MONTAIGNE ET PASCAL. 13S
saurait aller jusqu'à lui; la lueur sacrée qui traverse furtivemenl ces noires profondeurs se perd donc en un ciel morne et silencieux.
■•■(«](■« el Pascal. Afflallés et dllféreaees. — Tel est ce
chapitre dont Pascal disait, dans son Entretien avec M. de Saci : 1 Je TOUS avoue que je ne puis voir sans joie, dans cet auteur, la superbe raison si invinciblement Froissée par ses propres irmes, et cette révolte si sanglante de l'homme contre l'homme, laquelle, de la société avec Dieu où il s'élevoit par les maximes, le précipite dans la nature des bétes ; j'aurois aimé de tout mon cœur le ministre d'une si grande vengeance si, étant humble disciple de l'Eglise, par la foi, il eût suivi les règles de la morale. » On comprend ce cri d'admiration ou d'involontaire reconnaissance; car le souvenir des Essais se dresse pour ainsi dire à chaque page des Pensées, lesquelles ne feront si souvent que mettre en œuvre, avec plus d'énergie, tous les arguments oii s'égaie le badinage de Montaigne. En voici un exemple de plus : • L'esprit de ce souverain juge du monde n'est pas si indépendant qu'il ne soit sujet à être troublé par le premier tintamarre qui se fait autour de lui. Il ne faut pas le bruit d'un canon pour empêcher ses pensées : il ne faut que le bruit d'une girouette ou d'une poulie. Ne vous étonnez pas s'il ne raisonne pas bien à présent ; une mouche bourdonne à ses oreilles : c'en est assez pour le rendre incapable de bon conseil. Si vous voulez qu'il puisse trouver la vérité, chasseï cet animal qui tient sa raison en échec, et trouble cette puissante intelligence qui gouverne les villes et les royaumes. Le plaisant Dieu que voilà! • Montaigne avait dit : « J'ai l'esprit tendre, et facile à prendre l'essor ; quand il est empesché à part soy, le moindre bourdonnement de nwusfte l'assassine. Ce ne sont pas seulement les grands accidents qui renversent nostre jugement, les moindres choses du monde le loumevirent. >
Mais entre eui la différence est dans l'intention, par suite dans l'accent, le ton et l'esprit, car ils sont aussi opposés que le jour et la nuit. Pour Montaigne, le doute est « un oreiller commode » sur lequel il s'a&souptt nonchalamment La vue de nos misères ne trouble pas ce doux sommeil il n'en est ni affligé, ni humilié. < Tout est bon >, voilà sa devise. Or il n'en
sera plus ainsi de Pascal. Ambitieux de savoir et de pouvoir, il voudrait éclairer lesaveugles et fortifier les faibles. Aussi nos îgaoraoces et nos défaillances lui dévie unent-e lies une honte, un deuil, un désespoir. De là cette gravité sombre, cette éloqueace mélancolique dont la révolte ou la plainte ne rappellent ea rien Montaigne et sa quiétude épicurienne. Tandis que l'un s'amuse, en son naufrage, à laisser sa barque se jouer au gré des flots, parmi les brisants, l'autre cingle et rame tant qu'il peut lutter; et au moment où, désemparé, vaincu, il est enlevé par les lames, l'espérance au cœur, il nage encore, à l'aide d'une épave, vers l'étemetle patrie. C'est que Pascal a vu dans la nature humaine un signe d'ineffaçable grandeur. Il a ressenti ce besoin de lumière qui nous travaille parmi nos ténèbres, et cette impatience d'agir qui sollicite malgré nous notre inertie. 11 croit à une destinée supérieure, et voilà pourquoi il ne nous abaisse que pour nous relever; ou du moins, s'il nous tient abattus, il ne brise pas le ressort de la volonté : car il éveille dans la conscience une consolation vivace qui la fortifie. En un mot, ce qui, pour Montaigne, n'est que misère d'animal, parait à Pascal misère de roi dépossédé.
