LA DOCTRINE DES ESSAIS
Apparence d'apologie rellgleaiie. — Entrons donc dans cet arsenal du pyrrhonisme. Nous y verrons briller de leur plus vif éclat les armes par lesquelles les sceptiques de tous les temps ont combattu la certitude, et prétendu l'extirper du cœur humain. Ce n'est pas que ce dessein se manifeste ouvertement, et de prime abord. Avant de déclarer ainsi la guerre à la raison, et de la réduire h merci, Montaigne s'empresse de légitimer ses hostilités par un spécieux prétexte. 11 afTecte de laisser entendre qu'il désire venger les croyances chrétiennes contre ceux qui jugeraient insudisante la démonstration tentée par Baimond Sebond. Hais c'est tout simplement une précaution oratoire qui lui assure la liberté de tout dire, et de ruiner impitoyablement le fragile édifice de nos connaissances; car il s'acharne avec une joie maligne à taquiner par mainte chicane ceux qui pensent que les moyens humains peuvent suppléer à la Grâce. Tout en faisant mine de se porter au secours de R&îmond Sebond, il ne perd aucune occasion de le réful«r, sinon directement, au moins à mots couverts, par les doutes qu'il glisse à mi-voix, et t\iii, s'attaquant à la foi philosophique, pourraient bien, par surcroît, compromettre la foi religieuse. Tout au plus se bornet-il à concéder que la méthode du théologien espagnol est un pis-aller pour certains esprits dont le sens grossier a besoin de ces clartés artiticielles.
Mais, lorsque après ces préludes il se retourne contre les incrédules qui ne veulent pas se rendre aux raisons produites par Raimond Sebond, il n'use plus d'aucun détour et se découvre en toute franchise. Bien loin de secouer rudement ses adversaires, comme il l'annonçait, il renchérit sur leurs scrupules, et se contente, pour sauver les apparences, de se courroucer de temps en temps au nom de la Majesté divine outragée, t Non certes, a-t-il l'air de dire, vous n'avez point lort de vous refuser à la faiblesse des raisonnements qu'on 'ous oSVe. Mais en auriez-vous donc de meilleurs à nous proposer! • Et alors il énumèrc à perte de vue toutes les causes d'eireur qui accusent l'aveuglement de la raison livrée à sa propre misère, et il nous corne aux oreilles tout te tintamarre des cervelles, depuis qu'il y a des hommes et qui écrivent. 11 a'en donne à cœur joie, et se laisse mener en tout sens par le trcM» uTTtaAiua. u; — 9 i ,
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démon de l'ironie. Voltaire lui-même n'a pas eu cet accent et cet enlraia.
Ttémmi de l'homme en fkc« de llnflni. — Comme fera plus tard Pascal, lorsqu'il place l'homme entre deux infmis pour l'effrayer de son néant, il commence par mettre brusquement la créature en face des cioux astronomiques et de leur immensité. Puis, après avoir ainsi élargi notre horizon et renversé le trône imaginaire où siégeait le roi d'un si chétif empire, il demande à quel titre ce souverain déchu ose se persuader < que le branle admirable de la voulte céleste, la lumière éternelle de ses flambeaux roulant si lièrement sur dos testes, et les mouvements espouvantables de cette mer tnflnie soient establis et se continuent tant de siècles pour sa commodité et son service •. Or, en parlant de la sorte, il ne fait que démentir un théologien qui plaidait les causes Anales et l'économie providentielle de l'univers.
L'hoBime et les «nlmaiii. — S> prétendae poyaaté. — De ces hauteurs redescendant sur terre, il confond par un nouvel argument la présomption de notre espèce qui dédaigne comme inférieurs les autres habitants de notre planète. Considérant les animaux, hirondelles, chiens, faucons, bœufs, pies, araignées, éléphants, il célèbre leurs instincts, leur langage, leur industrie, t leur délibération, pensement et conclusion », leur fidélité, nous allions Jire leurs vertus, et même, dans certains cas, • une sorte de vénération ou rehgion > am--i ne nsque-t il pas qu'après plusieurs ablutions et purifications, les éléphants haussent leur trompe, et c se plantent en contemplation » devant le soleil levant. C'est ainsi quil «e complaît a établir * l'egualité et correspondance de nous aux bestes » En un mot, il nous les présente comme des confièies, et les eleve jusqu'à nous, pour mieux nous abaisser jusqu'à elles. C'est l'antipode de ta théorie carlésienne qui ne verra dans les bétes que de simples automates. Tout au moins nous refuse-l-il le droit de mépriser ces humbles existences, et de mesurer l'intervalle qui sépare de notre raison ces merveilles d'activité, de prévoyance, de dévouement ou de courage, t Quand je me joue à ma chatte, dit-il, qui scail si elle ne passe son temps de moy plus que je ne fais d'elleî » Ne laissant pas même à notre vanité le privilège de
LHOMME ET LES ANIMAUX : USAGES DES ARTS. 131 certaines misères que les animaux ignorent : 1 11 n'est pas vrai, dilril, que l'homme naisse plus nu, plus désarmé que les autres êtres t. Il nous ramène outrageusement à la condition commune, et nous refoule dans la troupe des êtres obscurs qui peuplent la surface du globe.
