assez conquis avec toi de pays et ie terres où règne Charles k la barbe fleurie? > Faudra-t-il donc laisser aux païens telle reliqueî « Seigneur Dieu le père, n'en laissez pas la honte à la France! • et le noble comte, plus qu'à <jenii mort, verse des larmes. Il s'étend à l'ombre d'un pin. il cache son olifant; puis, face à. l'Espagne, sur le pic aigu, il clame et bat sa coulpe, et attend la délivrance :
A Dieu il a temlu droit le gant.
Et de sa maia saint Gabriel l'a pris....
Mains jointes il est allé fi sa tin.
L«re««Bche de ClwrleBiBsnc, — Voilà le point culminant ilu récit : il pourrait s'arrêter Ih; mais l'instinct de justice qui c.*\ au fond du cœur français ne put admettre que ce sublime désastre n'eût pas son lendemain de revanche. Même avant le dernier soupir de Roland, celle-ci a déjà commencé; car ses yeux défaillants ont vu fuir les Sarrasins épouvantés par le fracas des soixante mille clairons français qui répondirent h. un appel suprême. C'est le signal de la poursuite irrésistible qui va noyer dans l'Ëbre les débris des vainqueurs massacrés en pleine iléroule. Jusqu'où Charles ne les pourchasserait-il pas, si un aulre devoir ne lui imposait point la veillée du deuil? Car il faut que les martyrs de Roncevaux soient recueillis parmi les Heurs toutes vermeilles de leur sang, et que des mams pieuse» les inhument en lerre sainte. Déjà le cortège funèbre se mettait en marche quand tout à coup subissent les renforts sarrasins que Baligant, l'émir de l'ÉgypIo, avait mi« sept ans à préparer.
ÉlUDES LtTTÉBAIBeS. ". — 2 i,1>'l(:
C'est toute une armée portée par une flotte < dont les innombrables fanaux resplendissent de nuit sur la mer >. Une autre bataille va donc être livrée : l'issue en sera le combat singulier des deux chefs Charles et Baliganl, où ce dernier succom)>e BOUS l'épée du roi très chrétien. Dès lors, c'est fait de Saragosse et de l'Espagne : cette conquête assure h Boland de triomphales funérailles, et l'empereur pourra regagner fièrement sa cité favorite, où Aude la belle tombera morte à ses pieds, en apprenant la mort de son fiancé. Quant à Ganelon, il sera jugé par ses pairs: Le ciel même le condamne : car, dans l'épreuve du champ clos, son champion est vaincu. Le traître, déjà livré aux cuisiniers de l'empereur qui l'avaient épilé et bàtonné, dès qu'on entendit le cor de Roland, périt écartelé, avec les trente parents qui se sont faits garants de son innocence; et le poème est clos par l'apparition de l'ange Gabriel qui ordonne à Charles d'aller au secours du roi Vivien, assiégé par les infidèles. Cette perspective de nouveaux labeurs ne nous déplait pas. La devise des nations, comme celle du César de Lucain, doit être : < Itien n'est fait quand il reste quelque chose à faire >, et il ne faut pas qu'alors un peuple gémisse, comme ici Charlemagne qui, « pleurant' des yeux, et tirant sa barbe blanche », s'écrie : ■ Dieu ! si peineuse est ma vie! •
Ualté de eoMp«slU«n. — Telle est cette conception qui, malgré les rudesses de la forme, mérite la place d'honneur parmi les chansons chevaleresques du moyen âge. Par la grandeur du dessin, la vérité des couleurs, la force de l'émotion, et la profondeur de l'accent, elle a même certains rapports de parenté avec les rares chefs-d'œuvre qui sont l'orgueil de quelques peuples choisis. Il convient du moins d'y admirer l'unité d'une composition soutenue, bien qu'il eût mieux valu que l'action finit avec son principal héros. Tandis que les récits des autres trouvères sont incohérents, confus et enchevêtrés de mille digressions, ici tout marche avec suite et avec une gradation dramatique : dans ce mouvement, celte logique et cette clarté se déclarent déjà les aptitudes de l'esprit français.
La sobriété du plan et la simplicité des moyens viennent peutêtre de ce que le sujet n'est pas de pure invention. Sans doute, les circonstances accessoires de la scène primitive ont été alté-
LA COMPOSITION, LES CAHACTÈRES, CHABLCMA6NE. 19 rées ou fftlsillées, (!t, par exemple, Charles qui, à là. date de Roaceïaux, n'avait pas plus de trenlc-cinq ans, est devenu un patriarche aux cheveux blancs ; mais, le fond étant de tradition, le rapsode semble s'élre fait scrupule d"j mettre du sien : Il n'a été que l'interprété ému de la légende populaire.