CoBséqaeaeespratiqineiKin scepllt^sme Ihéoriqae. — ladlb férCQCe ma peM égoïste da citoyen. — La théorie expliquant les sentiments et les actes, nul ne s'étonnera des conséquences pratiques dont Montaigne nous ofire l'exemple. Ce que nous appelons aujourd'hui la politique n'occupa jamais dans sa vie une place importante. Bien qu'il eût traversé de grands emplois, et ne se soit point interdit de juger parfois les hommes de son temps, témoin ses confidences à de Thou, il ne prétendait nullement exercer une influence personnelle sur la conduite des affaires. Il se borne à conseiller la prudence qui s'abstient de toute passion. Aussi n'aime-t-il pas qu'on remue les lois de l'Église ou de l'État. Dégoûté de la nouveauté, * quelque visage qu'elle porte >, il ne veut même pas t qu'on fasse un triage dans les croyances », et prononce « qu'il faut se soumettre en tout à la police ecclésiastique, ou s'en dispenser tout à fait >. Est-ce la peine d'agiter le monde pour des problèmes insolablés? Le mieux n'est-il pas de respecter les institutions élablieS) non comme bonnes, mais comme étabhesT Que gagnerait-on
SON SCEPTiaSME MITIGÉ. | 3'ï
auchaoget Accommodons-nous de ce qui est, sans autre souci que d'y eogager la moiodre partie de Dous-mêmes. < Les choses, à part elles, ont peut-être leur poids, leur mesure et leur condition; mais, au dedans, en nous, l'âme les leur taille comme elle l'entend. > C'est donc duperie que de les prendre à cœur; résidons-nous à des concessions qui n'intéressent que les dehors. Sauvons seulement l'être moral, c'est-à-dire la liberté de conscience, que Montaigne ne ramène point à la liberté des cultes : car il a le tort de ne voir en elle qu'une question de police, et il dédaigne les formes jusqu'à les maintenir. Catholique à Paris, il eût été calviniste à Genève, et partout philosophe. Ce qui lui importa, c'est l'indépendance spéculative; il se réserve le droit de chercher, de comparer, de débattre, de choisir, d'exclure, ou plutôt de ne jamais conclure; mais il ne rei»«e que solitairement, dans sa tour; partout ailleurs, il serait prêt à l'aliéner en faveur de la paix publique et de la sienne. Il irait jusqu'à soumettre le citoyen pour afiranchir l'homme. En d'autres termes, sacrifiant l'action à la pensée, il accepte UQ divorce entre l'une et l'autre, autorise l'immobilité, ne croit guère au progrès, el nous dédommage de la sujétion extérieure par une liberté intérieure qui n'a pas d'autre but qu'elle-même. Cfreon«t«<ic«s «UémaDlea de ce scepliclwMe. — Ce scepticisme, nous devons le réprouver, mais non sans admettre les circonstances qui l'atténuent ou l'excusent. D'abord, il est imputable à une époque de crise qui n'avait encore produit que l'anarchie. Dans la confusion du combat, on ne voyait que les petits câtés des grandes questions, et les erreurs mêlées aux vériiés étemelles. A cette cause générale de découragement s'ajoutait alors l'influence des récits publiés par tant de voya- ^urs qui, depuis les découvertes du quinzième siècle, apportaient maint témoignage sur la variété des moeurs et des opinions. De plus, ta renaissance des lettres antiques provoquait, entre notre civilisation et celle de Rome ou d'Athènes, un parallèle qui ne tournait pas toujours à l'avantage du temps présent. Enfin, il faut bien reconnaître que, dans le voisinage des persécuteurs, le doute était un appel à la tolérance, et une leçon pleine d'opportunité. Car Montaigne aurait pu dire, comme Fontenelle : ■ Je suis effrayé de la certitude que je vois partout. >
Au seizième siècle, ou n'avait pas assez d'esprit pour s'élever
jusqu'au doute; au dix -huitième on en eut trop pour s'y
réduire. Ne soyons donc pas sévères pour ce qui fut sagesse, durant l'explosion des guerres civiles et religieuses. Oui, lorsque chacun prétendait tout savoir, il était bon d'opposer une devise modeste à l'insolence de ces dogmes dont la tyrannie s'armait de la force contre les dissidents. Sans doute, Montaigne laissa trop errer sa curiosilé; mais cette façon impartiale et tempérée d'apprécier toutes choses n'en fut pas moins une censure salutaire de ces infatués dont il disait : « Le moyen que je prends pour rabattre leur frénésie, c'est de froisser et fouler aux pieds l'orgueil et l'humaine fierté, de leur faire sentir l'insanité, la vanité et denéantise de l'homme, de leur arracher des poings les cbétifves armes de leur raison, de leur faire baisser la teste et mordre la terre soubs l'autorité et révérence de la Majesté divine. *
Les géDéreanes eoBtradlctioas d'un eoeor droit. — LlitltUteor qnl prépare l'avenir. — Après tout, Montaigne n'a jamais contesté l'essentiel, à savoir les instincts de la conscience, et l'idée de Dieu. Ses erreurs mêmes n'ont rien de contagieux : car il ne veut pas être cru sur parole, et nous habitue au libre examen dont il use. Chez lui , le sanctuaire divin reste debout, et, parmi tant de ruines, il n'en parait que plus indestructible. 11 y a d'ailleurs en tout sceptique de généreuses inconséquences qui peuvent réfuter le vice de la doctrine par la délicatesse des sentiments. Or son esprit fut trop droit, et son cœur trop humain pour ne pas donner les plus heureui démentis à ses principes, ne fût-ce que par ses exemples. Qui n'aimerait en lui la haine de toute dissimulation, l'entière sincérité, un caractère aussi doux pour les humbles que fier avec les grands, toutes les vertus de l'honnête homme, et surtout un bon sens incomparable ? Fut-elle égoifste l'âme qui célébra l'amitié d'un sitendre accent, et s'en fit une religiont Les belles actions eurent-elles jamais un plus éloquent interprète? Cet épicurien n'a-t-il pas l'enthousiasme stoïque d'un Caton ou d'un Brutus pour louer l'homme de bien ■ qui tombe obstiné en son courage, qui, pour quelque danger de la mort voisine, ne retranche aucun point de son assurance, regarde encore, en