Le« jkTls de U pidK «t de la sBene. — Quant aux arts et ïui; inventions qui sont le génie de la paix ou de la guerre, il oe peut nous en ravir l'honneur; mais il incrimine l'usage qn'en font trop souvent nos passions. Eh quoil s'écrie-t-il, s'il est glorieux de verser le sang de nos semblables, cette fureur ne sévit-elle pas aussi parmi toutes les races vivantes? Deux essaims ne savent-ils point lutter et mourir aussi vaillamment que deux armées ? Sans doute nos moyens de destruction sont plus terribles ; mais pareils appétits agitent un ciron et un puissant monarque. Il ne tarit pas en sarcasmes contre les conquérants et leurs exploits. Jugez-en par ce trait : t Geste année, ce furieux monstre & tant de bras et à tant de testes, c'est toujours l'homme, foible et calamiteux; ce n'est qu'une fovrmiUière esmue et esehaufée : un souffle de vent contraire, le croassement d'un vol de corbeaux, le fauls pas d'un cheval, le passage fortuit d'un aigle, un songe, une voix, un signe, une trouée matinière suffisent à le renverser et porter par terre. Donnez-luy seulement d'un rayon de soleil par le visage, le toyla fondu et esvanoui ; qu'on luy esvente seulement un peu de poulsière aux yeulx comme aux mouches à miel de nostre poêle, voyla toutes nos enseignes, nos légions, et le grand Porapeius mesme à leur teste, rompus et fracassés, i C'est encore ici que se rencontre cette énergique pensée : t Qiiant à la force, il n'est animal au monde en butte à tant d'offeuses que l'homme ; il ne nous fault point une baleine, un éléphant et un crocodile, ny tels aultres animaux desquels un seul est capable de desfaire un grand nombre d'hommes ; les pouUs sont suffisants pour faire vacquer la dictature de Sylla; c'est le desjeuner d'un petit ver que le cœur et la vie d'un grand et Iriomphant empereur. • Ce motif, Pascal n'aura plus qu'à le reprendre et le petit grain de sable y jouera l'office d'un insecte qu'on ne nommait pas au dix-septième siècle : t Cromwell allait ravager toute la chrétienté : la famille royale étoit perdue,
et la sienne à jamais puissante, sans un petit grain de sable qui se mit dans son uretère. Rome même alloit trembler sous lui; mais ce petit gravier s'étant mis là, il est mort, sa famille abaissée, tout en paix, et le roi rétabli. ■ Pascal n'est pas plus poignant que Montaigne : il l'égale. Seulement, il nous oflre le contrepoison de cette moquerie décourageante, quand il dit : ( L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant. Il ne faut pas que l'univers entier s'arme pour l'écraser. Une vapeur, une goutte d'eau, suffit pour le tuer. Mais, quand l'univers l'écraseroit, l'hoinme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt, et l'avantage que l'univers a sur lui, l'univers n'en sait rien. > Voilà ce que Montaigne n'ajoute point; car, chez lui, notre bassesse n'a pas de contrepoids. 11 se garde bien de nous tirer du néaut où il nous plonge. I! n'appelle point le coup d'État de la Grâce pour en finir avec ces misères « qui nous tiennent à la gorge >. Au contraire, il nous y condamne déflnitivement.
La sclenee et les religions. — Il n'est pas j usqu'à la science dont il ne raille les ambitions. A peine sert-elle à nous mieux convaincre de notre ignorance ; car, vue de près, elle n'esl qu'incertitude et déception. Au lieu de nous rendre plus humbles, elle ne fait qu'exalter notre orgueil, parfois jusqu'à la folie 1 t Quelle différence, s'éorie-t-il en devançant les paradoxes bruyants de certains critiques de Pascal lui-même, enire la folie et les gaillardes élévations d'un esprit libre? > La philosophie, par exemple, qu'on répule le sublime effort d'un libre esprit, qu'est-elle sinon un stérile conflit d'opinions variables el d'imaginations qui s'érigent en raisonnements? « Fiez-vous à voslre philosophie; vantez-vous d'avoir trouvé la febve au gasteau, à veoir ce Untamare de tant de cervelles philosophiques. • Il faut le voir raUiant les pièces de son érudition d'ordinaire si discursive, charger l'ennemi de toutes ses forces et battre coup sur coup, séparément, chaque corps de doctrine, chacun des princes de la pensée.
