‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 5)Chapitre 47 sur 244 · ANECDOTES EXPRESSIVES : LES MAMELUKS. SI · texte numérisé non relu

ANECDOTES EXPRESSIVES : LES MAMELUKS. SI

du roi, mais déclara qu'il tenait par le ligoage malerael à l'empereur Frédéric d'Allcinagoe. L'amiral lui répondit qu' • il l'en aimait d'auUnt niieu:( > ; et il le fit manger à sa table. Le prisonnier s'ea acquittait d'assez bon cœur, lorsqu'un bourgeois de Paris qui se trouvait pris de lui s'écria ; « Sire, que faites- Ï0U8Î — Que fais-je donc? dit l'autre. — Au nom de Dieu, monseij^eur, vous mangez gras, le vendredi ! > et aussitôt, averti <le son oubli, le dévot Joinvîlle n'hésita pas, malgré son appétit, à t mettre son écuelle arrière » ; car, tout dolent qu'il était, il se faisait une loi d'observer les Jours d'abstinence, cl de jeûner chaque vendredi au pain et à l'eau, • de quoi le Légat se fâcha très fortement contre lui *.

A tout prendre, il ne fut point trop maltraité .par les mécréants; son amiral se montra du moins fort courtois. 11 lui donna un palefroi, et, chevauchant avçc lui, il le conduisit à la Hassoure, dans un grand pavillon où le roi et ses gens se trouvaient prisonniers, avec plus de dix mille chrétiens. Quand les barons revirent celui qu'ils croyaient perdu, * ils louèrent le Seigneur, et témoignèrent une si grande joie qu'on ne pouvait entendre goutte >. Celte explosion qui contraste avec de si cruelles angoisses, quelques-uns la jugeront peut-être bien prompte : mais ne comparons pas les hommes d'alors à ceux d'aujourd'hui. Comme les héros d'Homère, les preux de ce lem|>s s'abandonnaient aux simples mouvements de la nature et avec une mobilité d'impressions d'autant plus vive que, croyant élre vraiment dans la main de la Providence, ils s'en remettaient à Dieu de leurs destinées.

Ils avaient bien besoin de cette consolation rehgieuse; car ce De fut point la fin de leurs épreuves. Après mainte menace qui n'avait pu venir à bout de sa fermeté, le roi venait de consentir à rendre Damiette pour sa rançon, avec iOO 000 besants d'or, lorsque le Soudan périt assassiné par les mameluks : < Un des chevaliers sarrasins fendit le ventre du Soudan avec son épée, lui ûla le cœur, et alors s'en vint au roi la main toute ensanglanlée. Il lui dit : c Que me donneras-tu? car je t'ai occis ton ennemi qui t'eût fait mourir s'il eût vécu. » Et le roi ne répondit rien, t Cette révolution de palais remit une l'ois de plus en question le sort des prisonniers. Entassés sur les galères qui les

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mcnaieut à Damietle, le séDcchal et ses compagDons Turent uti jour assaillis par une irentainc de furieux qui voulaient leur trancher la télé. Chacun ne songeait déjà plus qu'à bien mourir. C'était h qui se confesserait à un frère de la Trinité qui n'y pouvait suffire. Quant à Joinville, son tour venu, Il avoue qu'en un tel péril ■ il ne se souvint oncques de péché qu'il cùl fait ». Il se coDlenta de se signer; et, s 'agenouillant devant un Sarrasin qui brandissait une hache danoise, il s'écria : t Ainsi mourut sainte Agnès ! >

En attendant le coup mortel, il confessa un sien cousin, mcssire Gui dlbelin, qui, faute de prêtre, lui dit tous ses péchés. Après les avoir entendus, Joinville prononça cette formule : « Je vous absous de tel pouvoir que Dieu m'a donné ». Puis, il a soin d'ajouter innocemment : < Quand je me levai de là, il ne me souvint oncqMes de chose qu'il m'eût dite >.

Héroïsme de la reloe et dn roi. llélivranee. — Parmi ces anecdotes n'oublions point celle où ligure la reine Marguerite. Il y avait trois jours qu'elle avait appris la captivité de son liiari, lorsqu'elle mit au monde un fils nommé Jean, qu'elle appela Tristan ■ pour la grande douleur de son âme >. Afin de se rassurer, elle faisait coucher au pied de son lit un vieux chevalier de quatre-vingts ans. Or, quelques jours avant d'être mère, elle s'agenouilla devant lui, et lui requit une grâce, que le chevalier octroya par serment. La voici : « Par la foi que vous m'avez baillée, je vous demande que, si les Sarrasins s'emparaient de cette ville (Damiette), vous me coupiez la tête, avant qu'ils me prennent. » Et le chevalier répondit : < Soyez certaine que je le ferai volontiers ; car je l'avais bien pensé que je vous occirais avant qu'ils vous eussent prise. »

Parmi ses malheurs et ses humihations, le roi forçait pourtant le respect de ses ennemis : ils l'admiraient h ce point que ■ les amiraux (émirs) délibérèrent, dit Joinville, de le faire Soudan de Babylone ». C'est du moins une tradition qu'atteste certaine complainte arabe de ce temps-là : elle se chante encore aujourd'hui '. Après bien des péripéties tragiques où éclata la vertu

1. RciimuJ, Extruitt des hiilofiem arabei [Bibliotbi'qiic des croisades, t. IV,

UN COUPLE DE HÉROS. — 1>AGES D'uiSTOing. flâ

d'un souverain aussi loyal que courageux, il se (Il cependant UQ accommodement qui assura la liberté des captifs. Une 'fois la rançon strictement payée (or les Sarrasins, dit le sénéchal, sont les plus tins compteurs du monde), le roi put enfln partir pour la ville d'Acre, afin d'y surveiller l'exécution du traité, et de réconforter un peu par sa présence les chrétiens de Syrie. Dès lors, Joinville ne le quittera plus durant les quatre aonéca - qu'ils passeront encore en Orient.