L«s caraeUres. — CharIeM»cne idéalisé. — Pape et Bol. ~ Pour ce qui est des caractères, ce serait se méprendre que de chercher, dans une naïve esquisse, cette variété de sentiments et c«s nuances délicates où excelle la clairvoyance psychologique des grands poètes. L'art de distribuer les personnages sur des plans dilTérenls et de les subordonner en groupes distincts manque aussi à l'inexpérience d'un crayon rapide qui ne trace que des ébauches. L'action et les acteurs se déroulent donc comme sur le bas-relief d'une longue frise ; mais les lignes mattresses des physionomies sont marquées du moins avec franchise et par des traits énergiques.
C'est ainsi que la figure de ChaHemagne a tout son relief et »e détache en pleine lumière. Il ne joue plus ici le même rdle que dans ces épopées féodales, telles que Renaut de Moiitauban, qui se plurent h dénigrer la mémoire du grand empereur et k l'abaisser au prolit de ses pairs ou des hauts barons ses rivaux. Elles raillaient en lui un vieillard vindicatif et faible, violent et impuissant, toujours berné par ses vassaux. Dans ces pamphlets du jongleur se trahit le parti pris de flatter les seigneurs dont il relève, et de ravaler l'autorité centrale qui faisait ombrage aux feudataires indépendants de Louis le Gros et de Louis le Jeune. Or la Chanson de Roland est inspirée par la ferveur d'une foi monarchique; car Charlemagne y représente l'idéal de la royauté reconnue par la nation et sanctiltce par l'Eglise. Il dépasse de la lête tous ses preux, sans excepter Roland luimême, qui lui rend ce témoignage : « Jamais plus ne sera homme pareil d'ici au jugement de Dieu ■ (v. 1733). Il devient un patriarche que décore la majesté de sa verte vieillesse :
Là, sied le roi, qui douce France tient; Blanche a la barbe et tout neuri le chef, Bel a, le corps et liÈrc la prestance.
A qui le cherche n'est besoin l'enseigner.
(V. 116 sqq.)
.OOgk
20 W CHASSO:f DE BOLÀND.
Sa parole & toujours une auguste gérénilé; mais son cœur n'est point impassible : aussi courroucé contre Ganelon que compftliasanl pour la belle Aude, il s'irrite, tl s'indij^ne, il aime, il prie, il pleure; devant le corps de Roland, ses plaintes ont je ne sais quelle effusion de tendresse paternelle, et sa bonté justilie le dévouement de ses preux. Ganelon lui-même ne souffre pas qu'on l'insulte. La dernière pensée d'Olivier est pour le
li le puissant empereur.
Le dernier coup d'épée de Roland venge un outrage fait h l'honneur de son roi :
Va donc, brigand ! non, Charles n'est pas fou ;
La irahisan, jamais il n'en voudra.
Bien que tout-puissant, il n'a pourtant rien d'un despote; mais, tempérée par une bonhomie qui aime à entendre un largajje sineère, — par exemple quand Roland lui dit :
On vous loua de faire une folie, —
son autorité encourage le conseil ou la contradiction. Au milieu de ses ducs et de ses comtes, il cousent à n'être que le premier entre ses pairs, et se rend k l'avis du plus grand nombre, non par faiblesse, mais par principe de conduite.
Par ceux de France il veut tout gouverner.
Nous retrouvons là comme un souvenir de ces parlements réguliers où Charlemagne assemblait deux fois chaque année tons les grands de son empire.
11 a d'autant plus de mérite à limiter son pouvoir qu'il est ici pape et roi tout ensemble; car il communique avec Dieu directement et sans médiation : par un privilège inhérent à sa double couronne, il a le droit de bénir et d'absoudre. Le Très-Haut n'a rien h lui refuser, et les héros d'Homère ne sont pas plus voisins
ROLAMD : l'idéal DU PHEUX. 21
de rOlyiiipu que lui du ciel chrélien d'où les anges descendent pour le réconforter sur le chainp de bataille. Il opère inéme des miracles, et peut, comme Josué, suspendre le cours du soleil. Ces! de bonne foi qu'il se croit le ministre de la Providence ; et voilà pourquoi te dénouement du poème nous laisse entrevoir en perspective les nouvelles aventures où devra se signaler encore le soldat du Christ :
Charles, rassemble les osls de too empire.