Les religions ne sont pas non plus épargnées; car c'est là surtout que la fantaisie humaine lui semble s'être donné carrière. Uo trait commun caractérise leurs docteurs : ils s'en'
LA SCIENCE ET LES REUGtONS : SON AGNOSTICISME. 133 létent à chercher dans la divinité notre image embellie, et à la placer de leurs mains sur l'autel où nous Tadorons. Pourtant il est une croyance qu'il met hors de cause, comme trop respectable pour qu'il en parle. En la reléguant sur une sorte de cime inabordable, en dehors de nos atteintes, il se bortie à blâmer également et la témérité de ceux qui l'attaquent et la cruauté de ceux qui la défendent par le fer et le feu ; car « c'est, dit-il, mettre nos conjectures à bien haut prix que Sen faire atin un homme tout vif » . Sous la réserve d'un politique avisé qui, par circonspection, se plie à l'habitude, ne pourrait-on pas soupçonner au moins l'indifféreDceT
L'iMpalsaaBce de la PKls«n «iêine. PrécantionM oratoires t»m acepUqwe k «iitrMice. L'acB«atlcls^e de Montaigne. — S'il chasse la certitude de tous les refuges oii elle cherchait asile, n'en soyons pas surpris. C'est qu'aux yeux de Montaigne notre entendement n'a pas plus de stabilité que son objet. Non seulement il lui est impossible de prendre pied sur un terrain 8i mouvant, mais ses impressions d'un jour se renouvellent incessamment, comme le flot qui pousse le flot. Hors de noua et en nous, tout passe donc comme un torrent. Un sens de moins, et voici que nous apparaît un autre univers. Un sens de plus, et toutes nos connaissances sont aussitôt bouleversées. -Nous ne sommes d'accord ni avec nos aïeux, ni avec nos descendants, ni avec nous-mêmes, ni avec les choses; car le spectacle n'est pas plus permanent que le spectateur. « Quelle vérité est-ce que ces montagnes bornent, mensonge au monde qui se lient au delà? > On a reconnu la pensée de Pascal : < Trois âegrés d'élévation du pôle renversent toute la jurisprudence. L'n méridien décide de la vérité... Plaisante justice qu'une rivière borne! vérité au-deçà des Pyrénées, erreur au-delà. •
Héme en supposant qu'il y eût une évidence constante et générale, elle ne serait jamais que la conception de l'intelligence humaine, et dès lors n'exprimerait qu'un rapport relatif entre nos organes et ce qui est effectivement. Oi- comment nous assurer que l'unité trompeuse de ces perceptions correspond à la réalité î Ce ne serait qu'une façon de voir particulière à notre espèce et k sa condition terrestre. Les titres de cette illusion ne vaudraient pas ailleurs que sur un point imperceptible dans
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l'espace immense. Au sommet du Mont Cenis ne sommes-nous pas aussi éloignés du ciel que si dous étions au plus profond des mers? Non; rien ne saurait combler l'abime infranchissable qui nous sépare du séjour iuiiccessible où réside l'absolu, et • notre loy municipale > n'a pas le moindre lien avec la loi unÏTerselle : » Tu ne veois que l'ordre et la police de ce petit caveau où tu es logé, au moins si tu la veois; la divinité a une jurisdiction infinie au-delà; cette pièce n'est rien au prii du tout ; c'est une loy municipale que tu allègues ; lu ne sçais pas quelle est l'universelle ». Si, d'une latitude à une autre, lout change ici-bas, à plus forte raison la diversité doit-elle être infinie dans le vaste sein de la nature. Nos opinions éphémères ne peuvent donc dominer au delà de l'étroite enceinte où nous sommes emprisonnés. La sagesse n'est-elle pas plutôt d'avouer une incertitude qui ne devrait même jamais affirmer son doute* Que sçaiS'je? tel est le dernier terme de toute science.
De ce qui précède il ressort que Montaigne n'hésite point à saper la raison par sa base. Pour bafouer ceux qui en abusent, il risque de se perdre avec eux, car cette déroute de la raison, c'est la raison d'un homme qui l'accomplit, et si celle-ci est aussi débile qu'il le dit, elle n'a plus même de titre à reconnaître sa faiblesse. C'est ce qu'il appelle * un coup désespéré •, duquel on ne doit se servir qu'à la dernière extrémité contre ces audacieux dont le dogmatisme despotique engendre la violence et ses orages. Aussi a-t-il déclaré d'avance k la reine Marguerite que cette arme est dangereuse, qu'il est bon de brider le vulgaire par des lois, des coutumes, des croyances, et de le maintenir dans les voies battues, sous la forte tutelle des traditions. Mais, tout en craignant d'aller trop loin sur une pente glissante, il n'en poursuit pas moins à outrance une gageure qui vise à discréditer toutes nos facultés de connaître, et à nous acculer au refus de connaître, à Vagnostieisme. 11 est vrai qu'il termine son réquisitoire par une citation de Plularque rendant hommage à l'Être éternel et nécessaire, en dehors duquel tout est dans un perpétuel écoulement. Mais cette péroraison religieuse ne serait-elle pas comme une belle draperie funèbre étendue sur la tombe où gisent toutes les croyances? Quoi qu'il en soit, il recule Dieu si loin et si haut que la portée de nos regards ne