Une page d'histoire. DcUbéralion snr le retonr ea Krance. — Bien d'autres incidents mériteraient un mot d'attention. Mais il nous tarde d'en venir à une page d'histoire tTainient capitale, à cette délibération où il s'agissait de décider ^i le roi devait satisfaire aux prières de sa mère qui le rappelait en France, Ce fut le dimanche 19 juin 1250 qu'il réunit en conseil ses frères, le comte de Flandre et ses principaux barons, |)Dar leur exposer d'un côté la situation de son royaume, où sa présence était réclamée par le vœu publie, et de l'autre les conséquences de son départ, qui non seulement aurait l'air d'une désertion, mais laisserait les chrétiens d'Orient exposés aux plus cruelles représailles. 11 remit l'assemblée à huitaine. Or, le dimanche suivant, 26 juin, il n'y eut qu'une voix pour animier que l'honneur du roi et le salut de son royaume exigeaient impérieusement son retour. Le comte de Jaffa, seul, fut d'un sentiment différent, mais non sans être suspect d'arrièrepensée toute personnelle; car ses vastes domaines étaient sur la frontière de Syrie. Aussi sa parole risquait-elle de n'être point écoulée, lorsque Joinville, interrogé à son lour par le l'égal, se prononça très énergiquemenl dans le même sens. Les raisons morales qu'il invoqua devaient être persuasives pour une conscience aussi délicate que celle de saint Louis ; car il lit surtout valoir l'intérêt des captifs, qui ne seraient jamais délivrés, si le roi s'en allait. A ces mots se déchaîna la colère du Légat. Mais Joinville répliqua d'un ton si ferme que les plus hostiles à son opinion n'osèrent la contredire. Chacun d'eux n'avaitil pas un de ses proches en prison? t Aussi nul ne le reprit; et ils se mirent tous à pleurer, » Leur cœur était donc partagé entre un violent désir de revoir leur pays, et un sentiment de pitié profonde pour leurs frères qu'ils allaient livrer à la merci

des infidèles. Pourtant l'égoïsme l'emporta sur la justice, et un de ces preux lança même une grosse injure à un de ses neveus qui sg rangeait au conseil de Joinville : » Saie ordure, cria Jean de Beaumoat à son neveu Guillaume, maréchal de France, rasseyez-vous tout coi. • La dispute s'exaspéra tellement que le roi, pour y couper court, leva la séance, sans se prononcer.

Après cet éclat, Joinville craignit d'avoir été trop vif, ayant même reproché à saint Louis « de n'avoir encore presque rien dépensé de ses propres deniers ». Déjà la plupart des chevaliers qui pensaient avoir gain de cause le raillaient à. qui mieux mieux. ■ Le roi est fou, disaient-ils, s'il ne vous croit à rencontre de tout le conseil du royaume de France. > Au diner qui suivit, bien que Louis IX l'eût fait asseoir prés de lui, il ae lui parla point tant que dura le repas i silence qui ne lui était nullement ordinaire, et semblait trahir une secrète blessure. Aussi, pendant les grâces, le pauvre sénéchal s'en alla-t-il tout pensif vers une Fenêtre grillée, devant laquelle, les bras passés dans les barreaux de la croisée, il se demandait tristement ce qu'il deviendrait après le départ de son maître, lorsque tout à coup le roi, s'approchant, ■ s'appuya sur ses épaules, et se mit à lui tenir ses deux mains sur la tète ». — « Je cuidai, dît Joinville, que ce feust messires Phclippes d'Anemos (Philippe de Nemours) qui trop d'ennui m'avoît tait le jour pour le conseil que j'avois donné; et dis ainsi : • Lessiez moy en paix, messires Phclippes t. Par maie aventure, au tourner que je Tiz ma teste, la main du roy me chéi (ehut) parmi le visaige; et je cognu que c'estoit li roys à une esmcraudc qu'il avoit en son doy. Et il me dist : ■ Tenez-vous touz quoy [coi); car je vous veuil demander comment vous fustes si hardis que vous, qui estes uns joennes homs, m'osastes loer ma demourée {conseiller de demeurer), encontre touz les grans homes et les saigcs de France qui looient m'allée. » — • Sire, fls-je, se j'avoie la mauveslié en mon cuer, si ne vous loeraie-je à nul fuer (prix) que vous la feissiés. — Dites-vous, (It-il, que je feroie que mauvaiz si je m'en aloieî — Si m'aïst (m'aile) Diex, sire, (is-je,oyl (oui). • El il me dist ; < Se je demeur, demourrez-vous ? * Et je li dis que oyl. • Or soies touz aises (tout aise), dist-il; carje vous sai moul

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