Par force va dans la terre de Bire,
Au roi Vivien porte secours dans Imphe,
Car les païens assiègent celte ville,
Et les chrétiens t'y réclament et crient.
(V. 39W4 snn.)
C'est aussi pour rehausser la vaillance de Charles que le trouvère, au risque de troubler l'économie de l'aclion, nous le montre refoulant jusque dans sa capitale le chef de t'htamismc.
RolftHd. — Le |Ml«t d*k0nnenr. — lAûtal ehevtdercsipic, — L'amUlé. — La grandeur de Charlemagne ne fait pourtant aucun tort h celle de Roland, chez lequel la bravoure guerrièi-c du Cid s'associe à l'exaltalion religieuse de Polyeucte. Dans les autres chansons de geste, la valeur des barons est souvent brutale, forcenée, impie. Un vieux fonds de barbarie germanique éclate par des violences qui ne respectent ni l'homme ni Dieu. Hais ici brille un idéal de générosité chevaleresque, et le courage est vraiment une vertu. Tout au plus pourrait-on reprocher au noble vaincu l'imprudente ardeur dont l'escès va le perdre. il aime la gloire jusqu'à la folie. Mais nous n'osons l'en blâmer. Cette vivacité du point d'honneur n'est-elle point un signe de race auquel nous reconnaissons, je ne dis pas seulement le seigneur féodal du onzième siècle, mais les gentilshommes de Crécy, de Poitiers, d'Azincourt, ou plutôt le soldat français de tous les temps, celui de nos désastres comme de leurs revanches? Ajoutons que la douceur du héros est égale à sa fougue, et que Nisus, s'il est plus sensible et plus délicat, ne fut pas plus fraternel pour Euryale que Doland pour Olivier. Mais, si l'amitié fait baltre ce cœur viril, l'amour a été banni de la vaUéo sanglante où les preux ne disent adieu qu'à leur roi, à la France et à leur épée. Le trouvère se contente d'assurer a son héros.
par un artifice adroit, le prestige du sentiment qu'il inspire à la belle Au<le, sans lui en communiquer les molles défaiUaDces. Sa fiancée apparaît ud instant, mais seulement pour mourir de sa muette blessure. Le temps n'est pas encore venu où les chevaliers s'en iront portant à leur casque i'écharpe brodée par la dame de leurs pensées ; ils n'ont pas ici de loisir pour rêver ou soupirer. Cette chaste sobriété est un nouvel argument qui démontre que le poème n'appartient point au douzième ou au treizième siècle, c'est-à-dire à un âge où les hommes de guerre allaient se transformer en paladins langoureux, sous l'influence des gestes romanesques du cycle d'Arthur.
Olivier I le eoarkgc réfléchi. — Tarpln i la «TMwe el l'dpée. — Olivier n'est pas moins intrépide, mais avec sagesse et sang-froid. On l'admire d'autant plus qu'il fait son devoir sans espoir de succès ; car il a prévu la catastrophe et se résigne à périr, sans en vouloir h l'auteur de sa perte. Entre les deux compagnons d'armes il y a un contraste analogue à celui d'Horace et de Curiace- Née à la suite d'un duel mémorable où ils furent dignes l'un de l'autre, continuée à travers les batailles, et consacrée par une moi-t commune, leur amitié n'est guère moins touchante que celle d'Achille et de Patrocle.
Parmi les personnages secondaires, le plus original est Tui-pin, cet apôtre mitre d'un casque, crosse d'une lance, et préchant au son du clairon. C'est le type de ces évéques francs que Chartes Martel prenait volontiers parmi ses meilleurs capitaines. Depuis longtemps l'Eglise avait substitué l'idéal chevaleresque aux rafliuements du bel esprit gallo-romain. Des prélats, neveux de Pépin le Bref, avaient siégé dans les conseils de Cbarlemagne, et commandé les armées, comme saint Adalbard et saint Wala, qui dormait si bien, en plein air, dans un sillon, avec une selle pour oreiller. Malgré les défenses formulées dans les conciles de 743, 803 et 813, le monde ecclésiastique se façonnait donc à l'image de la société féodale. En 8ii, l'évêque d'Albi se mit à la tête de son troupeau pour repousser une invasion de Sarrasins. Près d'Autun, saint Emilien, évèque de Nantes, anéantit un corps d'infidèles. La coutume de ces prouesses se perpétua si constamment qu'à Bouvines les exploits d'un évéque excitèrent non la surprise, mais l'admiration uni-
OLtVIEB. — TBRPIN. — GANELON. 23
verselle. Cent aos après CharlemagDe, François, évêque de Liège, prit l'épée contre les Normands; et dés lors, ne croyant plus qu'il lui fut permis de toucher les choses saintes avec des mains qui avaient répandu le sang, il pria le pape de lui adjoindre deux clercs pour les offices de son ministère. 11 est donc naturel que Turpin s'anime de tout cœur à une lutte plus religieuse que politique. Du reste, avant et pendant l'action reparaît son caractère sacerdotal, et ses harangues sont d'un prêtre autant que d'un chevalier :
Clameï vos coulpcs, criez à Dieu merci: Je vous absous pour vos âmes guérir.
Si vous mourez, vous serez saints martyrs. Sièges aurez dans le grand Paradis.
Francis descendent, â terre se sont mis, Et i'arclievéque de par Dieu les bénit. Pour pénitence leur enjoint de férir.
(V. liai sqq.)
En résumé, elle est très vivante cette physionomie qui rappelle à la fois saint Michel secouant son glaive de feu sur les mauvais anges, et le Hoyne de Rabelais guerroyant avec Gargantua contre Pichrocole. C'est dans la bouche de Turpin que se rencontre ici la seule épigramme du trouvère contre les moines. Il n'en est pas moins bon chrétien. Quand il s'arme contre Abime, le porle-élendard de Marsile, il s'écrie :
Ce Sarrasin semble fort hérétique; Plutôt mourir que n'aller point l'occire. -
(V. 1645 sqq.)
UftBeloB. — L'ange déchn. — Dans tous ses grands malheurs, le peuple voit un traître. S'il n'existe pas, on Tinvenle. En 1870, nos soldats et nos paysans ne disaient-ils point : < On nous a vendus »î Ce fut ainsi que Boncevaux fut expliqué par la trahison de Ganelon. Son caractère n'a pas la même simplicité que ceux dont nous venons de parler, car il se complique de nuances disparates. Sans les analyser par le menu, disons seulement que des degrés l'acheminent au crime. Noble, beau, riche, éloquent, valeureux, il ne devient félon que par jalousie. Encore se croit-il en droit de légitime défense. Avant d'ourdir sa per- .ooolo
Jidie, il prévient Roland, comme en un combat singulier, par un défi public lancé contre lui et les douze pairs. Aussi, dans son procès, se dércnd-îl d'être un traître, parce qu'il a délié le comte. C'est une ime faible et soupçonneuse, que la haine Gj^are jusqu'à la folie. L'orgueil le précipite dans l'abime, ainsi que le disait un trouvère du xiii= siècle, Bernard de Bar-sur- Aube, en ces vers de complainte où il fait allusion à sa chute :
C'est par orgueil, pour vrai nous le disons, (Ju'a trébuché en terre maint Baron, Tout comme on fait (de vrai nous le savons) Anges du ciel que leur rébellion A tait tomber dans la perdition.
Les mœurs. — PodiÉe Téodal. — Abu» de lu force. — Le droit Instiflant l« craanté — Do ce qui précède il résulte que tou- les auteurs de ce drjino appartiennent à une sociélé où il 11} a que des ihcrs, deiiierc lesquels on ne voit pas de soldats A peine soupronii^ t on 1 existence collective d'une foule anonjme qui pourtant, elle aussi, savait mourir avec courage, et dut rougir de son sang la vallée de Roncevaux. Ainsi le voulait l'espnt féodal; le peuple alors ne comptait pas; il ne se rencontre que par échappée furtive, dans la scène comique où Ganelon est livré aux valets de cuisine qui s'ébaudissent si cruellement à ses dépens (v. I!jl6-I830). Est-il besoin d'ajouter que cette aristocratie militaire a des mœurs encore barbares, et dont l'àprelé dégénère en un abus effroyable de la force? Lorsque Charles s'empare de Gordoue, il traite les mécréants comme feront plus tard les Espagnols avec les Indiens :
En la cité n'est resté nul païen :
Jugez-en par l'entrée de l'empereur à Saragosse :
11 ordonne k mille Français de parcourir la ville,
Ils entrent aux mosquées et aux synagogues ;
A coup de maillets de fer et de cognées,
Ils mettent en piËccs Mahomet et toutes les idoles.
De sorcellerie, de mensonge il ne reste plus trace.
Charles croit en Dieu, et veut faire le service de Dieu.